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13/01/2020 09:43 EST | Actualisé 14/01/2020 10:27 EST

À cause de mon insomnie, j'ai peur d'aller dormir le soir

L'insomnie ne provoque pas seulement un état de fatigue, elle affecte notre capacité à être présent, à nous concentrer et même notre plaisir à partager du temps avec ceux que nous aimons.

Mike_Kiev via Getty Images

Quand j’ai été victime de mes premières insomnies, à l’âge de 15 ans, je les ai mises sur le compte des deux fondamentaux de l’adolescence: un régime centré sur les suppléments alimentaires accompagné d’une consommation excessive de Red Bull, et les soirées sans fin sur MSN. Nos cernes à l’école le lendemain étaient comme nos titres de gloire.

Depuis, j’ai adopté un régime plus sain et voilà longtemps que MSN a disparu, mais je ne dors pas mieux. Quoi que je fasse, l’insomnie ronge la moitié de ma vie. Aujourd’hui, j’ai 28 ans et franchement, j’en ai assez.

Pendant les mauvaises passes, qui arrivent toujours sans crier gare et indépendamment de mon état ou de ce qui se passe dans ma vie, j’ai peur d’aller me coucher parce que je sais ce qui m’attend: sanglots étouffés dans l’oreiller, palpitations cardiaques et, si je ferme les yeux, un déferlement de catastrophes hautement improbables.

Ces angoisses nocturnes commencent par la peur à moitié irrationnelle de m’endormir dans les transports en commun et de me réveiller au terminus de la ligne, puis elles virent à l’absurde et au morbide, nourries par le flot incessant de découvertes scientifiques liant le manque de sommeil à des problèmes de santé.

On dit le malheur contagieux, mais quand on souffre d’insomnie, on se sent plutôt seul. Bien qu’une personne sur trois en soit atteinte, quand je n’arrive pas à trouver le sommeil, j’ai l’impression d’être la seule à ne pas être capable de remplir cette fonction humaine élémentaire.

Le fait que mon copain s’endorme en quelques secondes n’arrange rien. Allongée à côté de lui, je me sens à la fois impuissante et inutile. Je me tourne alors vers un livre (très bien) ou vers mon téléphone (pas bien du tout), mais j’ai tout l’attirail de l’oiseau de nuit: tisanes, médicaments, applications de méditation et même une lampe de luminothérapie qui projette une lumière bleue apaisante. En combinant le tout, si j’ai de la chance je finis par m’assoupir. Sinon, je compte les heures jusqu’au matin.

Je réussis à me rendre au bout de ma journée de travail sans avoir dormi en me disant que j’ai déjà réussi à le faire et que je suis n’en suis pas morte.

En dépit de mes courtes nuits et de l’état déplorable dans lequel je me trouve, je me fais un devoir d’aller au travail: j’essaie de ne pas laisser l’insomnie dicter ma journée. Les périodes critiques me privent de ma capacité à faire ou apprécier quoi que ce soit, au travail ou pas.

J’ai la chance d’avoir un employeur favorable aux conversations sur la santé mentale qui m’autorise à parler de ce que j’éprouve et me laisse partir à temps pour essayer le nouveau truc censé me faire dormir (dernièrement: des bols tibétains chantants placés sur mon dos ou le jogging jusqu’à en tomber d’épuisement). Je réussis à me rendre au bout de ma journée de travail sans avoir dormi en me disant que j’ai déjà réussi à le faire et que je suis n’en suis pas morte. Et je bois beaucoup de café.

Le présentateur Tom Bradby parle ouvertement de son terrible combat contre l’insomnie qui l’a obligé à prendre cinq mois de congé maladie et de son impression d’être un «zombie». Il a récemment appelé le gouvernement et le système de santé public à traiter l’insomnie et les maladies mentales avec le même «sérieux» que le cancer. Il a entièrement raison: la fatigue met en péril notre raison (comme quand j’ai pris des photos de ma nuque, persuadée que mon cuir chevelu se détachait, après avoir pris un somnifère à trois heures du matin).

On a l’impression de ne plus être vraiment soi et, plus frustrant encore, on vit avec ce sentiment que rien n’est plus simple (si seulement ça pouvait être vrai!) qu’une bonne nuit de sommeil.
 

La franchise de Tom à l’égard de ses crises d’insomnie montre que cette maladie ne se résume pas à une sensation de fatigue. L’insomnie perturbe tout: la capacité à être totalement présent, la concentration, le plaisir de passer du temps avec ceux que l’on aime. On a l’impression de ne plus être vraiment soi et, plus frustrant encore, on vit avec ce sentiment que rien n’est plus simple (si seulement ça pouvait être vrai!) qu’une bonne nuit de sommeil.

La soudaineté des insomnies de Tom a dû être bien plus traumatisante que les troubles du sommeil qui m’accompagnent depuis 14 ans, et qui, parfois même, disparaissent pendant de longues et merveilleuses périodes de ma vie. Dans ces moments-là, je me sens infiniment mieux dans ma peau, plus en phase avec le monde, comme si toutes les lumières étaient allumées, et je culpabilise de m’être plainte. C’est là, quand je commence à me reposer sur mes lauriers, qu’elles reviennent. Les premières nuits de ce nouvel assaut sont les plus contrariantes parce que je sais exactement ce que je manque. «Hello darkness, my old friend…»

Je dois quand même reconnaître que j’ai trouvé quelques côtés positifs à ma condition. Je dévore les livres, parce que mes journées sont beaucoup plus longues. Ma capacité à fonctionner (moyennement) sans sommeil est, apparemment, un excellent entraînement pour le jour où j’aurai des enfants. Je suis aussi la bonne personne si vous cherchez quelqu’un pour partager votre colère, vos larmes ou votre rire légèrement hystérique. Il m’est déjà arrivé de pleurer en voyant un vieil homme tirer la chaise pour sa femme dans un restaurant.

L’insomnie mise à part, je sais que je suis chanceuse d’être en bonne santé. Ma mère est en train de se rétablir d’un cancer ovarien, ce qui remet mes problèmes de sommeil en perspective. Je continue à explorer de nouveaux traitements, dont le bain de gong, l’huile CBD et les essais littéraires (à outrance). J’espère qu’un jour l’un de ces prétendus remèdes, cachets ou modèles de pensée m’aidera à bien dormir. D’ici là, j’essaierai tout ce qui se présente.

Ce blog, publié sur le HuffPost britannique, a été traduit par Catherine Biros pour Fast ForWord, pour le HuffPost France.