OPINION
20/08/2020 10:46 EDT

«Les Kenyans sont faits pour la course»... et autres idées reçues sur les Noirs et le sport

La logique derrière ces stéréotypes est que si un Noir réussit, c’est qu’il a une prédisposition physique, et si un Blanc réussit, c’est le fruit de son dur travail.

Stuart Franklin via Getty Images
Le Kenyan Eliud Kipchoge traverse la ligne d'arrivée du marathon de Berlin en septembre 2017.

Le milieu ne détermine pas uniquement la manière d’être ou de faire de l’humain. Il modèle également ses attributs physiques. Avez-vous remarqué les doigts fins et effilés du pianiste? La musculature harmonieuse du gymnaste artistique? Les épaules et les mollets du basketteur? L’activité pratiquée nous formate à son tour.

C’est quand j’ai pris connaissance du Commerce des esclaves, à l’école, au Sénégal, que j’ai commencé à m’intéresser à la question raciale. Ses effets se font encore sentir aujourd’hui, comme un cancer incurable. Au-delà des innombrables victimes, les Noirs eux-mêmes se sont mis à croire qu’ils sont inférieurs. Ce complexe d’infériorité est à l’origine de nombreux combats menés encore aujourd’hui par des intellectuels noirs.

Cette supercherie qui a servi à l’exploitation de l’homme par l’homme m’a toujours habité et révolté. Ce n’est que 30 ans plus tard que j’ai accepté d’écrire à ce propos dans la revue Humanities, pour parler de mes hantises. Spécialiste en sciences du langage, mes recherches sont orientées vers la didactique, la linguistique comparative, l’analyse du discours et la communication.

Les Noirs ont-ils le basketball dans le sang?

Si les quartiers noirs regorgent de virtuoses du basketball, c’est parce que ce sont les exemples de succès dans ce domaine qui leur sont présentés comme modèles de réussite. Or si le basketball est si «Noir», que faire de l’excellent Jason Williams, surnommé White Chocolate? Meneur de jeu dans la NBA de 1998 à 2011, cet excellent passeur s’approprie avec brio un style de jeu dit «playgroung» typique des ghettos. On dira «il joue comme un Noir, mais il est Blanc».

Vous n’aimez pas le style fantaisiste? Allons vers le plus «classique», l’approche épurée, et terriblement efficace, de Larry Bird, Jerry West ou encore Steve Nash tous des Blancs et maîtres des fondamentaux du jeu. Le basketball n’est pas une question de couleur de peau. Ces joueurs ont simplement grandi dans un environnement propice.

Mais les stéréotypes ont la peau dure. Ils résistent et persistent malgré tout. Le film culte White men can’t jump, en 1992, n’a pas pu changer grand-chose. Il relate l’histoire d’un ancien basketteur professionnel blanc qui se fait une fortune en misant et en défiant des joueurs de rue noirs qui se surestiment et dévaluent les compétences des individus blancs, du simple fait de leur couleur de peau.

Non, les Noirs ne sont pas «nés pour courir»

La course n’est pas la chasse gardée des athlètes noirs. Que ce soit pour la vitesse ou l’endurance, les populations issues de milieux défavorisés (généralement noires) y ont du succès simplement parce que c’est accessible (il suffit d’avoir une bonne paire de jambes). Prenons le cas du soccer comparé à l’escrime. Dans les plaines africaines ou les villes sud-américaines, pour jouer au soccer, il suffit de morceaux de tissus enroulés (le ballon) et de quatre morceaux de bois qui servent de poteaux pour les buts. Pour l’escrime, au-delà de l’idée élitiste qui lui est attribuée (les mousquetaires), ce sport requiert un équipement qui n’est pas accessible aux populations à faible revenu.

Il n’existe pas de prédisposition chez le Noir pour le sprint, ou pour la course d’endurance. Il est faux de dire que les Kenyans, par exemple, sont nés pour faire le marathon. Des études montrent que l’altitude et la rareté de l’oxygène des plateaux de l’Afrique de l’Est entraînent leurs poumons à se suffire de moins d’air. Par conséquent, lors des compétitions dans les plus basses altitudes (le reste du monde), ils sont avantagés.

La science a clarifié bien des choses, mais elle a aussi contribué à colporter des mensonges. Rappelons que Hitler avait quelques théories construites de toutes pièces pour valider ses idéologies racistes. Ces théories (la race aryenne, de type nordique, est au sommet de la pyramide humaine. Les Noirs ne figurent même pas dans cette échelle de hiérarchie) se sont effondrées comme un château de cartes lors des Jeux olympiques de Berlin de 1936 avec les quatre médailles d’or de l’athlète noir Jesse Owens. Contrarié, Hitler a quitté le stade pour ne pas serrer la main de cet individu noir discriminé dans son propre pays, les États-Unis.

Mais même en 2003, des scientifiques ont voulu faire croire que les Noirs avaient un «gène du sprint» qui les aidait à mieux tenir la vitesse!

La logique derrière ces stéréotypes est que si un Noir réussit, c’est qu’il a une prédisposition physique, et si un Blanc réussit, c’est le fruit de son dur travail.

AP Photo/Kamran Jebreili
Venus Williams, à gauche, et sa soeur Serena, à droite, à la fin d'un match les opposant en 2018.

Le secret? L’entraînement

Pensez-vous que l’olympien Haile Gebreselassie soit devenu champion de longues distances par la grâce biologique? Il faisait plus de 10 kilomètres au pas de course durant son enfance, les jours d’école, pieds nus, en Éthiopie, avec le facteur de la rareté de l’oxygène. Cette pratique est d’ailleurs devenue une tradition dans cette partie du monde pour les sportifs qui rêvent de succès.

Demandez aux sœurs Williams comment elles ont dû travailler pour devenir ce qu’elles sont? Et avez-vous pu observer le programme de conditionnement physique de Lebron James? Demandez aussi à Ervin Johnson comment il a fait pour mériter le surnom de Magic? Allez voir comment Sharp Shooter(Ray Allen), s’y est pris pour révolutionner le tir à 3 points en basketball?

Certains sports requièrent plus de moyens, et offrent peu de modèles aux franges plus défavorisées, qui se trouvent souvent à être noires.

Le fait est qu’une frange de la population défavorisée et noire, du fait d’une propagande historique, est cantonnée au sport (ou à la musique). Et ils se battent bec et ongles pour réussir. D’où un investissement colossal. C’est une question de mentalité, sur les plans gouvernemental ou personnel. Le Kenya et la Jamaïque en ont fait une politique nationale. Ce n’est pas mauvais en soi, mais ces investissements doivent être élargis à d’autres sphères d’activité.

Des sports de Blancs?

Certains sports requièrent plus de moyens, et offrent peu de modèles aux franges plus défavorisées, qui se trouvent souvent à être noires. Voilà comment s’opère la sélection.

Que faire de Tiger Wood, si le golf était un sport de Blancs? Et le tennis? S’il était si blanc, il n’y aurait sûrement pas eu Gabriel MonfilsYannick Noah et, avant eux, le légendaire Arthur Ashe.

Si le patinage ne pouvait être noir, où placer l’étoile Surya Bonaly? Si le hockey était blanc, que faire de Pernell Karl Subban? Tout cela n’a rien de biologique. C’est un contexte économique favorable, doublé d’une croyance sociale bien acquise et assise, qui explique leurs succès.

Le bagage génétique des Afro-Américains

Et si certains persistent à propos des qualités athlétiques des Noirs des États-Unis, concédons-leur que cela aurait pu avoir quelques origines génétiques. Leurs ancêtres, vendus comme esclaves, étaient choisis selon une minutieuse sélection pour leurs atouts physiques.

Si cette réflexion est plausible, elle reste à prouver. Notez que dans le basketball, moins de trois joueurs sur 1000 se rendent jusqu’à la NBA. Le plus haut taux de participation de Noirs dans le circuit a été durant la saison 94-95, avec 72% d’athlètes noirs. Autrement dit, il y en avait bien 28% non issus de la communauté noire.

Aucun groupe social ne doit ni ne peut se payer le luxe de ne pas s’éduquer.

Par ailleurs, les joueurs professionnels noirs qui arrivent à entretenir leur fortune après leur carrière sont peu nombreux. Les sportifs qui négligent les études pour se jeter corps et âme dans le sport voient leurs gains (non investis adéquatement) brûler comme un feu de paille. Plus de 60% des joueurs NBA déclarent faillite moins de 5 ans après leur retraite. C’est la différence entre Shaquille O’Neal et Allen Iverson. Le premier a tenu à finir ses études universitaires (PhD), et est chef de plusieurs entreprises. Le second qui a cumulé des gains de plus de 200 millions $ dans le courant de sa carrière, a dû être mis sous restriction bancaire après avoir dilapidé la majeure partie de sa fortune avant la fin de sa carrière.

Aucun groupe social ne doit ni ne peut se payer le luxe de ne pas s’éduquer. Cela vous rattrapera tôt ou tard, comme un boomerang.

Ma fille et mon fils, depuis l’âge de cinq ans, ne voient pas du «blanc» et du «noir». Pour eux, il y a des gens beiges et des gens bruns. Ils refusent de rentrer dans le moule de la stéréotypie et des extrêmes. D’ailleurs, en art plastique, le noir et le blanc ne sont pas des couleurs, mais des valeurs! Qu’en sera-t-il demain?

Ce texte a initialement été publié sur le site de La Conversation.

La Conversation