Faire pousser les Antilles à Dunham

Aux Jardins Lakou, Jean-Philippe Vézina redéfinit ce que veut dire «manger local».

Pandémie oblige, l’autonomie alimentaire et l’achat local ont la cote cette année. Mais pour les Québécois issus de diverses communautés culturelles, manger local signifie souvent devoir sacrifier les saveurs et les arômes avec lesquelles ils ont grandi. Le fermier Jean-Philippe Vézina a décidé de changer les choses, en faisant pousser des légumes d’ailleurs… ici.

Aux Jardins Lakou, à Dunham, les traditionnels oignons, tomates et céleris côtoient l’ocra, le malanga, la chayotte, les feuilles de Lalo… Des légumes souvent méconnus des Québécois, mais qui sont incontournables dans la cuisine afro-caribéenne.

Consultant pour des organismes communautaires formé en sociologie, le Montréalais d’origine haïtienne ne connaissait à peu près rien à l’agriculture il y a trois ans. Son projet est né d’un épuisement professionnel, survenu à une période où il ressentait aussi le besoin de «retrouver ses racines».

«Être adopté par des parents québécois, ça a fait que je n’ai pas été en contact avec la culture haïtienne pendant mon enfance et mon adolescence. Et à un moment donné, ça a été un besoin très fort de comprendre d’où je viens, mes racines», a-t-il expliqué au HuffPost Québec cet été.

«Ces lieux-là se veulent une occasion de guérir de nos traumas en tant que communautés.»

- Jean-Philippe Vézina, maraîcher et propriétaire des Jardins Lakou

Il rappelle que la relation des Afro-descendants avec la terre est historiquement complexe, puisque c’est pour travailler comme esclaves sur les plantations que les Noirs ont été arrachés à leurs communautés et emmenés en Amérique.

Inspiré par un projet similaire dans l’État de New York, baptisé Soul Fire Farm, il a souhaité créer un lieu où les membres de la communauté noire de Montréal et des alentours puissent reconnecter avec la terre.

«Ces lieux-là se veulent une occasion de guérir de nos traumas en tant que communautés et de remettre de l’avant toutes les traditions que les Afro-Américains ont amené à l’agriculture des Amériques», explique-t-il.

C’est aussi pour cette raison que M. Vézina collabore avec l’organisme montréalais DESTA, qui oeuvre auprès de la communauté noire de Petite-Bourgogne, pour qu’une partie de sa production soit distribuée par l’entremise de son programme d’aide alimentaire.

«Men anpil chay pa lou»

L’opération du maraîcher en est encore à ses balbutiements — la saison 2020 était la première pour laquelle les consommateurs ont pu s’abonner aux paniers de légumes des Jardins Lakou —, mais déjà, l’impact positif se fait sentir.

Certaines des personnes qui ont bénéficié de l’aide alimentaire de DESTA cet été ont été très touchées de retrouver des saveur familières, souligne Kassandra Kernisan, la directrice exécutive de l’organisme.

Plusieurs des familles qui ont bénéficié du programme sont des immigrants de deuxième ou troisième génération. «C’est vraiment bien pour eux de pouvoir reconnecter avec certains aspects de leur culture qu’ils ont parfois un peu perdus», explique-t-elle.

Jean-Philippe Vézina a accueilli le HuffPost Québec dans sa ferme maraîchère de Dunham, en Montérégie, à la fin de l'été.
Jean-Philippe Vézina a accueilli le HuffPost Québec dans sa ferme maraîchère de Dunham, en Montérégie, à la fin de l'été.

Pour Jean-Philippe Vézina, s’associer à des organismes communautaires allait de soi. Le nom de son entreprise, les Jardins Lakou, est d’ailleurs une référence aux jardins communautaires antillais, traditionnellement cultivés par plusieurs familles vivant sur un même lopin de terre.

Son projet a aussi un volet éducatif, dont l’un des principaux objectifs est de s’attaquer aux enjeux de santé en lien avec l’alimentation qui touchent beaucoup les communautés noires.

«Pour moi, le projet, c’est un projet de santé», explique-t-il. «Je veux permettre à davantage de gens de la communauté noire d’avoir accès à des produits frais, qui sont cultivés dans le respect de l’environnement. Et qu’ils sachent que tout en mangeant santé, tu peux retrouver des saveurs qui te sont familières.»

Il souhaite aussi éduquer les Québécois de tous horizons sur la provenance de leur nourriture dans l’espoir de transformer petit à petit leurs habitudes de consommation, un changement qui s’impose pour relever le défi climatique auquel la planète fait face, rappelle-t-il.

Pour ce faire, il a choisi de miser sur l’agriculture soutenue par la communauté. D’abord en optant pour le modèle des paniers par abonnements, qui lui permettent de financer sa production dès le début de la saison. Mais aussi en organisant des Konbits, des journées d’entraide inspirées par la tradition haïtienne à la ferme où le public est invité à venir mettre la main dans la terre bénévolement.

Le tout s’inspire d’un proverbe créole cher au coeur de Jean-Philippe Vézina: «men anpil chay pa lou». «La charge est moins lourde quand on s’y met à plusieurs», traduit-il.

Un proverbe avec lequel les Québécois auraient tout intérêt à se familiariser, s’ils souhaitent que leur rêve d’autonomie alimentaire devienne un jour réalité.