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18/11/2019 11:30 EST | Actualisé 18/11/2019 11:31 EST

Je me suis retrouvée veuve à 29 ans. J’ai ensuite découvert les liaisons de mon mari.

Mon deuil ne se résume pas au chagrin et à l’absence: la colère et la trahison viennent le compliquer.

Crédit photo: Mei Ratz

Je m’efforce de contenir le sentiment de panique qui m’envahit tandis que je jette des regards anxieux au groupe assis deux tables plus loin.

Mon petit ami est à côté de moi: il applaudit et pousse des cris d’encouragement, tandis qu’un de nos copains chante Rocket man, à tue-tête et très faux mais avec entrain. Inconscient de l’angoisse qui me serre le ventre, il pousse des huées au moment où la foule reprend en chœur le refrain. Je suis soulagée qu’il soit occupé. J’ai besoin d’un peu de temps pour élaborer une stratégie.

Cela fait sept mois que je dois faire face à des situations terriblement gênantes, alors je suis passée pro dans l’art de m’en sortir. Je dois me battre au quotidien contre la société de crédit, sourire poliment lors de conversations pleines de bonnes intentions mais qui me donnent envie de m’arracher les cheveux. Il en faut beaucoup plus pour me déstabiliser. Du moins, en apparence.

Mais, là, c’est différent. Il n’y a pas de limite professionnelle. Mon ventre se noue alors que je risque un autre regard en direction du visage familier à deux tables de là. Nos yeux se croisent, et sa figure se tord de dégoût. L’angoisse me cloue sur ma chaise. J’ai trop peur de déguerpir, de crainte qu’il ne m’attrape le bras au passage, mais je suis trop affolée pour faire semblant de rien.

Parce que je suis avec mon petit copain, et je suis en train de fixer du regard le meilleur ami de feu mon époux.

Ces regards menaçants viennent de Tim, l’ex-coloc’ et partenaire de plongée de mon défunt mari. Il a l’air complètement saoul, et pas franchement ravi de me voir là. Un mélange de perplexité et de colère se lit sur son visage. Je ne peux pas dire que je lui en veux: vue de l’extérieur, je suis une jeune veuve en train de prendre du bon temps avec un inconnu. Or même le bouton “C’est compliqué” de Facebook ne suffit pas à donner un début d’explication à ce que je traverse.

Je ne suis pas une veuve ordinaire. D’abord, je suis jeune: j’ai tout juste 29 ans. Ensuite, mon deuil ne se résume pas au chagrin et à l’absence: la colère et la trahison viennent le compliquer. Quand Max est mort, sept mois plus tôt, notre mariage battait de l’aile. En réalité, je n’aurais jamais dû accepter de l’épouser, mais j’ai raté le coche il y a deux ans, au moment où il s’est agenouillé. On avait une séance de thérapie à notre actif et une autre sur le pont, mais je savais qu’on ne survivrait pas à cette tempête.

Je ne suis pas une veuve ordinaire. D’abord, je suis jeune: j’ai tout juste 29 ans. Ensuite, mon deuil ne se résume pas au chagrin et à l’absence: la colère et la trahison viennent le compliquer.

Chaque fois que je pense à notre mariage et à ce qui s’est passé, mon cerveau se perd dans des métaphores maritimes. Ce n’est pas vraiment surprenant, puisque Max est mort dans un accident de plongée il y a un an. Ironie de la chose, il comptait parmi les professionnels de la discipline les plus estimés. Et il n’avait que 30 ans.

Toutes les veuves traversent le même genre d’expériences. Le souvenir, minute par minute, du jour où notre statut marital a changé reste gravé dans nos mémoires sans notre consentement. Le temps paraît pesant, suffoquant. Parvenir à faire des mouvements lents demande un effort soutenu. Les journées se transforment en une succession de gens qui flottent autour de nous avant de partir discrètement. Nos doigts composent encore et encore des numéros de téléphone pour annoncer la nouvelle. En ce qui me concerne, je passais au coup de fil suivant, sans réfléchir. Parce que c’était là que se cachait le danger. Dans la pause.

Ces moments lient toutes les veuves, que nous le voulions ou non. Nora McInerny l’a parfaitement résumé dans son livre The Hot Young Widows Club: “Nous sommes désolées que vous en soyez là, mais nous sommes contentes que vous nous ayez trouvées.” Le second choc, peu après la mort de Max, m’a fait entrer dans un club encore plus fermé et encore moins désirable, même si nous sommes plus nombreuses à en faire partie que vous ne pourriez l’imaginer.

Quand un mariage prend fin, que ce soit suite à un décès ou à un divorce, les secrets refont surface, même si on ne souhaite qu’une chose: qu’ils restent enfouis. Les gens me demandent toujours comment j’ai découvert la vérité, la voix chargée d’une incrédulité manifeste ou d’une curiosité décomplexée.

Dans mon cas, ça a pris six semaines. Six semaines à avoir honte, être malheureuse et me sentir responsable de la mort de Max. Je portais ma tristesse en fardeau pour avoir exprimé les doutes que m’inspirait notre mariage. Pour avoir mis un pied en dehors d’une union dont je savais depuis le début, au plus profond de moi, qu’elle ne fonctionnait pas. Six semaines à me demander si nos problèmes maritaux l’avaient distrait quand il était sous l’eau. Six semaines à culpabiliser, parce que j’étais soulagée qu’un affreux divorce me soit épargné, alors que Max l’avait payé de sa vie.

Quand un mariage prend fin, que ce soit suite à un décès ou à un divorce, les secrets refont surface, même si on ne souhaite qu’une chose: qu’ils restent enfouis.

Alors, le voilà, le terrible secret: Max me trompait depuis le jour de notre rencontre. Quand on sortait ensemble, il en voyait d’autres. Quand on s’est fiancés, il couchait avec d’autres. Quand on s’est mariés, il a continué à avoir une vie amoureuse mouvementée. Dans mon dos. Jusqu’à ce qu’une de mes amies m’appelle six semaines après sa mort pour me demander: “Si je découvrais quelque chose d’horrible sur Max, de vraiment horrible, est-ce que tu voudrais le savoir?” J’ai répondu oui sans hésiter. Avant de vomir illico.

Je me suis plongée dans ses relevés téléphoniques. J’ai passé des journées entières penchée sur mon bureau, armée d’une grosse pile de papiers et d’un surligneur jaune. Quand le jaune a commencé à envahir les pages, je me suis mise à passer en revue des milliers de photos et d’e-mails, reconstituant la chronologie et les petits arrangements d’une vie sociale dont je ne connaissais pas l’existence. Un e-mail envoyé en vitesse avant de partir du boulot. Des textos reçus au milieu de la nuit, puis effacés.

Entre le deuil que je vivais et celui qu’on m’imaginait traverser, le gouffre était immense. Pour citer mon thérapeute, mon deuil était “complexe”. J’étais folle de rage et j’alimentais ma colère en allant chercher les détails les plus abjects.

Chaque fois que je découvrais l’existence d’une nouvelle femme, j’appelais mes amis pour pleurer et maudire Max. J’avais l’impression d’être l’héroïne d’une mauvaise série télé: le mari, infidèle, meurt. L’épouse est obligée d’affronter la dure réalité de ses nombreuses maîtresses.

Mais j’avais beau enrager, ces terribles vérités sont rarement divulguées. La société s’accroche toujours bec et ongles au vieil adage selon lequel “il ne faut jamais dire du mal des morts”. Il est donc presque impossible de raconter sa version de l’histoire et les expériences qui pourraient éclairer les défauts des disparus. Et je n’ai pas fait exception.

Par respect pour sa famille, et comme je me sentais honteuse d’avoir été dupée, j’ai très vite décidé de ne dire la vérité qu’à mes proches. Cela permettait aux autres endeuillés de laisser Max sur son trône. Cela a bien marché pour eux, mais j’en ai payé le prix.

La société s’accroche toujours bec et ongles au vieil adage selon lequel “il ne faut jamais dire du mal des morts”. Il est donc presque impossible de raconter sa version de l’histoire et les expériences qui pourraient éclairer les défauts des disparus.

J’ai développé un grave réflexe nauséeux: je ne pouvais même plus me brosser les dents sans vomir. La vérité restait coincée au fond de ma gorge, et elle me punissait de ne pas la laisser sortir.

Et me voilà, sept mois après le décès de Max, assise dans un bar à côté de mon petit copain, essayant d’avoir une vie normale, face au meilleur ami de mon défunt mari, bourré, avec ses acolytes, en train de regarder la veuve de son pote le tromper avec un autre homme. Mais je sais tant de choses que Tim ne sait pas. Pire: peut-être qu’il sait et qu’il s’en fiche.

Rocket Man prend fin sous un tonnerre d’applaudissements au moment où je décide qu’il est temps de changer de décor. Je n’ai rien caché à mon petit ami, j’ai été totalement franche avec lui, mais il y a une énorme différence entre entendre parler d’un mari disparu et se prendre son existence en pleine face un samedi soir. Et puis, Tim n’a pas l’air d’avoir toute sa tête. La dernière chose dont j’ai besoin, c’est qu’il me fasse une scène.

Je me penche pour dire à mon copain qu’il faut qu’on parte et lui expliquer pourquoi, tout en m’efforçant de contenir ma gêne. Je suis mortifiée. Sortir avec quelqu’un quand on est une jeune veuve, ce n’est pas franchement sexy. Et puis je veux protéger notre relation naissante de ceux qui ne connaissent pas toute l’histoire. Heureusement, mon petit ami est un type super.

C’est comme si notre droit au bonheur était mort avec notre époux. Et si on essaie trop tôt de le faire valoir, on nous stigmatise.

Il me prend par la main et nous réussissons à nous lever et à descendre les escaliers du fond sans avoir à passer devant Tim. Je n’ai pas besoin de regarder dans sa direction pour savoir que ses yeux injectés de sang ne m’ont pas quittée une seconde, pas même le temps de les cligner. Je serais incapable de dire si c’est son regard ou mon sentiment de honte que j’ai mis le plus de temps à oublier.

Nous nous retrouvons dans la rue et finissons la soirée dans un autre bar. Même si je suis soulagée qu’il ne se soit rien passé, il me faut des semaines pour me remettre à sortir l’esprit tranquille. Pendant des mois, des années, l’ombre de Max plane à chaque coin de rue.

En règle générale, les veuves heureuses ne sont pas vues d’un bon œil. Leurs proches font la loi et déterminent le comportement “approprié” à adopter en fonction d’un calendrier du deuil connu d’eux seuls. Si on s’écarte de ce programme strict, on ne reçoit que des jugements à peine voilés et même, dans certains cas, du mépris pur et simple. Comme si notre droit au bonheur était mort avec notre époux. Et si on essaie trop tôt de le faire valoir, on nous stigmatise.

J’ai fini par atteindre le stade où je n’avais plus l’impression systématique que j’allais tomber sur quelqu’un que je connaissais. Et, quand c’était le cas, ces situations gênantes sont devenues surmontables. Au lieu de les éviter, les mains moites et un martèlement douloureux dans la poitrine, je prenais quelques respirations profondes et redressais les épaules. Sacré progrès.

Aujourd’hui, à 42 ans, je repense à tout ça avec un recul réconfortant. Ces événements sont derrière moi depuis des années, et je résiste à l’envie de critiquer mes décisions. J’aimerais penser que, si je pouvais tout recommencer, je ferais éclater la vérité au lieu de la ravaler et de m’étouffer avec. Mais ce ne serait peut-être pas le cas. Peut-être que ça aurait été trop lourd à porter pour celle que j’étais à 29 ans, une jeune femme perdue qui essayait désespérément de garder la tête hors de l’eau au milieu du naufrage. Je ne faisais rien de mal; je faisais de mon mieux.

Et j’ai fini par comprendre et reconnaître ce contre quoi je me battais: les pressions intérieures et extérieures que subit une jeune veuve naviguant en eaux troubles et trompeuses. Je ressens beaucoup d’amour pour la jeune femme que j’étais. Je lui pardonne et lui suis reconnaissante. Sans elle, je ne serais pas celle que je suis aujourd’hui, de nouveau mariée, comblée, et (presque) affranchie des métaphores maritimes.

Ce texte, initialement publié sur le HuffPost américain, a été traduit par Laure Motet pour Fast ForWord, pour le HuffPost France.

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