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11/02/2020 12:02 EST | Actualisé 11/02/2020 16:47 EST

Ingénieure québécoise à la NASA: à la conquête de Mars... et de l'égalité des sexes

Si ce n'était pas de Julie Payette, Farah Alibay n'aurait peut-être pas envisagé une carrière en génie aérospatial. Entourée d'hommes blancs au quotidien, l'ingénieure s'implique pour une meilleure représentation des femmes et de la diversité.

Dan Goods
Farah Alibay

Les femmes sont sous-représentées dans les domaines de sciences et technologies, et c’est en génie que l’on compte le moins d’effectifs féminins: au pays, 13% des ingénieurs en exercice sont des femmes.

Farah Alibay est ingénieure en aérospatial. Elle a réussi à se tailler une place dans ce milieu d’hommes. Depuis six ans, la scientifique qui a grandi à Joliette travaille au Jet Propulsion Laboratory (JPL) de la NASA, à Los Angeles. Petit à petit, la planète Mars nous révèle ses secrets, et le travail de la Québécoise de 32 ans y contribue directement.

C’est lorsqu’elle a regardé le film Apollo 13 à l’âge de 10 ans que Farah s’est découvert un intérêt pour l’espace.

«Le film me stressait tellement que mes parents ont avancé jusqu’à la fin du film pour me montrer que les astronautes avaient survécu, se souvient-elle, un sourire dans la voix. Après, on a écouté le reste du film. Ça m’a vraiment fascinée de voir les ingénieurs travailler ensemble, même si c’était tous des hommes.»

«Je me souviens, mon frère, qui avait toujours aimé l’espace, ne voulait plus rien savoir de ça après la fin du film. Il m’a donné tous ses jouets et à partir de ce moment-là, c’est moi qui aimais l’espace!»

Un modèle déterminant

En grandissant, Farah a eu peu de modèles de femmes scientifiques auxquels s’identifier. Mais une personne a eu une grande incidence sur son parcours: Julie Payette

«Elle était vraiment une inspiration, se remémore-t-elle. Pour moi, Julie Payette, c’était une fille comme moi parce qu’elle venait du Québec et elle parlait français, puis elle s’est retrouvée dans l’espace.» La jeune fille a commencé à penser que travailler un jour pour la NASA, ça pouvait être possible.

«C’est à peine si on avait internet, quand j’étais en sixième année. Pour moi, la NASA, c’était dans les films et ce qu’on voyait quand il y avait des lancements. De voir quelqu’un comme Julie Payette se retrouver dans les magazines et aux nouvelles, c’était ma seule manière de voir qu’il y avait des personnes comme moi qui se retrouvaient là.»

Se sentir en marge des autres, c’est une réalité à laquelle Farah a été confrontée dès un jeune âge.

«J’ai grandi en étant différente. On était la seule famille d’immigrants à Joliette, raconte celle dont les parents sont originaires de Madagascar. J’étais la seule fille brune de mon école, j’avais toujours la tête dans les sciences et j’avais de bonnes notes. J’ai vécu beaucoup d’intimidation.» Ces années plus difficiles auront malgré tout permis à Farah de se forger une personnalité forte qui lui est bien utile aujourd’hui, selon elle.

Quand Farah avait 13 ans, sa famille a déménagé en Angleterre pour le travail de son père, un ingénieur. C’est là-bas qu’elle a ensuite poursuivi ses études universitaires en génie aérospatial, à l’Université de Cambridge. À la maîtrise, l’étudiante était la seule femme de tout le laboratoire – lieu où, trouver une toilette qui n’était pas destinée aux hommes, a constitué un défi.

Depuis 2010, Farah habite aux États-Unis. Initialement, c’était pour entreprendre son doctorat au Massachusetts Institute of Technology (MIT), mais elle a aussi eu l’occasion d’effectuer deux stages à la NASA. C’est en étant témoin de l’atterrissage de Curiosity sur Mars que Farah a su qu’elle voulait travailler au JPL.

«Je suis allée voir tous les managers et les gérants à leur bureau pour leur expliquer pourquoi je voulais travailler là et ce que j’avais à amener, raconte-t-elle. On m’a offert une job avant que je termine mon deuxième stage. Ça m’a donné une assez bonne motivation pour terminer mon doctorat!»

Courtoisie/Farah Alibay
«Quand j’ai déménagé en Angleterre, j’ai appris l’anglais et c’était super important pour moi, mais je n’aurais jamais pensé que de savoir parler français m’aiderait.»

Présentement, Farah travaille sur l’astromobile (rover) de la mission Mars 2020, dont le lancement est prévu en juillet. Une fois qu’il aura atterri, l’ingénieure et son équipe s’occuperont de toutes les opérations nécessaires pour que l’engin puisse circuler sur la planète rouge.

«On cherche à comprendre l’évolution de Mars et à voir s’il y avait de la vie avant. On se prépare aussi pour une visite des humains dans le futur», résume la scientifique qui, avant d’oeuvrer pour cette mission, a travaillé à la construction de l’atterrisseur de la mission InSight, arrivé en sol martien en novembre 2018.

Farah était bien loin de se douter que sa langue maternelle lui servirait un jour dans le cadre de son travail, et pourtant! L’instrument principal d’InSight est un sismomètre construit à Toulouse. L’ingénieure est un jour allée en France pour une rencontre dans le cadre du projet. 

«J’ai commencé à parler en français aux Français et tout le monde était surpris! Ils trouvaient ça ben drôle mon accent québécois, s’exclame Farah. Ç‘a été vraiment spécial pour moi. Quand j’ai déménagé en Angleterre, j’ai appris l’anglais et c’était super important pour moi, mais je n’aurais jamais pensé que de savoir parler français m’aiderait.» 

L’égalité des sexes, pas pour demain

En six ans au JPL, Farah estime qu’il y a eu des changements dans son milieu de travail quant au traitement des femmes et des employés issus de la diversité. Malgré tout, l’ingénieure constate qu’il y a encore du chemin à faire, mais elle a décidé qu’elle tirerait avantage de ses différences. 

«La plupart des gens ici sont des hommes blancs. Quand tu es une femme brune avec les cheveux rouges, les gens se souviennent de toi. Je prends ça comme un atout, exprime-t-elle fièrement. Quand je me retrouve dans une salle et que je fais une bonne job, les gens se rappellent de moi parce qu’il n’y en a pas deux qui me ressemblent.»

Dans les années à venir, la Québécoise souhaiterait devenir chef de projet, une fonction dans laquelle elle voit encore bien peu de femmes dans son domaine.

Ça m’arrive de me demander si je suis la bonne personne pour la job et je pense que je vais avoir ce sentiment-là peut-être toute ma carrière.Farah Alibay

«C’est difficile de me dire que je pourrais avoir une progression dans ma carrière quand je ne vois pas de femmes dans ces rôles-là», déplore celle qui encore aujourd’hui, malgré ses diplômes et ses aptitudes, vit des périodes de doutes face à ses capacités. 

«Ça m’arrive de me demander si je suis la bonne personne pour la job et je pense que je vais avoir ce sentiment-là peut-être toute ma carrière. C’est important d’en parler parce qu’il y a beaucoup de femmes qui ont ce même sentiment-là», poursuit-elle.

«Quand tu es la seule femme et que tu te retrouves à avoir une autre opinion ou à dire à quelqu’un d’autre qu’il n’a pas raison, c’est plus difficile. Quand je me retrouve dans des équipes où il y a plus de femmes ou de diversité, je vois souvent qu’il y a une meilleure collaboration dans les équipes.»

Courtoisie/Farah Alibay
Farah Alibay agit comme mentor auprès de jeunes ingénieures et va parler dans les écoles pour encourager les jeunes filles à envisager une carrière en sciences.

Malgré les moments d’incertitude, Farah ne manque pas d’ambitions pour la suite de sa carrière. Elle aimerait bien faire partie de l’équipe qui pourrait potentiellement recueillir des échantillons de la planète Mars. «Si on réussit à les ramener sur Terre, ce serait la première fois qu’on ramènerait quelque chose d’une autre planète.» Travailler pour des missions sur d’autres planètes, comme sur des lunes de Jupiter ou de Saturne, est également dans sa mire.

Au-delà des défis qu’elle envisage d’accomplir professionnellement, Farah s’est donné un objectif personnel qui lui tient particulièrement à coeur: la scientifique se fait un devoir de s’impliquer pour bousculer les normes établies en matière de genre et de diversité. Elle agit entre autres comme mentor auprès d’ingénieures en début de parcours et va parler dans les écoles pour encourager les jeunes filles à envisager une carrière en sciences.

«Quand j’étais petite, j’étais bonne à l’école, mais on me disait que je devrais devenir médecin ou professeure. On ne dit jamais aux petites filles qu’elles devraient devenir ingénieures ou astronautes», se désole-t-elle.

Farah fait aussi partie du comité Inclusion de son milieu de travail, et elle n’a pas l’intention de rester les bras croisés.

«Je veux montrer qu’une équipe diversifiée peut avoir de bons résultats. Je veux changer la culture en aérospatiale et la manière dont on intègre les jeunes ingénieures et dont on célèbre les différences. Je veux, à la fin de ma carrière, me dire que j’ai fait partie des gens qui ont aidé à changer cette culture-là», affirme Farah, solennellement.

«Si je peux contribuer à ça, je pense que j’aurai accompli ma mission.»