TÉMOIGNAGES
07/08/2019 11:24 EDT

Je paye mon équipe 15$ de l’heure, et devinez quoi? Mon entreprise prospère!

Les gens m’ont dit que mon magasin ne survivrait pas, mais je voulais vivre en accord avec mes valeurs.

Courtoisie
Aleana Young est la propriétaire de Takeaway Gourmet à Regina et sera candidate du NPD dans la circonscription de Regina University aux élections provinciales de 2020 en Saskatchewan.

À 30 ans, j’ai quitté mon emploi bien payé à temps plein pour ouvrir un magasin de fromages. Dans un petit marché. Au coeur de la récession. C’était il y a deux ans. À date, nous n’avons jamais perdu d’argent, n’avons jamais fini un mois dans le rouge, et - oh yeah! - nous rémunérons notre équipe 15 dollars de l’heure. 

Je vis à Regina, en Saskatchewan. J’y ai déménagé après avoir fini ma maîtrise et être tombée en amour avec un gars des Prairies. Avant de me lancer dans l’aventure de l’entrepreneuriat, j’ai passé huit ans à travailler en communication et en gestion de projets, et ce, dans une variété de domaines - du secteur de l’énergie en passant par celui de l’environnement. 

Je suis ambitieuse, je travaille dur, et je me suis récemment tournée vers ce qui semblait être un job de rêve, pour finir par m’apercevoir d’une chose: ça ne l’était pas. 

Après presque un an de lutte pour faire en sorte que ça fonctionne, j’ai réalisé que j’étais devenue misérable. J’ai appliqué pour mon doctorat et j’ai passé quelques mois à me lever à 4h30 du matin pour rédiger un plan d’affaires afin de pouvoir solliciter des fonds pour le démarrage d’une entreprise. En mai 2017, j’avais 45000 dollars de financement pour mon magasin d’alimentation gastronomique. 

Courtoisie
«De quelle façon pourrais-je vendre des morceaux de fromage à 10 dollars tout en payant mon équipe 10 dollars de l’heure?»   

Pour une jeune professionnelle toujours en train de payer 40000 dollars de dettes étudiantes, 45000 dollars représentent un gros paquet d’argent. Et c’en est un! Cela dit, dans le contexte d’un démarrage d’entreprise fait à partir de rien, ça ne représente pas tant. 

Les frigidaires coûtent plus de 3000 dollars, et les présentoirs en vitre montent jusqu’à 8000 dollars. La Saskatchewan se trouvait alors en plein ralentissement économique, et bien que les salaires avaient stagné ou baissé, les loyers commerciaux, eux, n’avaient pas changé. 

De plus, il faut préciser que Regina est une ville de viande, de pommes de terre, de saucisses et de pierogis. Vendre du chèvre au lait cru constituait un peu un pari. Finalement, j’ai trouvé l’emplacement idéal et je me suis concentrée à trouver des moyens de créer un magasin et une entreprise durable. 

Besoin d’aide 

L’une des choses les plus importantes pour moi a été d’embaucher une autre personne pour travailler avec moi.

Je suis parfaitement extravertie, mais je savais que passer 14 heures par jour, six jours par semaine dans ma nouvelle entreprise n’était pas faisable. Je suis impliquée au sein de ma communauté et siège à plusieurs conseils d’administration à but non lucratif. J’avais donc besoin d’aide, et je devais décider combien j’allais payer mon personnel.  

Il me semblait que si je voulais une bonne équipe qui allait m’être fidèle et travailler dur, je devrais payer un salaire horaire décent.

Tout au long de mes études universitaires, j’ai gagné davantage que le salaire minimum, et malgré cela, j’avais de la difficulté à rembourser mes dettes étudiantes.

Je sais ce que ça fait de se faire du souci concernant l’argent, et de se demander comment on va payer l’épicerie, l’électricité, ou une nouvelle veste pour une entrevue d’embauche. C’est épuisant, et démoralisant. 

Courtoisie
«Nos employés travaillent dur, dépassent les attentes, et prennent des initiatives.»

La Saskatchewan offre le salaire minimum le plus bas du Canada. En 2017, le montant était de 10,96 dollars par heure. Maintenant, toute augmentation du salaire minimum est proportionnelle aux pressions de l’inflation, et il a augmenté jusqu’à 11,32 dollars. La Saskatchewan est un endroit merveilleux, mais nous avons aussi des taux de pauvreté très élevés et des disparités salariales. 

Les gens m’ont dit que payer plus que le salaire minimum n’avait aucun intérêt et constituait la voie la plus simple vers trop de dépenses en salaires. Ils m’ont dit que je ne rentrerais plus dans mes frais d’ici un an.

Même certains propriétaires en affaires que je connais, et qui paient plus que 15 dollars de l’heure comme salaire de départ, s’opposent à l’augmentation du salaire minimum. En même temps, ce sont aussi ceux qui ont toujours payé plus que le salaire minimum, sans rien dire, et qui sont en affaires depuis des années. 

Alors j’ai fait parler les chiffres. La différence financière entre payer 10 dollars de l’heure et payer 13, 14 ou 15 dollars n’était pas renversante. Bien sûr, cela faisait une différence dans notre marge bénéficiaire, mais ce n’est pas une différence matérielle. La différence n’allait pas me rendre riche.

Je n’allais pas devenir riche parce que mon équipe serait payée 10,96 dollars de l’heure.

Plus important encore, je voulais vivre en accord avec mes valeurs. Les affaires et l’éthique ne s’excluent pas mutuellement. Je vends des produits gourmets. De quelle façon pourrais-je vendre des morceaux de fromage à 10 dollars tout en payant mon équipe 10 dollars de l’heure? 

Donc, le premier mois, on a tous été payés (moi y compris) 13 dollars de l’heure. Le mois suivant, on a tous fait 14 dollars de l’heure. Et le mois d’après, on a grimpé à 15 dollars de l’heure.

Durant les deux ans où nous avons été en affaires, nous sommes passés de moi + ma première employés (coucou Rebecca!) à cinq employés. Nos employés travaillent dur, dépassent les attentes, prennent des initiatives et - wow! - ils dépensent de l’argent dans mon entreprise, ce qui est le plus grand des compliments. 

La première année en affaires, j’ai mentionné nos salaires à quelques reprises à des collègues entrepreneurs. Ceux qui s’opposaient à un salaire minimum de 15 dollars avaient de grosses réactions émotionnelles, comme si le fait de payer davantage mon équipe, faisait en sorte qu’eux gagneraient moins.

Finalement, je n’ai jamais plus remis les salaires de l’avant par peur des conséquences néfastes sur mon entreprise. C’était aussi ma première année, je ne voulais pas me vanter si c’était pour échouer par la suite. Comme les autres entrepreneurs qui payent comme moi plus que le salaire minimum, j’ai fait profil bas et je me suis concentrée à bâtir tant ma réputation que ma base de clients. 

Cela dit, à l’heure où cette problématique est de plus en plus politisée, je crois qu’il est important de regarder des exemples concrets, et pas s’en tenir simplement à la rhétorique.

J’ai assisté à des événements, des forums, des réunions, et tout le monde s’entêtait à dire que payer 15 dollars était tout simplement intenable et insoutenable pour les entreprises. 

Les autorités locales de développement économique m’ont aussi dit que les boulots au salaire minimum n’existaient pas à Regina (mais sont toujours contre l’augmentation du salaire minimum voyez-vous). 

Ceux qui paient un salaire décent doivent prendre la parole et montrer la voie à suivre aux autres.

J’aime notre communauté et le réseau d’entrepreneurs qui nous soutient - mais si une entreprise ne peut pas supporter une augmentation de 1 ou 2 dollars du salaire horaire, elle risque de ne pas être durable.

Ne pas pouvoir se payer pendant des années quand on est un nouveau propriétaire n’est pas une façon de diriger une entreprise. De même, si une augmentation du salaire minimum fait chuter une entreprise, il est temps de la réévaluer. 

Payer mon équipe 15 dollars de l’heure ne va pas résoudre la pauvreté dans ma ville ou créer un boom économique, mais si plus d’entreprises payaient mieux leurs employés, ces derniers bénéficieraient de plus de sécurité financière.

Oui, nous n’avons que deux ans d’ancienneté et les choses peuvent basculer en un instant, mais je crois que les entreprises qui durent paient des salaires décents. Plus mes employés sont en bonne santé, plus mes clients sont prospères, et plus mon entreprise est forte, plus ma communauté sera forte. 

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.

Ce texte initialement publié sur le HuffPost Canada a été traduit de l’anglais.