DIVERTISSEMENT
13/08/2020 17:10 EDT | Actualisé 13/08/2020 17:26 EDT

De l'intime à l'universel: ce documentaire donne la parole à des femmes de 50 pays

«C’était comme si elles avaient attendu ce moment toute leur vie. Comme si toutes les choses qu’elles avaient gardées en elles pendant très longtemps pouvaient enfin sortir.»

(c) Hope Production
«Femmes(s)»

Qu’est-ce que c’est, être une femme aujourd’hui? C’est la question qu’ont voulu explorer les coréalisateurs de Femme(s)Woman»), Anastasia Mikova et Yann Arthus-Bertrand.

À travers ce documentaire qui présente des entrevues réalisées avec 2000 femmes dans près de 50 pays, ils cèdent la parole à la gent féminine. Et surtout, Anastasia Mikova et Yann Arthus-Bertrand y célèbrent leur diversité, tout en mettant à l’épreuve plusieurs stéréotypes et tabous. Discussion avec Anastasia Mikova à propos de ce film qui fait le pont entre intime et collectif, entre personnel et universel, une femme à la fois.

Les émotions avant tout 

«On créait une sorte de studio qui était le même partout dans le monde. On prenait les gens et on les plongeait en dehors de leur vie, de leur contexte, de leurs problèmes quotidiens», explique la cinéaste à propos du tournage du documentaire. «Et quelque part, ça aussi, ça participait à cette intimité et à cet espace hors temps où tu oublies tout le reste et tu te concentres sur ton histoire.»

Alors qu’ils travaillaient ensemble sur leur précédent documentaire, Human, qui se voulait une sorte de fresque de l’expérience humaine, Anastasia Mikova et Yann Arthus-Bertrand ont été touchés par les femmes, tout particulièrement. Les coréalisateurs ont constaté que malgré un côté un peu plus suspicieux au départ, lorsqu’elles se mettaient à nu en livrant leurs histoires, quelque chose de vraiment particulier se produisait. «C’était comme si elles avaient attendu ce moment toute leur vie, précise-t-elle. Comme si, pour beaucoup d’entre elles, toutes les choses qu’elles avaient gardées en elles pendant très longtemps pouvaient enfin sortir.»

Ils ont donc réalisé que c’était le bon moment pour faire un film sur les femmes, que celles-ci étaient prêtes à prendre la parole. Avec le mouvement #MeToo, ce sentiment s’est confirmé. Deux ans après avoir débuté le travail sur Femme(s), «il y a eu une sorte de concordance de plein de choses, entre les femmes qui voulaient être entendues et qui étaient prêtes à témoigner et de l’autre côté, des oreilles qui étaient de plus en plus nombreuses pour les écouter.» 

Emilie Auje
«Femme(s)» à Madagascar

Avant tout, Femme(s) s’intéresse à chacune des expériences uniques et particulières de ces quelque 2000 femmes qui ont témoigné, mais aussi à quelque chose de plus global, à une sorte de fil invisible qui nous relie tous. Pour Anastasia Mikova, la chose la plus universelle que nous puissions partager, ce sont nos émotions. 

«Combien de fois je me suis retrouvée à l’autre bout du monde avec des femmes dont je n’avais même pas encore la traduction, qui me racontaient leur vécu, mais que juste par leur sourire, par leur rire, je riais déjà avec elles; ou parce qu’elles étaient en larmes, j’étais en pleurs avec elles, sans même savoir de quoi elles me parlaient», témoigne la journaliste d’origine ukrainienne. 

Pour elle, nous avons tous la possibilité de partager ces émotions, peu importe notre propre pays ou notre propre histoire. 

Sexe et confidences

Après un long processus de recherche en amont, réalisé en collaboration étroite avec des «fixeuses» - des femmes journalistes locales -, Anastasia Mikova et son équipe de cinq journalistes (toutes des femmes) ont gagné la confiance de 2000 femmes lors d’entretiens avec elles. Et pour ça, il a fallu prendre le temps. Ces entrevues se sont déroulées sous forme de longues conversations de deux à trois heures avec les femmes, pendant lesquelles les journalistes entraient de plus en plus en profondeur avec elles. 

Maternité, travail, amour, féminité: plusieurs thèmes universels sont abordés, mais aussi certains plus tabous, tels que l’excision et le viol de guerre. Ne voulant pas que le film ne soit qu’une énumération de discriminations envers les femmes, il était important pour Anastasia Mikova de parler également de sujets plus personnels, comme la sexualité, par exemple. Elle dit avoir été surprise par l’ouverture avec laquelle ces femmes ont parlé de ce sujet si intime. 

© Sandra Calligaro
«Femmes(s)» au Bangladesh

«Je n’étais pas du tout sûre qu’au fond du Bangladesh ou au Mozambique, les femmes allaient nous parler de leur orgasme. Ou au fin fond de l’Afrique, là où on ne parle jamais de ces sujets-là, où il n’y a pas d’éducation sexuelle, où ces sujets sont quand même inexistants... Je me suis dit: j’ai envie d’en parler, mais quelque part, est-ce que ça va marcher? Je dois vous dire que ça a été incroyable», affirme-t-elle, enthousiaste.

«Dès qu’on a ouvert cette porte, ç’a été l’avalanche. Les femmes se sont livrées d’une façon complètement inattendue pour nous tous. On a même dû couper des choses au montage, parce que sinon, ça devenait presque un film érotique!», dit-elle en riant.

La journaliste explique que cette ouverture lui a fait réaliser que peu importe les tabous - les règles, la sexualité, le mariage - dans certains pays, les femmes qu’elle a rencontrées semblaient avoir envie de partager. Elle croit que ce ne sont pas les femmes qui s’empêchent elles-mêmes de s’exprimer sur tous ces sujets, mais que «c’est plutôt la société qui continue à vouloir les enfermer dans un carcan.»

Internet, terrain d’émancipation... et de discorde

Malgré tout, Anastasia voit depuis la démocratisation d’Internet et l’arrivée des médias sociaux un véritable changement dans la volonté des femmes à prendre parole sur la place publique.

«Ces femmes qui, il n’y a pas 10 ans, ne savaient même pas qu’une autre vie était possible, qu’une autre réalité en dehors de leur village existait, maintenant, elle savent» relate-t-elle.

«Et donc très souvent, elles m’ont dit: “Mais tu sais, moi je vais parler, parce que je ne veux pas que ma fille reproduise ce que j’ai vécu. Je ne veux pas de la même vie pour elle que pour moi, puisque je sais qu’une autre vie est possible.” Et je pense que c’est plutôt ça, et c’est un des facteurs, qui fait qu’on est en train de rentrer dans une autre ère», affirme-t-elle avec conviction.

Elle croit fermement que le «simple» fait de libérer la parole est véhicule de changement, parce que «pendant des centaines d’années, les femmes se sont tues. Leurs voix n’existaient pas. Ce sont les hommes qui parlaient pour elles, les autres qui prenaient toutes les décisions pour elles et en fait, on était tellement dans un système qui nous incitait à accepter ça qu’on ne se posait pas de questions, c’était normal.»

©Dimitri Vershinin
«Femme(s)» au Canada

Elle reconnaît que le fait de s’exprimer sur Internet et les médias sociaux peut provoquer un certain clivage et une incompréhension de l’autre. «Ça provoque aussi un côté un peu communautaire, où on va créer des petits “entre soi”, où entre nous on va être d’accord, on va pouvoir libérer la parole, on va se sentir à l’écoute, mais si on est confronté à d’autres qui ne pensent pas comme nous, c’est que des ennemis, etc.»

Cependant, Anastasia Mikova et Yann Arthus-Bertrand ont créé leur film dans une démarche inverse, «en se disant qu’il y a pas d’amis ou d’ennemis, il y a en fait des gens qui n’arrivent pas à se comprendre», dit la journaliste. Ils voulaient que Femme(s) incite plutôt au dialogue.

«Très souvent, beaucoup de choses viennent de l’incompréhension et de l’inconnu. L’inconnu nous fait peur. Si je ne connais pas, je ne comprends pas, j’ai peur, donc je rejette. Et nous, quelque part, on s’est dit: essayons de comprendre, de montrer des choses qui ne sont pas sur la surface, de sortir des stéréotypes pour casser ça.» 

Femme(s) sera à l’affiche dès le 14 août dans plusieurs salles au Québec. Les créateurs du film ont aussi fondé l’organisme Woman(s) - Woman On Media And News school -, qui récoltera tous les bénéfices nets du film pour former des femmes du monde entier aux métiers des médias. «Chaque place achetée va contribuer, à une petite échelle, au changement dans la vie d’une femme quelque part dans le monde.»