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31/05/2019 12:47 EDT | Actualisé 31/05/2019 13:37 EDT

Le cinéaste Jean-Claude Labrecque n'est plus

Il avait 80 ans.

La Presse canadienne

Le cinéaste Jean-Claude Labrecque, qui s’est fait connaître pour ses nombreux documentaires sur le Québec, s’est éteint la nuit dernière, a-t-on annoncé par communiqué, vendredi. Il avait 80 ans.

Selon la boîte Ixion communications, le réalisateur est mort dans la nuit du 31 mai, entouré de ses trois fils, au Centre hospitalier de l’Université de Montréal.

Pendant sa longue carrière au cinéma, Jean-Claude Labrecque assumera successivement les fonctions de caméraman, directeur photo, réalisateur, monteur, scénariste et producteur.

Il a fait ses premières armes à l’Office national du film (ONF) à la caméra, pour les oeuvres de Claude Jutras, Gilles Groulx et Gilles Carles. Il réalise en 1965 son premier film, “60 cycles”, un reportage qui présente des images spectaculaires du Québec d’alors pendant le Tour cycliste du Saint-Laurent.

Au cours des années suivantes, il captera avec sa caméra des moments marquants de l’histoire du Québec, dont la visite du général de Gaulle en 1967, les Jeux olympiques de Montréal en 1976 et trois grandes “Nuits de la poésie”.

Il tournera plus tard de nombreux autres documentaires à saveur historique, dont “Le RIN” et ”À hauteur d’homme”, incursion implacable dans la campagne électorale québécoise de 2003, qui mènera à la défaite du premier ministre péquiste Bernard Landry.

Le documentariste doué se tournera aussi vers la fiction à quelques reprises, dans les années 1970 et 1980, avec “Les Vautours” (1975), “L’affaire Coffin” (1979) et “Les années de rêve” (1984), suite du premier - tous des films ancrés dans la réalité historique du Québec.

Son dernier documentaire, “Sur les traces de Maria Chapdelaine”, est sorti en 2015.

Le réalisateur Michel La Veaux a consacré en 2017 un documentaire à ce grand documentariste: “Labrecque, une caméra pour la mémoire”.

Né le 19 juin 1938 à Québec, le jeune homme de Limoilou doit se débrouiller rapidement seul, puisqu’il a perdu successivement ses parents biologiques et ses parents adoptifs. Il commence à travailler à 18 ans, comme photographe à des mariages, avant d’oeuvrer quelques années à l’Office du film du Québec.

Pour faire avancer sa carrière, le jeune Labrecque est allé en haut lieu: pendant un temps, il se présente chaque semaine au parlement pour rencontrer le premier ministre de l’époque, Maurice Duplessis. “Je rentrais au parlement et je disais: “Où ce qu’il est le boss?”″, a-t-il raconté en février 2018, lors d’une conférence organisée par l’organisme Éléphant: mémoire du cinéma québécois. Cette anecdote a d’ailleurs été transposée dans l’un de ses films de fiction, “Les Vautours”, mettant en vedette Gilbert Sicotte.

C’est en 1959 que le jeune cinéaste arrive à l’ONF, une institution culturelle qu’il vénérait depuis des années. Dans une entrevue diffusée en 2014 dans la série “Une histoire du cinéma” de Denys Desjardins, Jean-Claude Labrecque raconte qu’il a eu envie de travailler à l’ONF en visionnant “Jour de juin”, un documentaire sur le défilé de la Saint-Jean-Baptiste de 1959, réalisé à plusieurs mains à l’“Office”, à la naissance du “cinéma direct”.

“Soudainement, en voyant ce film-là, j’ai eu comme une espèce de révélation”, a-t-il raconté dans son entretien avec Denys Desjardins. “V’là-tu pas que la caméra sort du trépied, se balade. C’était un regard tout à fait audacieux, étonnant, et avec la “caméra marchée”, ça m’avait beaucoup touché.”

Jean-Claude Labrecque fait alors ses premières armes à l’ONF en filmant les oeuvres de Claude Jutras (”À tout prendre”), Gilles Groulx (“Le chat dans le sac” - tourné en cinq jours et demi!) et Gilles Carles (“La vie heureuse de Léopold Z”). C’est en 1965 qu’il réalise son “60 cycles” sur le Tour du Saint-Laurent.

Un général et des Olympiques

En 1967, il tourne pour l’Office du film du Québec “La visite du général de Gaulle”, et il captera le célèbre “Vive le Québec libre!” lancé par le président français du haut du balcon de l’hôtel de ville de Montréal. Ce documentaire plutôt rare, qui montre l’ancien président de près pendant son périple de Québec à Montréal, sur le “chemin du Roy”, a été rediffusé à la Cinémathèque québécoise en 2017, lors du 50e anniversaire de cet épisode historique.

“On s’est mis de front. On a fait arrêter le Colbert (le général était venu en bateau, pour arriver à Québec), on est monté à bord vers 4 h du matin. Après, je suis monté dans l’auto, personne voulait. Et ça s’est réglé avec M. Johnson (Daniel, le premier ministre de l’époque) qui a dit: “Est-ce que ça vous dérangerait si on a un opérateur à bord?”″, a-t-il confié au micro de Catherine Perrin à la Première chaîne de Radio-Canada en 2017.

Pendant cette tournée avec le général, Daniel Johnson jouera même “l’assistant” du caméraman, puisqu’il tenait son chargeur, a-t-il raconté dans le documentaire de Michel La Veaux, “Labrecque, une caméra pour la mémoire”.

“Quand la presse internationale - les 450 ou 500 photographes qu’il y avait -, quand ils m’ont vu dans l’auto, les gens disaient: “Voyons donc!”. Ils pensaient pas que Labrecque de Limoilou était capable de faire ça”, a-t-il déclaré à la Première chaîne.

En plus de participer aux tournages des trois grandes “Nuits de la poésie” (1970, 1980, 1991), Jean-Claude Labrecque filmera avec Jean Beaudin, Marcel Carrière et Georges Dufaux les Jeux olympiques de 1976, à Montréal. Dans ces séquences, on peut voir l’envers du décor des Olympiques. La caméra jette un regard intimiste sur les athlètes qui s’apprêtent à livrer la performance de leur vie, dont Bruce Jenner, devenu plus tard Caitlyn Jenner, qui avait remporté la médaille d’or en décathlon.

Un peu plus tard, en 1982, Labrecque rendra un hommage à son amie, la défunte poète Marie Uguay - il avait eu un coup de foudre pour cette artiste à la “Nuit de la poésie” de 1980.

L’aventure ”À hauteur d’homme”

Plus tard dans sa vie, il tournera plusieurs autres documentaires à saveur historique, dont “Le RIN” en 2002, qui parle de la fondation du Rassemblement pour l’indépendance nationale, et ”À hauteur d’homme”, un film qui montre les dessous de la campagne électorale de 2003, qui verra Bernard Landry défait par le libéral Jean Charest.

En entrevue avec “Le Devoir” en 2003 sur ce dernier film, Labrecque dit ne pas avoir voulu faire de l’éditorial. ”Ça ne m’intéresse pas de faire du documentaire de type éditorialiste. Je trouve que les gens sont assez grands pour juger, et M. Landry est capable de soutenir ça tout seul. (...) J’ai toujours fait des films avec mes intuitions.”

La Presse canadienne

Dans le documentaire de Michel La Veaux, Labrecque relate que le premier ministre Landry était souvent venu le voir à l’époque pour lui dire que s’il perdait les élections - ce qui est arrivé -, cela affecterait son film. “Je disais: “Ben non, monsieur Landry. Ce n’est pas une joute de hockey qu’on fait. Vous jouez une partie de la vie du Québec, c’est important, ça”.”

Labrecque fera une incursion dans la fiction à quelques reprises dans les années 1970 et 1980 - “Les Vautours”, “L’affaire Coffin”, “Les années de rêve”. “J’aime les gens, et je suis très près d’eux”, avait-il résumé à la radio de Radio-Canada en janvier 2018.

L’un de ses fils, Jérôme Labrecque, a réalisé en 2001 un film en l’honneur de son père, “Jean-Claude Labrecque: Cinéaste du contemporain”.

Jean-Claude Labrecque et sa compagne, Francine Laurendeau, longtemps critique de cinéma au “Devoir”, ont cosigné un livre, “Souvenirs d’un cinéaste libre” (2009), dans lequel le réalisateur raconte sa vie.

Le cinéaste a reçu plusieurs honneurs pendant sa longue carrière. Il a été fait Chevalier de l’Ordre des arts et des lettres en France en 1992, et a été nommé Chevalier de l’ordre du Québec en 2009. La même année, il est devenu membre de l’Ordre du Canada. En 2008, il a reçu le “Jutra Hommage” à la grande fête du cinéma québécois.