TÉMOIGNAGES
18/07/2019 11:29 EDT

Je suis une pimp éthique. Voici mon quotidien, et celui des femmes que j’emploie

Laissez-moi vous raconter comment les choses se passent dans mon agence d’escortes féministe, 100% légale.

Courtoisie
«Je possède une agence d’escorte féministe au nord de la Nouvelle-Zélande.» 

«Bye maman! On se revoit demain matin!»

Il est 8 h, on est mardi, et ma journée de travail débute probablement comme la vôtre: je prépare les boîtes à lunch, je m’assure que les enfants aient mangé un petit déjeuner sain, je pars à la recherche de leurs bas, de leurs souliers, et de leur cahier de devoirs. Mais quand ma petite Miranda, âgée de 9 ans, m’embrasse avant de monter dans le bus scolaire, elle sait que je ne serai de retour à la maison que bien des heures après qu’elle soit allée au lit.  

Ça, c’est parce que je suis une «pimp», une proxénète si vous voulez. Plus poliment, je suis la «Madame» de «The Bach». Je possède une agence d’escortes féministe au nord de la Nouvelle-Zélande. 

Ce n’est pas la carrière à laquelle je m’attendais. Ayant grandi à San Francisco, fréquenté une école privée française, et pris des leçons de piano, on s’attendait sûrement à ce que j’exerce un métier «respectable» comme scientifique ou enseignante. Mais la vie peut prendre des détours inattendus. 

J’ai toujours été intéressée par l’industrie du sexe - notamment par l’idée que nous les femmes nous pouvions utiliser notre sex appeal pour faire de l’argent - et plus tard quand j’ai eu de la misère à me débrouiller à New-York comme étudiante, j’ai même voulu appeler une de ces agences d’escortes listées dans les Pages Jaunes (vous vous souvenez des Pages Jaunes? Je sais. Je suis une ancêtre.)

Mais finalement, je n’ai pas eu le courage de le faire. Ce n’est pas tant le travail du sexe qui m’effrayait mais l’idée d’enfreindre la loi. Et si quelqu’un me frappait ou me violait? Je savais que si jamais je devais appeler les flics, ce serait moi qu’on arrêterait. Alors, je suis retournée à mon emploi d’étudiante à temps partiel, et j’ai mangé beaucoup de riz bon marché. 

Nouvelle-Zélande 

Faites une avance rapide de 20 ans et vous me trouverez en train d’immigrer en Nouvelle-Zélande. Je suis venue ici pour le système de santé et les paysages spectaculaires.

Mais la Nouvelle-Zélande possède quelque chose que j’ignorais à l’époque: les lois les plus libérales au monde en matière de travail du sexe. Plus libérales que dans n’importe quel autre pays. J’ai gardé ça dans un coin de ma tête, mais c’est tout. Pendant 10 ans, j’ai été occupée à élever des enfants et tenir un foyer. Ensuite, mon mariage a fini en divorce, et j’ai eu besoin d’un salaire - vite.

C’est là que j’ai lancé une agence d’escortes féministe. 

Quand ma fille me demande ce que nous faisons à The Bach, je lui explique avec des mots qu’elle est en mesure de comprendre: «Les femmes s’habillent et donnent des baisers et des câlins aux hommes, et elles gagnent beaucoup d’argent.»

Et au fond, c’est vrai. Mais j’aimerais vous expliquer à quoi ça ressemble vraiment, tout spécialement maintenant que la légalisation du travail du sexe est devenu un sujet «chaud». 

La Californie, Hawaï et le district fédéral de Columbia ont connu plusieurs changements visant à réduire les sanctions pénales quant il s’agit de prostitution. Le mois dernier, les législateurs de New-York ont même présenté la mesure la plus progressiste à ce jour: la décriminalisation totale du travail du sexe dans tout l’État.

New-York se montre particulièrement radical: contrairement à la légalisation de la prostitution, qui maintient généralement en place un contrôle gouvernemental sur les travailleurs du sexe, la décriminalisation du travail du sexe en fait plutôt une job comme une autre. 

Et je trouve ça génial. Je me range aux côtés d’Amnesty International et de l’Organisation mondiale de la santé (ainsi que du côté de n’importe quelle travailleur du sexe à qui vous poserez la question): la décriminalisation totale reste le modèle le plus sûr pour eux. 

Aux États-Unis, les gens aiment crier leurs prédictions cauchemardesques sur tous les toits. Si l’on relâche les sanctions pénales en matière de travail du sexe, les prostituées envahiront nos villes, disent-ils! Nos enfants seront kidnappés et exploités comme esclaves sexuels! Les hommes traiteront les femmes comme des objets avant de les jeter! 

En fait, nous n’avons pas besoin de nous raconter de telles histoires d’horreur. Car l’expérience a déjà eu lieu.

En 2003, la Nouvelle-Zélande a adopté une loi « la Prostitution Reform Act» qui a décriminalisé la prostitution entre adultes consentants - tout en maintenant criminels la traite à des fins sexuelles, le travail sexuel non protégé et la prostitution des enfants.

Cinq ans plus tard, le gouvernement a commandé une étude afin d’évaluer les conséquences de la loi. Résultat: l’industrie du sexe n’a pas augmenté de taille… et la grande majorité des personnes qui y évoluent sont mieux loties que par le passé. 

Alors, ça ressemble à quoi un quotidien de «pimp»? Est-ce que je passe mes journées à snifer de la cocaïne sur les seins d’adolescentes exploitées? Vraiment pas.

Courtoisie
«Quand mon mariage a fini en divorce, j’ai eu besoin d’un salaire. C’est là que j’ai lancé une agence d’escortes féministe.»

Numéro un: The Bach n’est pas le palais du sexe glamour que vous pouvez imaginer. En fait, il se trouve que je dirige l’agence à partir d’un motel cheap. Ce n’était pas mon premier choix. Mais même décriminalisé, le travail du sexe génère encore beaucoup d’a priori

Quand j’ai voulu louer un espace pour mon agence, tous les propriétaires m’ont envoyé paître. Ils n’avaient jamais entendu parler d’une «agence d’escortes féministe» et ils m’imaginaient en train de m’adonner à du trafic de drogue, commettre des crimes, et autres joyeusetés. Mais finalement, ce motel s’est révélé parfait pour nous. Il est discret pour nos clients et les chambres sont toutes équipées de leur propre salle de bain. 

Le motel compte huit unités réparties dans des immeubles banals aux tons grisâtres et blancs. Je gère six de ces unités comme des chambres de motel, et la plupart de nos invités - des hommes d’affaires et des familles - n’ont aucune idée qu’une agence d’escortes se trouve là. 

Les deux autres chambres ont été complètement re-décorées: l’une dans un esprit d’été et de plage (en Nouvelle-Zélande, une «bach» est une petite cabine estivale au bord de l’eau), et l’autre a été repeinte dans des tons pourpres, de terre brûlée, et ornée d’érotiques gravures sur bois japonaises. On y a ajouté d’autres petites touches que l’on ne trouve pas d’ordinaire dans ce type de motel: des fleurs fraîchement cueillies, une bouteille d’huile de coco tiède pour les massages et une variété de préservatifs et de lubrifiant. 

Mon quotidien 

La première chose que je fais quand je commence à travailler est d’ouvrir ces deux salles. Je vérifie qu’elles soient bien approvisionnées en draps, boissons, protections sexuelles, puis j’allume les réchauffeurs d’huiles et les chauffages. 

Ensuite, je descends à mon bureau, une chambre au sous-sol que j’aime appeler: le Donjon. Puis je regarde le «Batphone» (c’est comme ça qu’on a surnommé le cellulaire de l’agence). Je vérifie les messages de la nuit. Parfois, il s’agit de gentils messieurs qui n’ont pas compris qu’on fermait à 10h le soir. D’autres fois, ce sont des idiots qui ont trop bu (T’es ouvert? Anal? sont des exemples charmants de messages textes reçus au milieu de la nuit). 

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La Nouvelle-Zélande a les lois les plus libérales au monde en matière de travail du sexe.

Il se passe quelque temps avant que mon téléphone commence à émettre des sons. Un homme que j’appelle «Ben, le fermier timide» veut voir Grace, car c’est la seule escorte avec laquelle il se sent confortable. Ben a la soixantaine, il est veuf et a passé la plupart de sa vie sur sa ferme de moutons. Il est maladivement timide et a des difficultés à s’exprimer. 

Je texte Grace. «Est-ce que tu aimerais voir Ben à 11h, pour une heure de GFE?»

«D’accord!», elle me répond. «On se voit + tard!»

«GFE» veut dire «Girlfriend Experience» ou «Expérience de Petite Amie», qui est le premier service que nous offrons à The Bach.

Ici, on ne vend pas des femmes, et on ne vend pas de sexe. Comme toute professionnelle, comme les massothérapeutes ou les aide-soignantes, la travailleuse du sexe vend son temps.

Dans une «Girlfriend Experience», la femme offre la possibilité d’avoir du sexe vaginal, du sexe oral mutuel et de s’embrasser. Elle offre aussi de la compagnie et de la tendresse, des services que les clients valorisent souvent encore plus que les rapports sexuels. 

Il y a une raison au fait que j’emploie le terme «possibilité». Selon la loi en Nouvelle-Zélande, une travailleuse du sexe a le droit de retirer son consentement à tout moment, et ce, même après le commencement d’une session payée.

Personne ne doit se sentir dégoûtée, non respectée ou menacée. Voilà pourquoi je demande toujours à nos escortes si elles sont ok avec telle ou telle session - je ne leur impose jamais rien. Nous sommes des travailleuses autonomes et des adultes consentants, et il leur revient toujours d’accepter ou de décliner la demande d’un client. 

Différents services proposés

En plus de la GFE, l’autre service principal que nous offrons est un massage sensuel, qui est en fait un massage érotique nu qui se termine en masturbant l’homme.

D’après ce que j’ai vu, trois types de clients réservent ce type de massage: 1-les radins (à 120 dollars pour 30 minutes - en monnaie locale - et 160 dollars pour une heure, il s’agit de notre service le moins cher), 2- les hommes mariés qui sont convaincus qu’ils ne trompent pas leur épouse tant qu’il n’y a pas pénétration, et 3- le fermier fatigué qui vient à l’occasion juste pour une gâterie rapide.

Mais un massage au Bach n’est pas toujours bon marché. Tout ce qui va au-delà de la masturbation coûte un surplus. Si vous voulez embrasser l’escorte, c’est 50 dollars d’extra. Si vous voulez une fellation, c’est 50 dollars d’extra. Et ces «extras» vont directement dans la poche de l’escorte, elle ne partage aucun de ces frais avec la maison.

Notre plus talentueuse vendeuse a gagné 500 dollars en extras durant un massage au cours duquel le gars ne s’est même pas envoyé en l’air. 

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Une travailleuse du sexe a le droit de retirer son consentement à tout moment, et ce, même après que le commencement de la session payée.

Vingt minutes après, Grace arrive. Elle a l’air incroyable avec son maquillage impeccablement appliqué. Au milieu de sa vingtaine, elle a des cheveux noirs jusqu’aux épaules et de superbes tatouages de style maori sur les bras. Mère célibataire, elle suit un apprentissage en menuiserie.

Elle aurait pu essayer de s’en sortir avec ses allocations de parent monoparental (la Nouvelle-Zélande a un système social généreux, du moins si l’on compare avec les États-Unis), mais elle ne veut pas avoir du mal à joindre les deux bouts. Elle veut une maison chaleureuse pour son fils, de bons vêtements à mettre sur le dos, et - oui!- pouvoir se payer à l’occasion de beaux souliers et un souper avec ses amies. Et il se trouve aussi qu’elle adore le sexe.

Grace monte dans le chambre de service, je l’observe sur la caméra de sécurité, continuant à répondre aux appels et aux messages alors que Ben gare sa voiture dans le stationnement. 

Quand un client prend contact avec The Bach, on lui donne plusieurs instructions: quand arriver, où se garer, à quelle porte frapper.

La femme s’enferme dans la chambre, en toute sécurité, derrière des vitres teintées. Elle peut voir au-dehors mais personne ne peut la voir, ce qui lui permet de bien observer le gars et de s’assurer qu’elle se sent confortable d’ouvrir la porte. Sur le moniteur, je peux voir la porte ouverte et Ben entrer. Je règle le chronomètre pour une heure. 

Et pendant que la session a lieu, je prends un certain nombre d’autres rendez-vous. 

Des clients aux profils variés! 

Prenons «Ravi Apprend l’Anglais» par exemple, qui vient d’immigrer en Nouvelle-Zélande. Sa famille est très traditionnelle et s’attend à ce qu’il reste vierge jusqu’à son retour en Inde pour un mariage arrangé. Maintenant qu’il est à la mi-trentaine, il a décidé de s’offrir une petite expérience sexuelle à The Bach, au lieu de se torturer avec des voeux de célibat. 

«Michael Gentil Respectueux et Honnête» est un pêcheur à succès local qui a beaucoup de désir sexuel. Il aime sa femme et veut rester marié avec elle, mais elle ne veut pas avoir de rapports sexuels deux fois par jour. Alors, ils ont conclu un arrangement: il peut rendre visite à des escortes, aussi longtemps qu’elle ne sait rien de leurs rencontres. 

«Professeur Leo» est un professeur de littérature anglaise à la retraite. Il a seulement 60 ans mais sa femme souffre de démence précoce et il prend soin d’elle à temps plein. Rendre visite à des escortes est la seule façon pour lui de combler ses besoins et de rester auprès de sa femme handicapée. 

J’ai aussi reçu un appel de la mère de «Éric avec autisme». Éric, qui vit avec ses parents, met de côté ses indemnités pour personne handicapée pour les semaines où il nous rend visite. Quand il a assez d’argent, sa mère le conduit ici. 

Quand je parle à ces gars, c’est ma job de m’assurer qu’ils soient sobres et respectueux, et de leur recommander une femme que je pense qu’ils vont aimer rencontrer.

J’ai toujours de 12 à 15 femmes qui travaillent au Bach, âgées entre 18 et 45 ans. Certaines sont Maori et d’autres sont des néo-zélandaises européennes, mais, comme une protection supplémentaire contre la traite, toutes sont des résidentes permanentes - c’est illégal pour quiconque d’être travailleur du sexe sur un visa de touriste. Et parce que les femmes ne travaillent que quand elles le veulent, ça se pourrait très bien qu’il n’y en ait que deux ou trois de disponibles à certains moments. 

Certaines de nos escortes viennent tous les jours, quand leurs enfants sont à l’école. D’autres ne viennent que la nuit, une fois qu’elles ont fini leur journée de travail.

Parmi les plus jeunes, il y en a qui nous ont rejoint pour avoir une aventure sexy et gagner un peu d’argent en plus, mais elles ne peuvent venir que deux ou trois fois par mois.

Et notre escorte ayant le plus de succès - âgée, au passage, de 45 ans - ne vient qu’une seule journée par semaine et travaille toute la journée. Elle a trois ou quatre clients réguliers, âgés de 60 ou 70 ans, et ils ont tous réservé une session de deux ou trois heures avec elle. On appelle ça «sa journée de bureau», elle travaille de 10 h à 18 h, et elle ramène quelque 900 dollars à la maison à la fin de la journée.

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Notre plus vieille escorte ramène quelque 900 dollars à la maison à la fin de la journée.

Quand la session de Grace se termine, j’ai quatre réservations de programmées et mon horaire de la journée se remplit. Elle ressort de la chambre avec un sourire sur le visage et me tend 240 dollars, les frais pour une heure de GFE.

«Comment va Ben?, je lui demande. Est-ce qu’il s’est bien comporté?» 

«Oh, il se comporte toujours bien, répond-elle, son téléphone à la main, en s’affalant sur le canapé. C’est un ange.» 

 «Tu veux finir ta journée ou continuer?, je lui demande. Il reste quelques heures jusqu’à ton heure habituelle de départ.»

«Je vais continuer, peut-être un de plus», dit-elle. 

Sur les 240 dollars gagnés, Grace va ramener 120 dollars chez elle, et je garde 120 dollars. Certaines personnes font la grimace et m’accuse de l’exploiter, mais je parierais qu’elles n’ont jamais eu à tenir une business. Sur ma moitié, je paye le loyer, les assurances, les taxes, les charges de la ville pour le lieu et l’eau, la publicité, l’équipement et les salaires des deux dirigeantes qui travaillent aussi pour l’agence.

Croyez-moi, mes 120 dollars ne sont pas dépensés en drogues dures et en sacs à main. Quand tout est réglé, il me reste 20 dollars.

Grace va à un autre rendez-vous, voir «Dave l’Épineux», un bel homme d’affaires du Nord. Ce client me fait un peu mal au coeur. Ce n’est pas une question de sécurité - puisqu’il est toujours scrupuleusement poli. C’est juste qu’il dépense un incroyable montant d’argent au Bach.

Au fil des ans, il a probablement dépensé 50 000 dollars en escortes, et je sais qu’il est marié. Est-ce que sa femme est au courant de tout l’argent qu’il dépense? Ne pourrait-il pas payer des études universitaires à ses petits-enfants à la place? 

D’un autre côté, The Bach a employé des douzaines de femmes, aidé beaucoup d’entre elles à sortir de la pauvreté. Dans notre ville néo-zélandaise, il est clair qu’on offre l’emploi le mieux rémunéré pour les jeunes femmes. Et même avec le salaire minimum d’ici (17,70 $ de l’heure), c’est difficile de boucler les fins de mois. Et les emplois à temps plein sont durs à trouver, particulièrement pour les jeunes mères. Si l’argent de Dave est redistribué aux mères célibataires et aux étudiants qui vont à l’université, moi ça me va.  

J’insiste pour que nos clients se comportent comme des gentlemen, qu’ils respectent les limites de nos femmes, et utilisent des préservatifs. Après ça, ce qu’ils font de leur vie, c’est pas mes affaires.

Cet après-midi là, Grace doit aller chercher sa fille à la maternelle et prendre encore quelques appels. Je discute un peu avec «Sam le commis à une main». Il a perdu sa main il y a des années lors d’un accident industriel sur lequel il reste discret. Il aime porter des vêtements de femme, donc il a besoin d’une fille douce qui l’aide à se maquiller sans moquerie ni jugement. II n’y a pas de catégorie pour ça sur Tinder - mais c’est un service qu’on offre à The Bach

C’est sûrement pour ça que tant de nos escortes ont un background d’infirmière ou en soins. Pour la plupart, il s’agit de femmes qui aiment prendre soin des autres et ne sont pas freinées par des différences physiques ou sexuelles. 

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Non seulement le travail du sexe en Nouvelle-Zélande est légalisé mais il est décriminalisé. 

J’aimerais qu’il y ait plus d’appels pour des sessions fétichistes ou coquines dans notre communauté rurale, mais la plupart de nos clients sont des «Kiwis» qui aiment les choses bien ordinaires. Ils réservent un GFE ou massage sensuel, et sont comblés avec du sexe vaginal ou une fellation.

Notre service le plus demandé en extra est le sexe anal, qui coûte 100 dollars additionnels - et seulement certaines femmes l’offrent. La domination, la fessée, les jeux BDSM et autres fantasmes sont le fun mais rarement demandés. C’est si peu commun que les filles sont prises au dépourvu.

Lucy est revenue d’une session, une fois, plutôt confuse. «Il a voulu que je lui pisse dessus, a-t-elle dit. Est-ce que c’est une pratique qui existe? Je veux dire, j’ai été heureuse de le faire, mais je ne savais pas que c’était une chose que les gens aimaient faire.»

«Oui, c’est une pratique qui existe, je lui ai dit. Ça s’appelle une «golden shower». La prochaine fois, tu peux lui charger 50 piasses pour ça.»

Depuis, nous avons imprimé un petit programme d’extras et le prix pour chacun d’entre eux. Lucy ne pissera plus sur personne gratuitement. 

Le gouvernement ne nous cause aucun problème, et on prône le droit de nos femmes au consentement. La seule source de stress pour nos escortes est la peur que leurs activités soient «révélées» dans notre petite ville.

Plus tard, ce même après-midi, Chloe a débarqué. Je peux dire tout de suite quand quelque chose ne va pas, elle était agitée et elle avait l’air d’avoir pleuré. Chloe est une infirmière qui travaille à l’hôpital local, mais une fois qu’elle a fini de payer son prêt étudiant et ses taxes, elle ne gagne pas assez pour s’en sortir. Elle a rejoint The Bach parce que cet argent supplémentaire «la libère du poids du quotidien». 

«Mon ex!, a-t-elle craché, en jetant son sac au sol. C’est tellement un connard!» 

Je lui ai demandé ce qu’il s’était passé, et en fait, son ex avait découvert qu’elle était travailleuse du sexe, et l’avait menacée de lui retirer la garde de ses enfants. Chloe est une professionnelle intelligente et assurée, je ne l’avais jamais vue aussi bouleversée. 

«C’est impossible, l’ai-je rassurée. N’importe quel juge dans ce pays refuserait sa demande.» Je le sais parce que j’ai consulté un avocat. Non seulement le travail du sexe en Nouvelle-Zélande est légalisé mais il est décriminalisé, et en pratique ce sont deux choses bien distinctes. 

Un modèle à repenser 

Prenons, par exemple, le modèle «nordique» en la matière. C’est un modèle appliqué en Suède, et certains voudraient qu’on l’implante aux États-Unis. Mais ça ne fait aucun sens. 

Sous le modèle nordique, vendre du sexe est légal mais l’acheter est un crime - une logique paradoxale qui soulagent certains progressistes qui pensent qu’ils «sauvent» les travailleuses du sexe. 

Mais si une travailleuse du sexe comme Chloe a un ex qui veut lui causer du tort, il y parviendrait sous le modèle nordique. Elle devrait faire face à une bataille judiciaire pour obtenir la garde de ses enfants. Elle pourrait aussi perdre son logement parce qu’un propriétaire pourrait avancer qu’elle a commis ces «crimes» dans son appart. Et si jamais elle décidait de travailler avec d’autres femmes pour des raisons de sécurité, elle pourrait encore être poursuivie pour travailler dans un bordel.

Le modèle nordique isole les travailleurs du sexe, les force à se cacher pour que leurs clients ne soient pas arrêtés. Et un travailleur du sexe isolé est toujours en danger.

En Nouvelle-Zélande, sous la décriminalisation, personne n’a besoin de savoir que tu es travailleur du sexe tant que tu ne décides pas de le dire. Vendre de sexe est aussi légal que de vendre des pizzas ou des lave-vaisselles. Personne ne peut te prendre tes enfants parce que tu fais ça. Personne ne peut te jeter de chez toi. Et s’ils essaient de te prendre ta dignité - tu peux toujours en rire quand tu vas mettre tes sous à la banque. 

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Travailler comme escorte lui a permis de finir ses études sans dette, de se payer des cadeaux de Noël et des vacances.

Plus tard, cette nuit-là, alors que je conduisais pour rentrer chez moi, j’ai pensé à Maya, l’une de nos premières escortes. Elle étudiait pour devenir infirmière quand elle trouvé The Bach. Son copain venait juste de la laisser tomber, la laissant avec un bébé dans les bras. Travailler comme escorte lui a permis de finir ses études sans dette, de se payer des cadeaux de Noël et des vacances. Maintenant, elle va passer ses examens de fin d’année.

«Cette job a sauvé mon cul, m’a-t-elle dit une fois alors qu’on traînait au Donjon. Autrement, j’aurais dû lâcher l’école, prendre n’importe quelle job au salaire minimum pour me payer à bouffer.»

Puis, elle l’a dit encore, au cas où je ne l’aurais pas entendue la première fois: «Cette job a sauvé mon cul».

Et je crois que The Bach a sauvé mon cul, à moi aussi. Les employeurs ne sont pas vraiment nombreux à frapper à la porte d’une quarantenaire divorcée, absente du marché du travail pendant 10 ans.

Combattre la stigmatisation sociale, apprendre comment gérer deux business, naviguer au coeur des drames personnels de nos femmes et clients… Ça n’a pas été facile de lancer The Bach! C’est la chose la plus dure que j’ai jamais faite! Et c’est la maman qui a donné naissance à un bébé de 11 livres dans un jacuzzi sans docteur ni assistance médicale qui vous le dit! 

Alors, pourquoi j’appelle The Bach une agence d’escortes féministe? Parce que nous soutenons le droit au consentement des femmes. Nous leur donnons la possibilité de gagner beaucoup d’argent, avec un horaire complètement flexible.

Je n’ai pas sauvé le cul de Maya. Elle se l’est sauvé toute seule, son cul. Je lui ai juste donné un endroit ou elle pourrait travailler en toute sécurité. 

Voyez-moi comme une méchante «pimp» si vous voulez. Mais assurez-vous d’utiliser le terme «fucking» juste devant. Car c’est la partie dont je suis le plus fière. 

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.

Ce texte initialement publié sur le HuffPost États-Unis a été traduit de l’anglais.