POLITIQUE
19/09/2019 15:30 EDT | Actualisé 19/09/2019 17:05 EDT

«Blackface»: Justin Trudeau fait son mea culpa en public

Il s’est dit «profondément gêné» de son comportement, après la divulgation de trois exemplaires d’images embarrassantes où il a arboré un maquillage foncé.

Sean Kilpatrick/La Presse canadienne
Le chef libéral s'est excusé jeudi après-midi à Winnipeg, au Manitoba.

Justin Trudeau dit que c’est sa vie passée de “privilégié” qui l’a empêché de voir à quel point arborer un “blackface” était offensant. Le chef libéral affirme aussi que ses contacts avec la communauté multiethnique de son comté de Papineau ont influencé son éducation depuis sa jeunesse dorée.

“Je n’en ai jamais parlé publiquement parce que je suis profondément gêné de ce comportement. Ça ne représente pas la personne que je suis, la personne et le politicien que je suis devenu. J’aurais dû mieux savoir”, a déclaré un Justin Trudeau contrit, debout dans un square à Winnipeg, jeudi après-midi.

Pendant plus de 30 minutes, M. Trudeau a répondu aux questions des journalistes sur cette affaire embarrassante qui s’est retrouvée à la une de plusieurs médias dans le monde.

Je dois reconnaître que j’étais aveugle moi-même à la douleur que j’ai pu causer à ce moment-là et que je cause maintenant à des gens qui comptent sur moi pour les défendre.Justin Trudeau, chef du Parti libéral du Canada

Il a repris un journaliste qui lui parlait de “maquillage”, affirmant qu’il fallait nommer les choses telles qu’elles sont et que ce qu’il a fait était arborer un “blackface”, geste inexcusable pour lequel il a demandé pardon.

“Je dois reconnaître que j’étais aveugle moi-même à la douleur que j’ai pu causer à ce moment-là et que je cause maintenant à des gens qui comptent sur moi pour les défendre”, a également admis M. Trudeau, qui assure qu’il ne se souvient pas de tous les épisodes où il a pu se peindre le visage en noir et ne peut donc pas assurer que tous ses squelettes sont sortis du placard.

À l’origine, le “blackface” était une façon de dénigrer les Noirs américains sur scène. Ces dernières années, tout déguisement semblable est devenu associé à du racisme.

«Tempête dans un verre d’eau»

La Ligue des Noirs du Québec a pour sa part fait valoir, dans un communiqué transmis jeudi, que Justin Trudeau ne devrait pas présenter ses excuses.

«La Ligue des Noirs du Québec invite le premier ministre de ne plus répondre aux questions car pour nous il ne devrait pas faire des excuses. Moi-même je me suis déguisé pour jouer le rôle de Jules César dans la pièce de Shakespeare. Pour nous, ce débat est une tempête dans un verre d’eau», a indiqué le président de la Ligue, Dan Philip.

Le groupe Canadiens unis contre la haine a diffusé un communiqué jeudi matin pour se désoler de cet épisode, estimant qu’il souligne à quel point le racisme a été présent même dans la vie de gens devenus “champions de la diversité et de l’inclusion”.

Le groupe estime que M. Trudeau est aujourd’hui “un homme différent de celui qui est dans la photo” déterrée par le magazine américain.

Le Conseil national des musulmans canadiens a pour sa part remercié M. Trudeau pour les excuses offertes moins d’une heure après que le groupe les a réclamées.

En trois occasions

Trois épisodes passés d’images embarrassantes ont surgi depuis mercredi. Le magazine américain “Time” a d’abord publié une photo d’un album d’une école de Vancouver où Justin Trudeau a travaillé comme enseignant.

On y voit M. Trudeau le visage couvert de maquillage qualifié de “brownface” par “Time”.

Très vite, mercredi soir, le chef libéral s’est excusé pour cet épisode où, en 2001, il s’était déguisé pour une soirée costumée au thème des “Mille et une nuits”.

Il a alors admis qu’il y avait eu un autre moment où il s’était peint le visage en noir. C’était au Collège Brébeuf, lors d’un spectacle, le temps de chanter un succès de Harry Belafonte.

Puis, jeudi matin, une courte vidéo a été diffusée par le réseau de télévision Global qui l’avait obtenue du Parti conservateur. Sur la vidéo qui n’offre que des images, pas de son, on voit un jeune Trudeau qui lève les bras et ouvre la bouche.

À Winnipeg, M. Trudeau a révélé que cette autre occasion où il a cru bon se peindre le visage et les bras en noir remonte au début des années 1990 alors qu’il était guide de rivière.

Pluie de réactions

Dès mercredi soir, les adversaires politiques de M. Trudeau ont vertement critiqué son jugement.

Jeudi matin, ils n’avaient pas fini d’en parler.

“Est-ce que le vrai M. Trudeau, c’est le M. Trudeau qui est en public qui dit “je suis pour la diversité” (...) ou le M. Trudeau derrière les portes fermées (...) qui se moque des gens à cause de la couleur de peau”, a demandé le chef néo-démocrate Jagmeet Singh, lors d’un point de presse à Hamilton.

“La chose qui me dérange le plus, c’est que Justin Trudeau a menti hier soir. Quand (on lui a) demandé s’il y a d’autres incidents, il a dit qu’il y a seulement un autre”, a accusé le chef conservateur Andrew Scheer, de passage à Saint-Hyacinthe.

M. Scheer reproche ainsi à M. Trudeau de ne pas avoir révélé l’existence du troisième épisode de maquillage, celui de la vidéo diffusée par le réseau Global. C’est son parti qui a trouvé la vidéo et l’a donnée au réseau de télévision “pour vérification”.

C'est sûrement pas idéal. Puis je peux comprendre que certaines personnes soient choquées, mais il s'est excusé. Donc, je pense qu'on doit passer à autre chose.François Legault, premier ministre du Québec

“Je ne sais plus quoi penser de ça. (...) Je ne pense pas que Justin Trudeau soit raciste. (...) Cette énorme distraction est son entière responsabilité et ce n’est assurément pas une preuve de compétence”, a offert le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, après les secondes excuses de M. Trudeau, jeudi après-midi.

“C’est sûrement pas idéal. Puis je peux comprendre que certaines personnes soient choquées, mais il s’est excusé. Donc, je pense qu’on doit passer à autre chose”, a déclaré le premier ministre du Québec, François Legault, lors d’un point de presse à Montréal.

Il n’a pas voulu aller plus loin parce que “vous savez qu’on est en campagne électorale fédérale”.

“J’ai été déçu qu’un élu qui veut être premier ministre ait eu ce comportement-là. Mais disons qu’il s’est excusé par la suite, on peut passer à autre chose”, a offert, dans les couloirs de l’Assemblée nationale, Lionel Carmant, ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux.

Le chef par intérim du Parti québécois, Pascal Bérubé, était aussi prêt à changer de sujet, mais pas avant de reprocher au chef libéral son “manque de jugement”. Il ne le croit toutefois pas raciste. “Sa vie témoigne de la lutte contre le racisme. On peut être des adversaires politiques et reconnaître qu’il n’y a aucune raison de croire qu’il l’est”, a fait remarquer M. Bérubé.

Le député libéral Frantz Benjamin partage une partie du comté du député de Papineau et, pour lui, le dossier est clos.

″Ça fait 20 ans et il s’est excusé. (...) On devrait peut-être passer à autre chose parce que je le crois sincère”, a-t-il dit.

 

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