TÉMOIGNAGES
22/07/2019 13:07 EDT | Actualisé 22/07/2019 13:37 EDT

J’étais l’auteur de violences au quotidien: dans mon couple et avec ma famille

Je n’ai jamais frappé mon ex-conjointe, mais je voulais tout contrôler, jusqu’à la musique dans l’auto.

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«Je continuais sans me rendre compte que le problème, c’était moi.»

Les propos de ce témoignage ont été recueillis par le HuffPost Québec et retranscrits à la première personne.

* Nom fictif. Ce témoignage a été recueilli avec la collaboration du Groupe d’aide aux personnes impulsives (GAPI). Après avoir été cherché de l’aide au GAPI, Marc-Antoine, en recherche d’emploi, a préféré conserver l’anonymat afin de ne pas être stigmatisé. 

Pendant trois ans et demi, on n’a rien affiché aux murs parce que je ne voulais pas. J’étais constamment de mauvaise humeur, je voulais tout contrôler: la musique qu’on mettait dans la voiture, les radios qu’on écoutait lors des repas en famille. Mon ex me laissait faire, et je continuais sans me rendre compte que le problème, c’était moi. 

Moi, ou plutôt mes comportements. Quand on parle de violence conjugale, les gens ont toujours en tête la violence physique. Mais la définition de la violence chez l’organisme GAPI est plus large. Et surtout, insistent les intervenants du GAPI: il n’y a pas de «personne violente», il n’y a que des «comportements violents». C’est pour changer ces comportements que le GAPI offre de l’aide.

Bloquer une porte et empêcher à une personne de sortir, c’est considéré comme de la violence physique. Une fois, dans le groupe, un homme a raconté avoir poussé sa compagne sur un mètre. Un autre l’a retenue par le bras. C’est de la violence physique. 

La violence peut prendre bien d’autres formes que l’image de l’homme qui bat sa femme et lui laisse des ecchymoses sur le visage.

Surtout, il y a aussi la violence psychologique. Verbalement, on va faire sentir sa mauvaise humeur, utiliser des mots vulgaires, on va bouder si notre compagne ne veut pas avoir de rapport sexuel un soir parce qu’elle est fatiguée (ou qu’elle n’a simplement pas envie), on va faire sentir sa frustration à l’autre.

Toutes les conversations sont un rapport de force, on veut toujours avoir raison. C’est très égocentrique. Et cela ne se limite pas au couple: on peut avoir ce type de comportement avec des amis, au travail, dans la rue...

Le GAPI, pour sa part, définit la violence comme une volonté constante de prendre le contrôle.  

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Le GAPI définit la violence comme une volonté constante de prendre le contrôle.  

En ce qui me concerne, j’ai été dans une relation de cinq ans avec une femme. Après deux épisodes plus violents d’explosion verbale où j’ai crié, et que je l’ai insultée, elle a décidé que cette fois c’était assez, et il n’y avait plus rien à faire, elle ne voulait plus être avec moi. 

On a cohabité brièvement après la séparation le temps qu’elle retrouve un appartement, et la dynamique a changé, on a beaucoup parlé, je suis retombé amoureux d’elle. Mais elle, par contre, c’était complètement fini. 

Quand j’ai réalisé que je l’avais perdue à cause de mes comportements violents, j’ai décidé de changer, je ne veux plus que cela m’arrive. 

Violence verbale  

Avec mon ex, je montrais constamment que je n’étais pas content. Je parlais sèchement, j’étais désagréable, je haussais la voix pour imposer mon point de vue. C’est de la violence verbale. L’atmosphère était pesante. À l’époque, je me rendais compte que ça rendait les choses désagréables, mais je continuais. 

Je crois que le problème était que je n’étais pas bien dans la relation. Mais je ne voulais pas blesser mon ex en la quittant, alors je répandais ma frustration autour de moi. C’était comme un réflexe de fuite, voire de survie. Mais en réalité, j’empoisonnais la vie de tout le monde autour de moi.

Ce n’est pas la première fois que je commence une relation et qu’ensuite je m’en sens prisonnier. Et donc, que la frustration arrive. Ça explique mon comportement, mais ça ne l’excuse pas.  

Je ne sais pas si je peux parler de rédemption, car ce sont à mes ex de décider si elles me pardonneront. Mais je sais que je suis en chemin vers une meilleure vie.

 J’étais devenu quelqu’un d’un peu trop sûr de lui et de son bon droit, et qui veut tout contrôler, qui se renferme sur ses idées et qui est tout le temps en colère, de mauvaise humeur, jamais dans une position d’ouverture à l’autre. 

Chez GAPI, on réalise que les gens qui ont des comportements violents sont souvent en conflit avec leur entourage. Avec des personnes proches, ils peuvent avoir de grosses colères. C’est vrai pour moi aussi, je peux crier sur ma mère, ou devant ma famille, et m’emporter assez vite. 

Par contre, dans des environnements où les gens ne sont pas «acquis» si l’on peut dire, c’est différent. Au travail on m’a déjà dit: «tu ne peux pas me parler comme ça, c’est inacceptable, ici c’est une entreprise«. Ou bien, «ici c’est une école». Ça a un effet immédiat et j’arrête. Je vois bien ce que j’aurais à perdre si je continue. 

Maintenant, en plus de ma démarche auprès de l’organisme GAPI, je lis beaucoup sur la communication non violente. Je fais du bouddhisme et de la méditation, ça m’aide. Mais je reste toujours vigilant, malgré tout on peut rechuter facilement. 

Encore aujourd’hui, j’ai parfois de la rage «au guidon» si l’on peut dire. Je suis cycliste, et quand par exemple une voiture me frôle de trop près, je peux avoir des pulsions d’agressivité extrêmement violentes. Je fais tout le temps attention avec les gens, de ne pas envoyer des piques verbales qui, sous le couvert de l’humour, peuvent être des micro-agressions. 

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Le passage par le GAPI offre des outils, mais aussi une prise de conscience. 

Il faut toujours se souvenir qu’il y a ce risque de montée de colère. C’est une démarche active, une vigilance constante. Quand on sent monter la colère, quand on voit les signes précurseurs, il faut sortir: par exemple, aller marcher, se défouler. GAPI nous apprend ce genre d’outil-là (cela s’appelle le «time-out»). Apprendre à reconnaître ses signes précurseurs est un élément très important de la démarche. 

Je ne sais pas si je peux parler de rédemption, car ce sont à mes ex de décider si elles me pardonneront. Mais je sais que je suis en chemin vers une meilleure vie. Car stopper les comportements violents, abandonner cette volonté de tout contrôler en permanence, c’est se donner l’accès à une vie plus agréable.

La démarche de groupe

Aux personnes qui se reconnaissent dans mon témoignage, je voudrais dire qu’il y a un moyen de s’en sortir. Même si c’est un travail permanent par la suite: on doit rester vigilant sur toutes les petites tentations de refaire comme avant. Et souvent les explosions, les «montées de lait» surviennent de façon inattendue.

Le passage par le GAPI offre des outils, mais aussi une prise de conscience.

La démarche de groupe est très intéressante à cet égard: on se voit comme «en miroir» dans le témoignage des autres.

Et on réfléchit ensemble à des façons de progresser. Puis on n’a pas le choix à un moment de raconter ce qu’on a fait. Et cela oblige à réfléchir sur nos propres comportements et sur nos motivations.

Tout cela se fait dans le respect le plus total de la confidentialité, et dans le respect entre personnes présentes. J’ai rencontré dans ce groupe des personnes très sensibles et très ouvertes. De voir la diversité des comportements et des personnalités, mais de voir aussi les points communs dans nos comportements, cela aide beaucoup à prendre conscience de nos propres façons de fonctionner.

Car c’est finalement là l’essentiel: il faut prendre conscience de l’étendue des comportements violents qu’on peut déployer, et des justifications que l’on se donne. Pour s’y mettre, il faut une volonté de changer. Ce n’est pas facile de se dire les choses en face et de prendre l’initiative de venir au GAPI ou ailleurs.

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«Souvent, les gens qui sentent la colère bouillonnante, qui s’énervent et qui crient, souffrent aussi de leur comportement.»

Je pense que la décision vient quand on se rend compte que notre vie actuelle est insupportable: pour notre entourage bien sûr, mais aussi pour nous. Peut-être qu’il faut perdre quelque chose d’important, vivre quelque chose de fort, pour se décider à entamer ce type de démarche.

Ou encore se déterminer à ne plus faire les mêmes erreurs qu’avant, ne plus répandre les mêmes souffrances. Dans mon cas, ce dernier point a été très important dans ma motivation: je ne voulais plus être le «mononcle» qui rend pesante la vie autour de moi.

Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que ce sera pour le mieux.

En abandonnant nos comportements violents, on est capables de recevoir et d’offrir beaucoup plus de choses dans la vie.

On peut apprendre à devenir une personne tournée vers le positif plutôt que le négatif. Je suis persuadé que cela peut donner accès à une vie plus heureuse. À une vie de construction et d’échange, plutôt qu’à une vie de contrôle et de confrontation.

Souvent, les gens qui sentent la colère bouillonnante, qui s’énervent et qui crient, souffrent aussi de leur comportement. Je conseillerais à ces gens d’entamer une démarche et un processus avec GAPI. Après, ils seront capables de recevoir et d’offrir beaucoup plus de choses dans la vie. Ils auront accès à une vie plus heureuse.

Il faut se motiver, car ce n’est pas facile non plus d’aller jusqu’au bout des 20 rencontres: j’ai vu plusieurs personnes arrêter avant la fin. Mais cela vaut vraiment la peine d’aller jusqu’au bout.

Pour preuve, je viens même de commencer une nouvelle relation. J’ai parlé de tout ceci avec ma nouvelle compagne. J’ai changé mes comportements, les choses se passent beaucoup mieux. Et je suis bien déterminé à ne plus reproduire les mêmes comportements.

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.

Propos recueillis par Céline Gobert. 

Ressources:

Le GAPI est un groupe d’aide aux personnes impulsives. 

À cœur d’homme - Réseau d’aide aux hommes pour une société sans violence est une association regroupant 31 organismes communautaires autonomes répartis sur l’ensemble du territoire québécois qui viennent en aide aux hommes aux prises avec des comportements violents en contexte conjugal et familial.