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Pour ces Franco-Canadiens, parler français est autant source de fierté que de défis constants

C'est extrêmement difficile «de contrer l’assimilation. De devoir être bilingue, mais de ne perdre aucune de mes deux langues». Discussion avec les créateurs du balado «Les Francos oublié.e.s.».
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Ahdithya Visweswaran et Janie Moyen, photo prise lors de l'enregistrement d'un épisode des Francos oublié.e.s

Elle est Fransaskoise et a grandi à Saint-Augustin-de-Mirabel, au Québec. Il est Franco-Manitobain, immigrant indo-canadien issu de l’immersion française. Ce qui les rassemble? Leur passion pour la langue française.

À travers leur nouveau balado, Les Francos oublié.e.s, Janie Moyen et Ahdithya Visweswaran souhaitent braquer les projecteurs sur la jeunesse francophone vivant à l’extérieur du Québec, ses accents diversifiés, sa réalité et ses défis au quotidien en tant que population minoritaire dans le reste du Canada. Et sur le fait qu’il n’y a pas que les Franco-Québécois qui combattent l’insécurité linguistique. Ensemble, ils se confient à propos de leur identité de francophones et leur rapport à cette langue qu’ils aiment tant.

Le français, langue du coeur... et du pays

«Pour moi, le fait de parler le français, c’est vraiment de m’intégrer à la société canadienne, étant donné que je suis immigrant et que mes parents ne parlent pas les deux langues officielles, explique Ahdithya Visweswaran. Ils parlent seulement l’anglais. Pour moi, c’est vraiment un sentiment (d’être) Canadien.»

Ahdithya est étudiant de deuxième année au baccalauréat en éducation secondaire au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta. Né aux États-Unis, il a éventuellement appris le français en arrivant au Manitoba. Pour le jeune homme de 19 ans, le fait de parler français constitue donc un élément important du sentiment d’appartenance à son pays d’adoption.

Janie Moyen, quant à elle, a un rapport très affectueux avec la langue de Molière. «Pour ma part, parler français, c’est parler la langue de mon coeur», relate l’étudiante de première année au baccalauréat en sciences politiques et administration publique de l’Université d’Ottawa.

«C’est ma première langue, mais c’est aussi la langue que j’aime le plus. C’est une langue difficile, mais je pense que malgré tout, ça vaut la peine de l’apprendre», dit-elle avec conviction.

Ahdithya et Janie se sont rencontrés à Halifax, en 2019, lors du Forum jeunesse pancanadien, événement organisé par la Fédération de la jeunesse canadienne-française. Cette fédération regroupe des organisations francophones provenant d’un peu partout au Canada. Ils y ont suivi un atelier sur la création de balado et s’y sont liés d’amitié. Par la suite, Ahdithya a contacté Janie et ensemble, ils ont décidé de lancer leur propre projet de manière indépendante: Les Francos oublié.e.s.

Affiche du balado, les Francos oubli&eacute;.e.s, cr&eacute;&eacute;e par Alexie Johnson.&nbsp;
Affiche du balado, les Francos oublié.e.s, créée par Alexie Johnson. 

Vivre l’insécurité linguistique au quotidien

Et c’est comment, être un jeune issu de la communauté francophone minoritaire dans le reste du Canada?

«C’est extrêmement difficile, souligne Janie. Je pense que c’est autant une source de fierté pour moi, [qu’une] source de défis constants.» Même en allant à l’université en français, en parlant français avec ses parents, elle affirme oublier certains mots, perdre du vocabulaire.

«C’est un défi constant de contrer l’assimilation. De devoir être bilingue, mais de ne perdre aucune de mes deux langues.»

Ahdithya, lui, renchérit en expliquant que deux types de forces mettent de la pression sur les jeunes francophones hors Québec, des forces dites externes et internes.

«Ici, en Alberta, le gouvernement est en train de sous-financer mon université, une université francophone, le Campus Saint-Jean. Donc il y a constamment cette crainte de la part des jeunes francophones que notre identité soit en train de nous être arrachée», précise-t-il. Il ajoute que bien qu’il soit inscrit au campus francophone de son université, il peut être difficile d’avoir accès à tous les cours qu’il souhaite avoir, car les groupes d’étudiants sont parfois trop restreints. Il doit donc, contre son gré, suivre certains de ses cours en anglais.

«Puis il y a aussi des forces internes, comme l’insécurité linguistique et l’élitisme dans la francophonie. Il y a tellement de forces qui veulent qu’on n’ait pas cette fierté francophone, qu’on ne garde pas notre identité comme francophone», déplore-t-il.

Certains jeunes peuvent aussi craindre de se faire taquiner s’ils parlent en français, selon Ahdithya, ou encore «d’être jugés pour nos accents ou la façon dont on parle».

«Mais Janie et moi, avec le balado, notre but, c’est vraiment de persévérer, de montrer que notre francophonie, ça peut être quelque chose de quotidien, qu’on peut parler en français peu importe notre situation.»

Les Québécois, pas les seuls à se battre pour la langue française

Pour Janie, l’insécurité linguistique des francophones hors Québec se vit aussi à son université, mais elle va plus loin que simplement la langue dans laquelle ses cours sont donnés. Elle se représente plutôt au travers du contenu qui lui est présenté.

«Pour moi, l’Université d’Ottawa, pour mon programme de sciences politiques et d’administration publique, c’est la meilleure université, parce que c’est dans la capitale nationale. C’est dans le centre des politiques canadiennes. Mais on ne parle pas de ça; on parle du Québec», regrette-t-elle.

Selon elle, cela démontre «comment les universités - et je suis pas mal sûre que que ce n’est pas un accident ou un incident isolé - ne valorisent pas les francophones hors Québec».

Janie Moyen et Ahdithya Visweswaran
Janie Moyen et Ahdithya Visweswaran

Les deux jeunes aimeraient que la population québécoise reconnaissent la légitimité des communautés francophones hors Québec. Janie et Ahdithya souhaitent que les Québécois réalisent que la lutte pour la protection de la langue française s’étend bien au-delà de la Belle Province et que les diverses communautés francophones à travers le Canada sont en quelque sorte interdépendantes.

«On a besoin de vous, autant que vous, vous avez besoin de nous. Parce que même le Québec a de la misère à garder la langue française vivante, dit Janie. Puis nous, on sait c’est quoi, se battre pour notre langue. On sait c’est quoi se battre pour garder notre “slang”, puis on sait c’est quoi se battre contre l’insécurité linguistique.»

Leurs accents sont peut-être différents, mais «dans le fond, on est francophone aussi, on comprend exactement ce que vous dites. On aimerait que notre francophonie ne soit pas invalidée quand on vous parle», rajoute Ahdithya.

Réconcilier deux - ou quatre? - solitudes

Selon le jeune homme, le fait de réconcilier les communautés francophones et anglophones au Canada - les «deux solitudes» - doit avant tout passer par une meilleure promotion des diverses cultures présentes au Canada, un élargissement de notre définition du multiculturalisme.

Notre définition de ce concept est trop étroite, croit-il. «C’est seulement des célébrations pendant l’été, quand on fait de la danse, quand on mange de la bonne bouffe de chaque culture. Mais à part de ça, on ne fait aucun effort pour promouvoir ces différentes cultures. C’est pour ça que ces deux solitudes sont tellement présentes dans notre culture canadienne.»

«Si on continue de voir le Canada seulement comme deux entités séparées, on va continuer de pousser le racisme.»

- Ahdithya Visweswaran

Tant qu’on ne trouve pas comment régler le problème du racisme et de la xénophobie au Canada, on ne pourra réconcilier ces deux solitudes, d’après lui; il questionne d’ailleurs la raison d’être de ces deux entités linguistiques.

«On devrait avoir trois solitudes, ou même quatre. Les anglophones, les francophones, les Autochtones et aussi les personnes qui sont des nouveaux arrivants partout au Canada. Parce que si on continue de voir le Canada seulement comme deux entités séparées, on va continuer de pousser le racisme», fait-il voir.

Janie acquiesce de façon enthousiaste. Elle rajoute qu’il est crucial que lorsqu’on entre dans un espace fréquenté par des gens issus d’une autre communauté que la sienne - que ce soit linguistique ou ethnique -, il faut savoir être ouvert d’esprit. On ne doit pas tenter de forcer sa réalité sur autrui.

«En tant que personne blanche, quand je vais dans un espace de personnes racisées, de personnes noires, autochtones, c’est à moi de me “fermer la gueule” et de comprendre que ce n’est pas à moi de dicter ma réalité», dit-elle. «C’est vraiment de savoir quand écouter et quand parler.»

Génération Z: la solution?

La «Gen Z», celle de Janie et Ahdithya, va-t-elle être celle qui va faire avancer les choses au point de vue linguistique au Canada?

Les deux jeunes pensent que cette tranche de population ne peut être la seule à porter le fardeau du changement; et ne devrait pas l’être. Cela doit être un effort intergénérationnel.

«C’est pas nous qui sommes dans les institutions, mentionne Janie. Ce n’est pas nous qui avons les bacc. Nous, on arrive à ce point-là. [Même] si nous, on demande ce changement-là et que tout le monde y fait écho, on a besoin des personnes qui savent comment engendrer ce changement», dit-elle avec conviction.

«Le racisme systémique, c’est quelque chose qui existe et que des gens dans des positions de pouvoir comme M. Legault n’écoutent pas, et continuent de nier cette réalité qui existe au Québec, qui existe partout au Canada en général. On ne peut rien faire», déplore Ahdithya.

«On ne peut pas avancer comme société. Parce que oui, les jeunes vont continuer de chialer, et les adultes vont juste mettre leurs mains sur leurs oreilles et ne pas écouter.»

À travers leur balado Les Francos oublié.e.s, Ahdithya et Janie parlent d’accents, du cloisonnement des communautés francophones, d’élitisme, mais aussi de discrimination, de colonisation, de «whitewashing», de santé mentale. Ils abordent des enjeux sociaux sous le prisme de la langue française, afin d’insuffler un sentiment de fierté à la jeunesse francophone et lui redonner un espace qui lui revient. Et unir ces voix que l’on entend trop peu, selon eux, pour tenter de réparer les injustices, un épisode à la fois.

On peut écouter le balado Les Francos oublié.e.s, produit en collaboration avec l’organisme franco-ontarien le Réveil (pour le reste de la saison), sur les plateformes Breaker, Pocket Casts, Apple Podcasts, Spotify et Anchor.

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