La reine des ongles bling-bling est à New York

Jenny Bui s'occupe de la manucure de nulle autre que Cardi B.

On est loin des salons chics de Manhattan ou des lieux tendance où se pressent les fashionistas pendant la Semaine de la mode : il faut passer un pas-de-porte sale, dans un quartier commerçant du Bronx, et gravir un escalier raide pour arriver chez Jenny Spa.

De grandes photos de Jenny Bui avec Cardi B révèlent les raisons de la notoriété des lieux. La rappeuse rendue célèbre par le succès Bodak Yellow (2017) arbore des ongles souvent extravagants — près de 5 cm de cristaux étincelants, qu’elle aime exhiber comme les plumes d’un paon. Elle a beaucoup contribué à faire de Jenny Bui, réfugiée cambodgienne de 50 ans et mère de cinq enfants, une vedette des réseaux sociaux.

Cardi B était peu connue en 2012 quand elle a « découvert » Jenny Bui, qui n’avait encore qu’un petit salon à Harlem.

« La première fois qu’elle est venue, je n’avais pas le temps » de la prendre, raconte Jenny, qui était alors très occupée à alimenter son nouveau compte Instagram.

La deuxième visite sera la bonne : Cardi B repart ravie et, depuis, retourne voir Jenny chaque mois.

Et la rappeuse vante régulièrement les « créations » de Jenny à ses 58 millions d’abonnés sur Instagram. De quoi faire des émules à travers les États-Unis, prêtes à payer plusieurs centaines de dollars pour ces ongles tape-à-l’œil, couverts d’éclats scintillants, d’une durée de vie de quatre à six semaines.

La manucure de Cardi B en 2018
La manucure de Cardi B en 2018

L’ancienne stripteaseuse « a beaucoup aidé à faire marcher mes affaires […] Elle est fidèle et humble, et n’oublie jamais ceux qui l’ont aidée à ses débuts », affirme Jenny Bui, reconnaissante.

Indispensables influenceuses

Les compliments de Cardi B ont attiré l’attention d’autres « influenceuses », devenues indispensables au monde de la mode et de la beauté, contribuant au succès de son salon.

Telle Paula Galindo, vloggeuse d’origine colombienne aux 8,5 millions d’abonnés sur Instagram : elle a confié en janvier, pour la première fois, ses longs doigts à Jenny, armée de son appareil photo et d’un mini-trépied, filmant chaque étape de la création de ses ongles.

« C’est vraiment beau », s’est réjouie après deux heures de manucure la jeune femme de 25 ans, basée à Los Angeles, avant de promouvoir ses nouvelles mains sur son compte Instagram.

Autre signe du rôle des influenceuses dans le monde de la beauté : Jenny Bui a aujourd’hui un contrat avec le joaillier Swarovski, et une ligne de produits pour ongles à son nom, Jenny Secret.

Sa réputation a dépassé les frontières. On la fait venir jusqu’à Paris ou Londres pour son savoir-faire.

« J’aime voyager à travers le monde pour enseigner », dit-elle. « Avant de mourir, je voudrais montrer à tout le monde mes compétences ».

Rare promotion

Jenny Bui incarne un succès rare dans une industrie qui employait quelque 24 000 manucuristes à New York en 2018 — essentiellement des immigrées asiatiques de première génération.

Le chiffre d’affaires du secteur avoisinait les 4,5 milliards de dollars en 2015. Mais plusieurs études ont montré que les entorses au droit du travail — qu’il s’agisse de salaires ou de conditions sanitaires, dans des effluves d’acétone — étaient monnaie courante.

Des ongles créés par Jenny Bui
Des ongles créés par Jenny Bui

Un travail acharné et le soutien de son second mari ont sans doute joué dans le succès de Jenny Bui, qui raconte avoir échappé enfant aux massacres des Khmers rouges.

« Dès que je parle de ça, j’ai envie de pleurer », dit-elle dans un anglais hésitant, évoquant famine et multitudes de cadavres en ravalant des larmes.

Des proches réussiront finalement à la faire venir au Canada, avant qu’elle ne s’installe aux États-Unis à la faveur de son premier mariage.

Elle s’essaie d’abord sans grand succès à la coiffure avant de chercher un emploi dans un salon de manucure.

Après deux ou trois ans, elle ouvre son premier salon, dont elle sera d’abord l’unique employée.

L’idée de faire des ongles « bling » lui vient au début des années 2000, en observant la mode japonaise.

« Au début, ça n’intéressait personne », se souvient-elle. Mais une fois que les clientes se lancent une première fois, « c’est une dépendance », dit-elle. « Plus besoin de porter de bijoux ».

Aujourd’hui, Jenny Bui gère deux salons avec vingt employés, et se dit déterminée à offrir à ses enfants une vie meilleure que la sienne.

« J’essaie de réaliser un rêve d’immigré », dit-elle.