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19/01/2021 12:03 EST | Actualisé 19/01/2021 12:44 EST

Je me suis infiltrée parmi des manifestants de «Stop the Steal». Voici ce que j'ai appris.

Je voulais me rapprocher d'eux le plus possible pour découvrir comment ces personnes se perçoivent et comment elles perçoivent le monde pour lequel elles se battent.

Goran Tomasevic/Reuters
Manifestation à Salem, en Oregon, après l'annonce par les médias de la victoire de Joe Biden, le 7 novembre 2020. 

Cette intersection est habituellement bien banale. Elle se trouve au croisement de deux artères principales dans une ville de banlieue en Floride. Elle est située au bord d’un grand stationnement de centre commercial avec des magasins Starbucks, Supercuts, FedEx et autres entreprises locales. 

Mais chaque samedi de 10h à midi, cette intersection se transforme en champ de bataille politique. Depuis juillet, un groupe de républicains s’y réunit avec des pancartes soutenant Donald Trump, des drapeaux, de la musique et des accessoires. Les manifestants sont accueillis par des coups de klaxon, des salutations, des jurons, des fist bumps, des doigts d’honneur et, parfois, ils s’engueulent avec les conducteurs qui passent. Des mois après que l’élection présidentielle a abouti à la victoire de Joe Biden en novembre 2020, ce groupe de manifestants continue de se présenter tous les samedis pour soutenir Trump et ses affirmations selon lesquelles l’élection lui aurait été volée. 

Leurs efforts s’inscrivent dans le cadre d’un mouvement social plus large connu sous le nom de «Stop the Steal» («Arrêtez le vol»), qui a balayé le pays au cours des derniers mois de 2020. Il est devenu l’un des groupes à la croissance la plus rapide sur Facebook début novembre, rassemblant 320 000 utilisateurs en 22 heures, avant que Facebook ne le ferme pour incitation à la violence. Malgré cela, le slogan s’est répandu comme une traînée de poudre alors que des témoignages sur de prétendues fraudes électorales se frayaient un chemin dans les médias sociaux et dans des sites de droite. Le message a été alimenté par le président Trump lui-même, qui a affirmé que l’élection avait été volée sur Twitter et sur les plateformes officielles de la Maison-Blanche.

Début décembre, un sondage a révélé que trois républicains sur quatre ne faisaient pas confiance aux résultats des élections. Des manifestations «Stop the Steal» avaient alors lieu devant des Capitoles d’État, à l’extérieur des maisons des élus et dans les rues. Le 6 janvier 2021, jour où le Congrès s’est réuni pour certifier les votes du collège électoral, les partisans de «Stop the Steal» et d’autres partisans de Trump ont organisé une insurrection armée au Capitole du pays. Cinq personnes sont mortes et de nombreuses autres ont été blessées. Des images d’émeutiers détruisant des parties du bâtiment, assis à l’intérieur des chambres du Sénat et faisant du grabuge dans les bureaux des législateurs ont offert une démonstration choquante de l’avancée du mouvement. 

 

Afin d’essayer de comprendre ceux qui appuyaient Trump pour annuler les résultats des élections, j’ai décidé de me joindre à eux. En tant qu’étudiante en sociologie, mes leçons d’ethnographie m’ont appris à résoudre les problèmes en me mettant dans les chaussures des autres, dans l’espoir d’expliquer des choses pouvant paraître inexplicables à première vue. Contrairement à ceux qui étudient les croyances ou les comportements des gens sans ce contexte, les ethnographes essaient de capturer les gens dans leur milieu naturel en participant à leur vie.

J’étais inquiète de voir comment je pourrais avoir accès à leur groupe et comment je serais traitée. Comment ces personnes réagiraient-elles devant une femme asiatique dans la vingtaine qui se retrouverait à étirer ses vacances dans leur ville et qui demanderait à rejoindre leurs rangs?

 

C’est ainsi que je me suis retrouvée à passer mes quatre derniers samedis matins à cette intersection aux côtés de ces manifestants. Je voulais me rapprocher d’eux le plus possible pour découvrir comment ces personnes se perçoivent et comment elles perçoivent le monde pour lequel elles se battent, ainsi que pour en savoir plus sur leurs croyances et leurs motivations.

J’étais inquiète de voir comment je pourrais avoir accès à leur groupe et comment je serais traitée. Comment ces personnes réagiraient-elles devant une femme asiatique dans la vingtaine qui se retrouverait à étirer ses vacances dans leur ville et qui demanderait à rejoindre leurs rangs? Que ressentiraient ces Floridiens blancs et hispaniques, d’âge mûr ou plus âgés, vêtus de chapeaux MAGA, de vêtements ornés de bleu, blanc et rouge avec des pancartes pro-Trump, devant une Californienne ayant passé les dernières années à vivre dans des bastions du progressisme comme Berkeley, Detroit, Chicago et Princeton?

Je portais également un masque dans un groupe qui pense que le port du masque contre la COVID-19 est le symbole ultime de la force excessive du gouvernement. Chaque fois que je rejoignais les manifestants, j’étais l’une des deux personnes sur 15 ou 20 portant un masque. L’autre était Susie, une femme blanche dans la soixantaine. Elle parlait doucement et portait toujours un petit mégaphone rouge en bandoulière (même si je ne l’ai jamais vu l’utiliser). Elle était connue pour ses chemises et ses drapeaux décorés de déclarations provocantes. Son t-shirt préféré disait: «Le socialisme chie sur le visage des soldats morts pour notre liberté.»

 

Chaque samedi matin, peu de temps après son arrivée, Susie collait des panneaux sur les surfaces à proximité, y compris un panneau laminé avec un drapeau chinois et une image du visage de Biden. Lors de mon premier samedi matin à l’intersection, elle a remarqué que je n’avais ni drapeau ni panneau et m’a offert son drapeau de «Trump Train». J’ai apprécié le geste, mais refusé poliment.

Jake est un homme blanc dans la cinquantaine avec un emploi de col blanc. Il portait la même chemise de Ron Paul chaque fois que je le voyais. Il apportait un haut-parleur portable pour diffuser une liste de lecture variée allant du hit radio des années 1990 C’mon N ’Ride It (The Train) au plus récent hit YouTube God Bless Trump and the USA. Quand je lui ai demandé comment il choisissait les chansons pour ces événements, il a haussé les épaules. «Je vais sur YouTube et je trouve ce que j’aime, a-t-il répondu. Rien que pour Trump cette année, il y a probablement eu 20 chansons différentes, ce qui est plutôt bien.»

Jake a été la première personne à se présenter à moi lorsque je suis arrivée à la manifestation il y a plus d’un mois. J’ai remarqué que lui et Connor, un autre membre du groupe, tenaient toujours à dire bonjour aux nouvelles personnes. Ils ont joué un rôle essentiel dans la création d’un sentiment de solidarité parmi le groupe d’étrangers réunis par leur loyauté envers Trump, et ils ont également apaisé mes inquiétudes quant à savoir si je serais acceptée dans le groupe. 

J’ai expliqué à Jake que j’étais passée devant le groupe quelques jours plus tôt et que je voulais en savoir plus sur leur cause. Il a demandé si je voulais rejoindre le groupe de discussion WhatsApp des manifestants et m’a parlé d’autres événements à venir. J’ai accepté l’invitation et j’ai appris que certains de ces manifestants, dont Jake et Connor, prévoyaient de se rendre au nord pour assister à la grande manifestation «Stop the Steal» prévue à Washington, DC, pour le 6 janvier.

Jake avait une longue liste de points de discussion qu’il lisait d’une voix autoritaire dans son microphone, qui était connecté à des haut-parleurs portables. Ses sujets préférés étaient de critiquer les médias de masse, d’expliquer comment Biden allait ruiner ce pays et de présenter toutes les façons dont l’élection avait été volée au président Trump.

«Tout pointe vers une large victoire pour Donald Trump», résonnait sa voix. «Les statistiques montrent que Donald Trump a gagné. Vous n’entendrez rien de tout cela dans les médias grand public. Les gars, la vérité est que la plupart des gens derrière ça sont pro-Biden ou anti-président Trump, ce sont des penseurs très superficiels, ils sont très dirigés par les médias de masse. Ils n’ont aucune idée de certaines des choses que j’ai mentionnées aujourd’hui.» 

 

La méfiance à l’égard des médias grand public a représenté un thème central dans les conversations que j’ai eues avec les manifestants.

Madeline est une personne âgée blanche qui aime partager un large éventail d’opinions et d’informations sur l’actualité. Elle a longtemps été démocrate, jusqu’au deuxième mandat d’Obama où il est devenu, à ses yeux, trop indulgent envers les «terroristes et les immigrants illégaux». Désormais, Madeline s’informe surtout sur YouTube, qui, selon elle, est plus fiable que les plateformes d’information grand public, car vous pouvez aller «directement à la source».

Lorsque Trump est entré en scène, Madeline a trouvé en lui un candidat exprimant ses inquiétudes quant à la direction que prenaient les États-Unis. «Trump l’a dit tel quel», m’a-t-elle raconté. Elle participe aux manifestations depuis juillet et pense que c’est le moins qu’elle puisse faire pour «protéger la liberté des Américains».

Quand j’ai demandé à Madeline quels droits elle estimait être les plus menacés sous une administration Biden, elle a soutenu qu’elle craignait que les Américains soient obligés de porter des masques, de se faire vacciner et que les petites entreprises soient fermées. 

Connor a la soixantaine, travaille comme col blanc et passe ses temps libre à aider à coordonner les manifestations devant le centre commercial, et à essayer d’augmenter le nombre de membres du groupe républicain du comté. Il a également tourné le dos aux médias grand public. Quand je lui ai demandé pourquoi il se présentait tous les samedis à la même manifestation depuis cinq  mois, il m’a répondu: «Je suis un partisan de Trump. Je ne vais pas abandonner. Je crois que [les démocrates] ont triché, et je ne sais pas comment les gens ne peuvent pas voir cela. Mais quand quelqu’un déteste quelqu’un, cela le dépasse. Et c’est ce qui s’est passé ici. Les médias le détestent et beaucoup de gens acceptent simplement le programme.»

La loyauté de Connor envers Trump est au cœur de la façon dont il traite les informations. Il m’a raconté que tout ce qui critiquait Trump revenait à avoir un parti pris contre Trump. Par exemple, la principale source d’informations de Connor pendant la majeure partie de sa vie a été le Wall Street Journal. Mais lorsque la publication a commencé à publier des articles critiques à l’égard de Trump lors de sa campagne en 2015, Connor s’est désabonné et s’est tourné vers d’autres sources d’information qu’il jugeait plus justes envers Trump. Maintenant, Connor obtient la plupart de ses nouvelles d’OAN (une chaîne câblée d’extrême droite pro-Trump connue pour promouvoir les théories du complot) et Epoch Times.

Connor pense que Trump est un antidote à la gauche radicale, qui, fait-il valoir, domine de plus en plus les médias de masse et les universités du pays.

«Une grande partie de ce que nous avons est un système éducatif qui a dit aux gens: “Vous êtes blancs et vous venez de ce milieu. Ces autres personnes n’ont pas eu cette opportunité, alors nous devrions abandonner quelque chose et nous devrions nous sentir coupables”» m’a-t-il raconté. «Ensuite, les étudiants pensent: “Peut-être que vous avez raison, vous êtes le professeur d’université et mes parents m’envoient à l’école ici.” Il y a de la manipulation dans la communication. Et on se retrouve avec toutes ces personnes qui veulent culpabiliser les Blancs, prendre leur argent et le donner aux Noirs. Vous avez une génération de diplômés universitaires paresseux et endettés qui travaillent chez Starbucks mais qui ont encore un iPhone de 1 000 $ et qui veulent que Bernie Sanders pardonne toutes leurs dettes.»  

En plus de leur croyance en la désinformation et de leur allégeance à Trump, c’est l’esprit de camaraderie et la fierté qu’ils partagent qui les incitent à revenir chaque semaine.

Même moi, je me suis retrouvée à sourire à ceux qui klaxonnaient et me faisaient signe. Et j’ai ressenti l’exaltation que mes compatriotes ressentaient à côté de moi. C’était contagieux.

«Les partisans de Trump savent comment passer un bon moment!» m’a dit Madeline. «Une fois, nous avons eu avec nous cinq femmes en fauteuil roulant. Nous sommes tellement amusées.»

Chaque fois qu’une voiture klaxonne en soutien aux manifestants, tout le monde lève un peu plus haut son drapeau, des sourires apparaissent et un sentiment d’unité envahit le groupe. Même moi, je me suis retrouvée à sourire à ceux qui klaxonnaient et me faisaient signe. Et j’ai ressenti l’exaltation que mes compatriotes ressentaient à côté de moi. C’était contagieux. 

Au cours du mois que j’ai passé avec ces manifestants, j’ai appris que le mouvement «Stop the Steal» est composé d’individus profondément mal informés par les mensonges répandus par le président Trump et d’autres. Chaque personne a sa propre raison d’être là.

Jake pense qu’il aide à informer les gens sur ce qui se passe réellement aux États-Unis. Madeline voit cela comme un devoir civique de défendre la liberté des Américains. Connor se sent obligé de combattre ce qu’il croit être un assaut frontal contre Trump mené «par l’establishment». Quand je lui ai demandé quelle était la stratégie à long terme pour les manifestations, il m’a affirmé: «Quand Trump dira que c’est fini, il y a de bonnes chances que nous nous arrêtions.»

Quand j’ai commencé ce projet, des questions m’ont été posées. «Est-ce qu’écrire sur le point de vue de ces gens pourrait valider leurs opinions? Ne penses-tu pas qu’il y a des opinions envers lesquelles nous ne devrions pas faire preuve d’empathie?» J’ai continué de débattre intérieurement de ces questions dans le dernier mois et je le fais encore au moment où j’écris ces lignes.

Pour y répondre, je me penche notamment sur les écrits d’Arlie Hochschild, une sociologue de Berkeley qui a publié un livre basé sur ses entretiens avec des partisans du Tea Party en Louisiane en 2015. Hochschild suggère que pour aborder les problèmes majeurs de notre époque - de la protection de l’environnement à la fin de l’itinérance - nous devons comprendre ceux qui s’opposent au rôle de l’État dans ces efforts. Hochschild compare cela à l’idée d’escalader un «mur d’empathie» pour s’efforcer de comprendre les histoires de personnes qui sont différentes de nous. 

On ne sait pas quel sera le résultat du mouvement «Stop the Steal», ni à quel stade il en est actuellement. Il est clair, cependant, que le genre de pensée qui a motivé «Stop the Steal» est passé du domaine de la simple rhétorique à une action très réelle et dangereuse.

À la lumière des événements du 6 janvier, la vision de Hochschild du progrès social peut ressembler davantage à un plaidoyer idéaliste qu’à un plan sérieux de changement. Pourtant, c’est précisément lors de ces moments de violence et de destruction - sans oublier que d’autres menaces se profilent encore - qu’il est le plus important de développer une compréhension lucide des idées qui les inspirent et les alimentent. 

Lorsque nous nous engageons dans un processus de compréhension, nous devons être ouverts à la probabilité que les idées qui émergent nous semblent déplorables. Dans ces cas, il est particulièrement important de se rappeler que c’est sur ces idées - et sur les médiums qui les transmettent - que nous devons nous concentrer. Cela ne veut certainement pas dire que nous ne devons pas tenir ces personnes responsables de leurs actes, mais, en fin de compte, si nous espérons les changer, nous devons être en mesure de les atteindre. Et cela ne peut arriver que si nous comprenons leurs motivations et leurs difficultés.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les signataires de l’UNESCO ont ratifié une constitution qui s’ouvrait par: «Les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix.» C’est en reconnaissant les idées néfastes, d’où elles viennent et pourquoi elles s’imposent, que nous commencerons à construire les meilleures défenses contre elles. C’est grâce à ce genre de compréhension que nous pouvons, espérons-le, commencer à démanteler les récits destructeurs et construire un nouveau récit ensemble.

Avis: Tous les noms des personnes décrites dans cet essai ont été modifiés.

Megan Kang est doctorante en sociologie à l’université de Princeton. Son travail vise à donner un sens aux problèmes liés à la criminalité et à la justice pénale en offrant une perspective normalement difficile d’accès grâce à des données conventionnelles. Elle peut être suivie sur Twitter à @kang_megan. 

Ce texte initialement publié sur le HuffPost États-Unis a été traduit de l’anglais.