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06/07/2019 08:00 EDT | Actualisé 06/07/2019 14:16 EDT

Instagram, pression du like, dictature du (très) sexy : le cosplay a bien changé!

Si Marie-Claude Bourbonnais aime se déguiser en divers personnages de la culture populaire japonaise ou américaine, elle est surtout une artisane passionnée qui adore travailler la matière. Latex, cuir, tissu. Mais malheureusement, en 10 ans, elle a vu le monde du cosplay changer de visage…

Courtoisie
Marie-Claude Bourbonnais aime se déguiser en divers personnages de la culture populaire japonaise ou américaine. 

Le premier costume qu’a confectionné et porté Marie-Claude Bourbonnais était un costume de ninja féminin: Frost, du jeu vidéo Mortal Kombat. En effet, du haut de ses 39 ans, Marie-Claude est une cosplayeuse: elle aime se déguiser en des personnages issus de la culture populaire. 

Au total, depuis 2009, la couturière de profession aura fabriqué une cinquantaine de costumes qu’elle garde précieusement dans son atelier à Québec. 

En cette fin de semaine de Comiccon de Montréal, on peut d’ailleurs croiser d’autres passionnés comme elle d’anime japonais ou de comic books qui y défilent vêtus de leurs costumes dans ce qu’ils appellent «des mascarades». 

«Cela me réjouit de savoir que le cosplay amène des gens à coudre, à magasiner du tissu, ou encore à sculpter une épée», explique cette grande amoureuse de métiers d’art. 

Courtoisie
Le premier costume qu’a confectionné Marie-Claude était un costume de ninja féminin: Frost, du jeu vidéo Mortal Kombat.

Au fil des ans, Marie-Claude ne cesse de se lancer de multiples défis techniques, comme réaliser un biais de cuir brun en angle droit cousu autour de la tunique jaune du costume de Scorpion du jeu vidéo Mortal Kombat X. Ou encore fabriquer un plastron de fibre de verre recouvert de cuir pour le costume de Kassandra du jeu vidéo Assassin’s Creed Odyssey, nécessitant des connaissances pointues. 

«Ce que j’aime le plus dans le cosplay, c’est que quel soit ton milieu, ton âge, ta profession, tu peux choisir un personnage que tu aimes et l’amener à la vie, c’est merveilleux! Lors des conventions, je suis fière de montrer aux gens le projet sur lequel j’ai passé beaucoup de temps à travailler. Quand tu le portes pour la première fois, c’est l’aboutissement de ton travail. Certains se sentent puissants dans leur costume de super-héros, moi je me sens comme une oeuvre d’art de musée.»

Par exemple, certains costumes peuvent nécessiter jusqu’à deux mois de travail à temps plein, pour fignoler le moindre détail!

C’est le cas de l’hoplite grec d’Assassin’s Creed Odyssey, orné d’un casque avec du crin de cheval véritable. «Ce casque est trop superbe», dit-elle.  

Courtoisie
Casque de l’hoplite grec d’Assassin’s Creed Odyssey, avec du crin de cheval véritable.

Le latex, une matière fascinante

Diplômée en design de mode, celle qui travaille en parallèle comme modèle photo dans l’industrie pour adultes se passionne tout particulièrement pour le latex et le cuir. Deux matières «fascinantes», dit-elle. 

«Le latex, ça se colle, ce n’est pas cousu, c’est une feuille de latex que tu découpes. C’est aussi très près du corps, comme une deuxième peau. J’ai adoré fabriqué le costume de R. Mika du jeu vidéo Street Fighter, très complexe, clownesque, burlesque, et aussi très sexy.» 

Cela dit, Marie-Claude a pu constater en moins d’une décennie, un changement radical dans le monde du cosplay au Canada et aux États-Unis. Une vraie désillusion, selon elle. 

La faute aux réseaux sociaux

«Aujourd’hui, le cosplay c’est beaucoup devenu un concours de popularité, avec une certaine dictature du sexy. Qui a le plus de followers? Combien de fois ma photo est-elle partagée? Les filles sont très jeunes, elles se prennent constamment en selfies. Les jeunes ont grandi avec les réseaux sociaux, se définissent, s’évaluent avec eux. La plupart ne voient aucun mal là-dedans, c’est le rêve américain d’être populaire sur les réseaux sociaux!» 

Et comme dans tous les milieux basés sur l’image ou le paraître, vient une certaine compétition malsaine. Elle se souvient d’une jeune Québécoise en larmes, «si triste» de n’avoir gagné aucun prix lors d’une convention à Québec. Une autre fois, elle croise une jeune fille vêtue d’une longue robe de reine qui lui dit : «je ne sais pas si les gens vont aimer cela, ce n’est pas sexy!»

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Marie-Claude a pu constater, en moins d’une décennie, un changement radical dans le monde du cosplay au Canada.

«Pourtant le prix, c’est juste un ruban, ce n’est pas le prix Nobel! Je regarde tout ça avec une certaine tristesse, il n’y a pas si longtemps c’était beau, c’était juste du plaisir. Maintenant sur les pages Instagram, c’est parfois rendu de la porn pour geeks.»

La popularité Instagram prime

En parallèle, le marché du cosplay nu s’est aussi beaucoup développé, explique Marie-Claude. Par exemple, les filles vont être habillées en costume et faire un striptease sur les réseaux sociaux, ou encore elles vont choisir de fabriquer un costume… version miniature. 

«Bien sûr, il y a encore des jeunes qui ont à coeur de fabriquer de belles choses. Je le vois beaucoup en Amérique du Sud. Mais de plus en plus d’organisateurs de conventions regardent juste les chiffres sur les réseaux sociaux, et un peu moins les costumes… Ils choisissent les filles les plus populaires pour écouler des billets...»

Dans ce contexte, et à l’heure du MeToo, s’est également développé un mouvement au sein du cosplay, intitulé: «Cosplay is NOT consent.»

Une fille qui a les fesses à l’air dans son costume, ça ne veut pas dire qu’elle désire se les faire pogner!

Une simple recherche internet confirme l’abondance des témoignages de jeunes filles ayant vécu des situations problématiques. Une page Facebook du même nom est suivie par plus de 16 000 personnes. 

Retourner à l’essence du cosplay

En attendant, comme si elle voulait contrer ces dérives, Marie-Claude propose un blogue de fabrication de costumes, partage «de l’information de qualité de façon gratuite», essaie de revenir à l’essence même du cosplay: le plaisir de la confection. 

Courtoisie
Marie-Claude propose un blogue de fabrication de costumes.

«Je me sens investie d’une mission: enseigner aux jeunes des techniques malgré eux, en attirant leur attention et en les informant à travers la pop culture...», dit celle qui effectue présentement un stage d’observation chez un cordonnier pour en apprendre encore davantage d’un point de vue technique. 

«Je me souviens de cette fillette rencontrée en Uruguay qui m’a remerciée de m’être rendue «dans son petit pays», comme elle disait… Ça m’a presque fait pleurer.»