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29/06/2019 11:27 EDT | Actualisé 29/06/2019 11:27 EDT

La bienveillance à outrance, je n'en peux plus

Sérieux mais changez de disque les gars. Arrêtons d’assimiler la bienveillance à une norme ou un mode de vie.

Shestock via Getty Images
Être gentil et hyper positif c’est cool, mais c’est pas toujours le reflet de la réalité.

Quand j’étais une ado mouton qui répétait sans cesse les mêmes expressions surfaites, mon père me les faisait répéter encore plus et en abusait lui-même jusqu’à ce que je n’en puisse plus de les entendre. Ça s’appelle user les mots il paraît. Hé bah avec le mot bienveillance, j’en suis là. Usé. Élimé. J’en peux plus de le voir sur utiliser à tout va. Ce mot est devenu un code de bonne conduite. Un guide à respecter en toutes circonstances et en tous temps.

Éducation bienveillante. Management bienveillant. Bienveillance dans le sport, avec les vieux à l’épicerie à 17h le lundi, sur la route avec ce con qui ne met jamais son clignotant, sur Facebook avec Kevin qui diffuse des fake news de tous les côtés.

Bienveillance les amis, c’est la réponse à tout

Sérieux mais changez de disque les gars. Arrêtons d’assimiler la bienveillance à une norme ou un mode de vie. À outrance, balancée à toutes les sauces, elle veut plus rien dire la bienveillance. Elle devient au mieux de la mièvrerie, au pire de la condescendance, teintée dans les deux cas d’une bonne dose d’hypocrisie.

Peut-on encore dire les choses sans édulcorer?

Difficile de nos jours de se fendre d’un avis spontané sans se prendre de suite un revers. 

Il faut prendre le temps de réfléchir, se mettre à la place de l’autre en tenant compte de sa petite sensibilité, sa petite situation personnelle du moment, est-ce qu’il a bien dormi ou non, a-t-il fait caca ce matin et donc ce que je vais lui dire va-t-il faire mal à son petit coeur fragile?

Si oui, alors faudra édulcorer, diluer, polir et adoucir encore un peu pour surtout ne prendre aucun risque de blesser.

Franchement, à force de devoir faire autant de gymnastique intellectuelle avant de dire quoique ce soit, je finis surtout par ne plus avoir envie d’échanger.

Bienveillance versus malveillance?

Évidemment sur le fond, on n’a jamais envie de blesser les gens. Enfin je ne suis pas encore méchante à ce point, je ne prends pas mon pied en faisant du mal à quelqu’un. 

Je n’ai pas envie d’être malveillante avec mon chum, mes enfants ni mes collègues, je ne suis pas pétrie de mauvaises intentions envers les gens.

Mais je pense malgré tout qu’à force de diluer à outrance pour surtout ne pas risquer de dire un mot de travers, on perd en sincérité. Et parfois même, le message finit par perdre en consistance et… ne plus passer.

De la bienveillance à la mièvrerie

Bienveillance, n.f: “Capacité à se montrer indulgent, gentil et attentionné envers autrui d’une manière désintéressée et compréhensive.”

Évidemment c’est magnifique sur le papier. Qui serait contre de si belles valeurs? Personne, c’est certain.

Peut-on pour autant en faire un mode de vie? Honnêtement, je n’y crois pas beaucoup.

Dire le contraire, ce serait nier sa condition d’être humain avec son seuil de tolérance propre et ses limites de compréhension aussi.

Et brandir la bienveillance à toutes les sauces tout le temps, c’est faire  culpabiliser les humains pour rien.

Parfois, je n’arrive pas à être bienveillante

Pas le temps, trop de stress ou tout simplement pas l’énergie. Je suis dans l’urgence et je réagis avec spontanéité, ma gentillesse et ma tolérance laissant place à une approche moins édulcorée.

En fait, j’ai surtout besoin d’être vraie.

Être gentil et hyper positif H24 c’est cool, mais c’est pas toujours le reflet de la réalité.

La réalité du quotidien, c’est que l’on ne vit pas toujours dans du coton

Quand mon enfant tente de traverser la route sans regarder au nez et à la barbe d’un 38 tonnes, autant te dire que ma bienveillance n’est pas vraiment de la partie.

Quand j’ai mal au crâne et que je dois demander un peu de calme 30 fois en 10 secondes, je peine aussi à le faire avec gentillesse, tolérance et tout ce qui va bien.

Je pousse un hurlement primaire empreint de fatigue, de douleur et de lassitude et ma foi… Je considère que c’est aussi ça, la vie.

Suis-je pour autant quelqu’un de méchant? Je ne crois pas.

Je suis quelqu’un d’assez spontané, plutôt sans filtre dirons-nous.

L’approche bienveillante m’a permis de me tempérer, d’ouvrir moins ma bouche, d’apprendre surtout à m’interroger avant de parler. Est-ce bien indispensable de dire ça? Est-ce que cette pensée me permettra d’avancer sur le sujet, ou est-ce qu’elle sera aidante pour celle ou celui qui la recevra?

En ce sens, la bienveillance m’a grandie. Je suis plus réfléchie et probablement plus empathique aussi.

Pour le reste, je continue à m’exprimer tel que j’aime le faire, c’est à dire majoritairement sans détour ni atténuation à outrance.

Je continue à me montrer avec mon entourage telle que je suis réellement. Je n’ai pas envie de me travestir, de devenir mielleuse pour rentrer dans un moule qui n’est pas le mien.

Je ne vais pas demander à Jean-Luc du bureau d’à côté pour la 18e fois en deux jours de baisser sa musique de marde quand je suis en RDV avec mon plus joli sourire et des guimauves. Je veux bien être gentille mais faut pas déconner.

Je respecte ces mères qui ne crient jamais, qui arrivent à faire passer tous leurs messages avec le sourire et à effacer la trace de stylo du sofa tout neuf sans s’énerver, mais je ne leur ressemblerai jamais.

Je ne m’estime ni meilleure ni pire, juste en accord avec moi-même et fidèle à ce que je suis.

Et je tiens là un message qu’il me semble très important de faire passer à mes enfants: soyez vrais.

Sans vouloir les élever ”à la dure”, très loin de là, je ne veux pas les faire grandir dans une délicate alcôve de soie. À l’évidence, que ça me plaise ou non, le monde ne ressemble pas à ça et j’aimerais qu’ils y soient un minimum préparés.

Qu’ils sachent aborder la vie avec de gentilles intentions et faire de la tolérance une base de leurs relations avec les autres, oui.

Mais qu’ils sachent aussi qu’ils ne sont que des êtres humains.

Qu’ils ont le droit de ressentir des choses, même des émotions pas toujours roses, et que ça ne fait pas d’eux des êtres mauvais pour autant.

Qu’ils peuvent avoir parfois un seuil de tolérance amoindri, être las, fatigués, moins patient. Avoir des avis différents de l’avis général et le droit de l’exprimer tant que c’est fait avec respect.

Alors bien sûr, je ne suis pas contre la bienveillance. Je suis pour la bienveillance mesurée, intelligente. Contre la binarité qui découle souvent des meilleures idées. Le monde ne sera jamais tout blanc ou tout noir, vous ne serez jamais totalement bienveillants et pour autant vous n’êtes pas malveillants pour autant.

Nous sommes humains, ni plus ni moins.

Ce billet est également publié sur le blogue de Maëline

Ce texte a déjà été publié sur le HuffPost France. 

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