TÉMOIGNAGES
23/08/2019 10:29 EDT

J’ai commencé les régimes à 4 ans. Je sais à quel point le Weight Watchers pour enfants est nuisible.

Mes parents disaient que plus tard, viendrait un jour où je voudrais me marier, et qu’aucun garçon ne m’aimerait si je ne maigrissais pas.

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«À quatre ans, mes parents m’ont dit que j’étais grosse, et ils m’ont mise au régime.»

La semaine dernière, Weight Watchers a lancé un nouveau programme de régime pour les enfants, intitulé Kurbo par WW. La nouvelle a eu pour effet de raidir tout mon corps, alors saisi de souvenirs et de rage. Gagné par l’anxiété, mon coeur s’est mis à battre à tout rompre.

J’ai immédiatement pensé: ne peut-on juste pas accepter que non seulement les enfants gros existent mais méritent d’exister? Peut-on concevoir que ce ne soient pas leurs corps, le problème? 

Je le sais bien: j’étais une enfant grosse, et le mépris que j’ai développé pour moi-même couplé à ma sensation d’être inutile a défini mon enfance, à cause principalement de cette culture du régime. 

Pour moi, tout a commencé à l’âge de quatre ans – j'étais âgée d'à peine quelques années de moins que les enfants de 8 à 17 ans ciblés par Kurbo –, car mes parents m’ont dit que j’étais grosse, et ils m’ont mise au régime.

Ils disaient que c’était pour ma santé en pointant mon estomac, arguant que la graisse qui s’y trouvait pourrait me tuer. Ils disaient que plus tard, viendrait un jour où je voudrais me marier, et qu’aucun garçon ne m’aimerait si je ne maigrissais pas. 

Ultimement, c’est d’eux dont ils parlaient, car ils avaient honte de moi et ne savaient pas quoi faire si ce n’est me faire maigrir. 

Des conséquences désastreuses 

Tout cela se déroulait tandis que, comme tous les enfants, je formais mon identité et tentais de trouver ma place dans ce monde. C’était aussi le milieu des années 1980. Bon nombre de gens, incluant mes parents, ne savaient pas ce qui est aujourd’hui prouvé: les régimes ne marchent pas. 

Pour des raisons biologiques, culturelles et émotionnelles, restreindre sa nourriture et augmenter son activité physique dans le but de perdre du poids n’est souvent possible que sur de courtes périodes de temps. 

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«Mes parents m’ont mis au régime parce qu’ils voulaient me protéger.» 

En fait, l’un des résultats les plus sûrs d’un régime est la prise de poids. Les troubles alimentaires et une baisse de l’estime de soi en sont d’autres. Tout comme, à plus long terme: la sensation de honte, la lutte, la méfiance et la peur qui s’articulent autour de trois des plaisirs de base de la vie: la nourriture, le mouvement, et le corps lui-même. 

Et ça, c’est sans compter la préoccupation constante pour les tailles des robes, les chiffres sur la balance et les paniers de pain, plutôt que, disons, la libération des personnes racisées, des femmes, des plus pauvres au sein de sa communauté et dans le monde entier. 

Mes parents m’ont mise au régime parce qu’ils voulaient me protéger. Ils pensaient que ma vie serait plus facile si j’étais mince plutôt que grosse. Ils auraient pu avoir raison, mais uniquement parce que les gros sont sujets à de la discrimination et à d’irrationnels et cruels biais politiques – et non pas parce qu’il y a quelque chose d’intrinsèquement mal à être gros. 

Être gros ne rend pas une personne immorale, non-éthique, paresseuse, détestable, maudite, moche, moins-que-rien, malade ou encore troublée; et surtout, ce n’est pas un indicateur de bonne ou de mauvaise santé physique.

Je n’aurais pas été capable d’articuler tout ça à l’époque, mais leur inquiétude quant à mon poids a logé le problème dans mon corps plutôt que dans la culture qui en a fait un problème, en le catégorisant comme déviant ou différent, même mon corps d’enfant. Ce ne sont pas les enfants qui sont le problème, vous savez, mais bien le monde autour d’eux! 

Pendant presque 40 ans, j’ai fait de mon mieux pour «fitter» avec les exigences de ma famille et de la culture en maigrissant. Ma quête d’obéissance s’est étendue de mon enfance jusqu’à l’université, puis de mon entrée dans l’âge adulte à ma maternité. Tout ceci inclut les régimes «doux» comme ceux proposés par Weight Watchers, mais aussi le régime South Beach, le programme de Whole30, les régime Soupe aux choux, J’arrête le sucre, ou encore la Diète «douce» (The Kind Diet, en anglais). 

Et, je dois le dire, des trucs plus dark comme: me faire vomir, considérer le recours aux méthamphétamines, me réjouir de problèmes d’estomacs, me nourrir exclusivement de cuillères de crème fouettée et de charcuterie, et m’entraîner au gym alors que je suis blessée. 

Ces actes de haine de soi – qui sont presque acceptés quand ils visent des personnes grosses, car la société veut les voir disparaître – sont autant de tragédies dans ma vie. Ils m’ont volé des aventures, des relations, de la joie, de la liberté, des souvenirs et des connaissances qui m’auraient été accessibles, en tant que personne grosse, sans cette grossophobie internalisée. 

Mais s’il existe une tragédie plus profonde et plus sinistre encore, elle consiste à forcer les enfants à commencer des régimes alors qu’ils sont trop jeunes pour résister ou donner leur consentement éclairé.

Ils sont trop jeunes pour avoir même la capacité de comprendre ou de rejeter la culture du régime, tout particulièrement quand celle-ci est promue par leur propre famille. Au contraire: si la plupart des enfants me ressemblent, ils essaieront aussi fort qu’ils le peuvent, et aussi longtemps qu’ils en seront capables de faire ce que leur famille leur demande de faire tout en naviguant dans la confusion, les échecs et la peur.  

Voilà pourquoi je ne fais pas confiance aux photographies «avant/après» des enfants qu’utilise Weight Watchers pour vendre son idéologie dangereuse et grossophobe aux parents et aux familles. Ces enfants sourient sur leurs photos «après», et ont l’air heureux, mais ils sont aussi en train de jouer un rôle. 

De la honte 

Les enfants ne sont pas stupides. Je ne l’étais pas, et c’est pour ça que je n’ai pas protesté quand mes parents m’ont inscrit à «Two at Noon», une émission de télévision locale, pour témoigner dans une section réservée aux enfants qui avaient perdu du poids, qui étaient enfin heureux et appréciaient la vie. 

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«Pendant presque 40 ans, j’ai fait de mon mieux pour «fitter» avec les exigences de ma famille et de la culture en maigrissant.»

J’ai fait la grimace tout au long de l’entrevue, j’ai menti sur combien j’aimais le sport maintenant que j’étais mince, et ô combien j’étais heureuse maintenant que j’avais perdu X livres. Je ne me suis pas non plus plainte quand mes parents ont soumis – avec succès – ma photo pour la couverture de ShapeDown, un livret de travail et de conseils (non-affilié avec Weight Watchers) destiné à aider les enfants à perdre du poids dans les années 1990. 

Cette émission TV et la couverture ShapeDown (qui peut d’ailleurs toujours être trouvée sur Amazon) sont les moments les plus sombres de ma jeune vie – des moments durant lesquels j’ai lutté seule, en silence, avec la honte; honte de mon corps supposément imparfait, honte de mes difficultés à l’améliorer, et l’impression écrasante, terrifiante que l’amour et la fierté de ma famille à mon égard étaient proportionnels à l’altération de mon vrai moi: c’est-à-dire le corps dans lequel j’existais. Mais malgré le traumatisme que je vivais, je n’ai pas cessé dans ces moments-là de sourire et de prendre la pose. 

Le bien-être des enfants 

On devrait tous encourager les enfants à être en santé. C’est juste que les régimes ne font pas ça, et ils ne permettent pas de montrer la réalité: que les corps sont variés, et que la taille corporelle ne détermine pas à elle seule la santé métabolique. 

Qu’un enfant soit mince ou gros, et ce, quel que soit le moment de sa vie, sa santé demeure une notion aux multiples facettes, dynamique, qui évolue sur un spectre plus large. 

La «santé» – tout comme le bien-être d’un enfant – implique aussi la santé émotionnelle et mentale, que les régimes viennent toutes deux bafouer.

Cela inclut comment ils se perçoivent: fondamentalement OK, ou fondamentalement imparfaits. Ça implique la possibilité que leur corps change et grandisse. Cela inclut l’accès à un amour inconditionnel. Ça inclut qu’on les protège des biais du monde, pas qu’on les implante en eux. 

Weight Watchers est une business. Une entreprise qui accorde de l’importance à l’argent et à ses actionnaires. Peut-être ne devrais-je pas m’attendre à ce qu’elle accorde de l’importance aux enfants qu’elle espère convertir en des clients à vie, mais moi, j’accorde de l’importance à ces enfants. Et je sais que leurs parents aussi. 

Je suis grosse, je suis une femme et je suis une personne racisée. Après presque 40 ans, et au moins autant de régimes (et chacun d’entre eux étant relié à mon tout premier), j’ai arrêté de faire des régimes et j’ai découvert ce qu’il y avait de l’autre côté de cette quête insensée: la santé holistique, la libération et le contentement de mon corps. 

J’ai adopté une nouvelle pratique: je prends soin de moi sans regarder le poids, «en terrain neutre», ce qui veut dire que je mange intuitivement et que je fais des mouvements et des exercices sans penser à mon poids. Je célèbre la diversité de mon corps et ma génétique. 

Ma santé mentale, ma famille, et le désir de trouver de la joie dans ma vie sont plus importants que d’essayer de libérer cette mythique femme mince à l’intérieur de moi.

Et ça, ça peut être dur dans une culture grossophobe. Mais c’est infiniment mieux que de vivre à l’intérieur de la prison des régimes. 

Parfois, j’essaie de déterminer ce qui a eu le plus de conséquences néfastes sur ma vie entre le racisme, le sexisme et être forcée à me mettre au régime à un jeune âge. Ils sont tous, bien entendu, interreliés, mais le fait est que ça en dit long. Voici une différence qui je l’espère pourra être comprise par chaque parent: le racisme et le sexisme sont inévitables, et quoique dommageables, des faits de vie, même pour les enfants; la grossophobie et les régimes n’ont pas à l’être. 

Ce texte initialement publié sur le HuffPost États-Unis a été traduit de l’anglais.