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Incursion derrière le tabou de l'anorexie masculine

«On dirait que quand tu es un homme, tout est tabou.»

L’anorexie mentale est arrivée dans les vies d’Antoine Gervais et de Pierre-Marc Savard de façon insidieuse et abrupte, et a complètement chamboulé leur vie.

Bien qu’on associe ce trouble alimentaire davantage aux jeunes femmes, les statistiques démontrent que 5 % à 10 % des cas d’anorexie mentale seraient observés chez les hommes.

«Il y a un certain temps, je connaissais par coeur les tables de valeur nutritive; [...] ça m’a marqué à vie. Par exemple, pour 14 petites carottes, on a 35 calories», témoigne Antoine.

Antoine souligne qu'il manque un mot sur son chandail. Un «Will» entre le «I» et le «Beat».
Antoine souligne qu'il manque un mot sur son chandail. Un «Will» entre le «I» et le «Beat».

Insidieusement, la maladie embarque

Pour lui, tout a commencé il y a deux ans et demi, alors qu’il débutait une formation à l’UQTR en enseignement de l’éducation physique. À l’époque, il ne peut s’empêcher de comparer ses 240 livres aux corps d’athlètes de ses camarades de classe. «Les standards font que tu veux rentrer dans le moule», dit-il; il développe donc des complexes par rapport à ceux-ci. Tranquillement, ce qui n’était pas du tout dans ses préoccupations jusque-là devient un pivot central dans sa vie; en janvier 2017, il prend la résolution de se remettre en forme.

Il se lance donc là-dedans, et pas à peu près : «C’est un trait de caractère que j’ai qui a fait en sorte que quand j’embarque dans quelque chose - même encore aujourd’hui -, je vais jusqu’au bout et je suis motivé à le faire. Avec moi, il n’y a pas vraiment de demi-mesure.»

Il troque les frites pour les salades et commence la course à pied. En se pesant régulièrement, il constate le résultat de ses efforts - il commence à maigrir - et se fait féliciter par son entourage. Antoine est donc motivé à continuer. «Ça a descendu de 240 à 200 livres. Rendu à 200, je me suis dit que je pouvais descendre encore», confie-t-il. «Je ne sais pas ce que je visais… Je suis rentré dans le tourbillon. La course à pied prenait encore plus de place. Je courais parfois 2 fois par jour, parfois tard le soir. Je commençais à être encore plus réticent sur les aliments.»

«C’est ça l’anorexie; tu penses constamment. Le matin, tu te réveilles, tu penses à ce que tu vas déjeuner, dîner, souper. Ça, c’est quand ça a pas été planifié la veille ou l’avant-veille.»

- Antoine Gervais

Antoine a une prise de conscience quand il réalise qu’en à peu près six mois, il a perdu 99 livres. «C’est là que j’ai eu un déclic, que c’était trop et qu’il fallait que ça se calme un peu. Mais la routine de l’anorexie, rendu là, est déjà entrée en toi. Tu ne peux pas revirer ça de bord comme quand tu as commencé. Ton sommeil s’est adapté à ça, ton rythme de vie aussi et tu en es un peu dépendant», explique-t-il.

Puis, un jour, Antoine se confie à sa mère, qui a été un gros support pour lui. Dans la deuxième partie de cette année-là, il commence à réintégrer certaines choses dans ses habitudes de vie. Au début de l’année suivante, il annonce officiellement aux gens qu’il est anorexique et commence la rédaction d’un blogue. «Après ça, il y a eu des épisodes. Quand j’ai commencé à écrire là-dessus et à m’ouvrir, je me suis rendu compte que l’anorexie, c’est vraiment des montagnes russes. Il y a une période où tu vas aller très bien. Après ça, tu vas sentir que ça va trop bien. [...] C’est toujours comme ça. Des fois, les périodes sont plus courtes ou plus longues. Ça dépend de beaucoup de facteurs.»

Reprendre le contrôle de sa vie

Pierre-Marc Savard Morneau
Pierre-Marc Savard Morneau

L’anorexie mentale fait irruption dans la vie de Pierre-Marc, sportif depuis son plus jeune âge, lorsqu’il vivait des moments de grand stress, il y a environ six ans. «C’est à la même époque que j’ai fait mon coming-out», précise-t-il. «Je vivais beaucoup de déceptions amoureuses, de stress par rapport à mon orientation sexuelle et on dirait que c’était un renforcement négatif pour avoir un certain contrôle dans ma vie. À l’époque, j’avais vraiment l’impression de perdre le contrôle à 100%.»

Il commence à faire des entraînements de marathon et réalise que pour améliorer son temps de course, idéalement, il faut qu’il perde le plus de poids possible. Travaillant à l’époque dans le milieu des cosmétiques, Pierre-Marc a «beaucoup trop de responsabilités, dans un poste qu’[il] avait de la difficulté à gérer»: «On m’a mis sur un piédestal parce que je performais, j’avais du talent. Les gens me prenaient comme une référence, en quelque sorte», dit-il. «On mettait beaucoup l’accent sur ça, de sorte que j’avais l’impression que dans toutes les sphères de ma vie, je n’avais pas nécessairement le droit d’échouer.»

Le jeune vingtenaire vit alors le deuil d’une relation amicale et tombe en dépression. Celle-ci, combinée avec le sport, l’a amené à développer des problèmes d’anorexie et de boulimie.

C’est lorsque son père remplit des papiers pour l’obtention d’une assurance vie qu’il réalise qu’il pèse 108 livres. «On s’entend, je mesure quand même six pieds, [donc] c’est un peu anormal.» Puis, la situation s’aggrave alors qu’il n’obtient pas un poste convoité à Toronto. «Là, c’est devenu à un point vraiment plus intense. Je suis laissé entrer dans ce tourbillon-là. [...] Au début, je me nourrissais plus ou moins et après ça, c’est les troubles de boulimie qui sont embarqués.»

«Il y en a beaucoup qui ont une vision déformée d'eux-mêmes, qui ne sont pas bien [avec qui ils sont]. Pour moi, les troubles alimentaires sont vraiment venus combler le besoin de savoir que j’étais capable de réussir dans quelque chose.»

- Pierre-Marc Savard

Par la suite, sa famille intervient après avoir surpris Pierre-Marc en train de se faire vomir. Il tombe en arrêt maladie après avoir vu le médecin et s’être rendu compte qu’il faisait de l’arythmie cardiaque, de l’ostéoporose et qu’il ne pouvait plus faire de sport.

Il prend également conscience que sa situation, en plus de lui faire du mal, touche sévèrement son entourage. Mais c’est lorsqu’il se fait donner le constat par un médecin qu’il ne pourra plus faire LA chose qui lui fait le plus de bien - la course à pied - qu’il comprend qu’il doit réagir. «On dirait que c’est là que j’ai réalisé à quel point je me faisais du mal [...] et que [même si] je n’avais pas [encore] les moyens devant moi pour connaître la solution, je n’avais pas le choix d’embarquer dans le projet.»

Une affaire d’orgueil

«Dans la nature masculine, c’est tellement difficile d’accepter ses problèmes.[Pour] la plupart des hommes - ce n’est pas nécessairement juste des homosexuels qui ont des troubles de boulimie ou d’anorexie -, c’est vraiment une difficulté de s’avouer “faible”», regrette Pierre-Marc. «Ce n’est pas bien vu qu’un gars soit “mou”, qu’il ait des émotions, qu’il pleure.»

Pour Antoine, les hommes ont plus de difficulté à reconnaître qu’ils sont anorexiques parce que l’orgueil prime sur tout. Ils ont davantage tendance à être dans un certain déni: «[Pour] moi, le déclic s’est fait. J’ai été mis devant un chiffre qui m’a fait comprendre que ma vie n’avait plus de sens, que ça ne marchait plus. Il y en a qui vont être devant ce chiffre-là, qui vont avoir le même déclic que moi, mais qui vont mettre ça sur la faute de quelque chose d’autre, ou ils vont essayer de se dire: l’anorexie, c’est juste pour les filles.»

«L’anorexie, quand tu réussis à l’accepter et à arrêter d’être dans le déni, je pense que c’est un grand premier pas de fait.»

- Antoine Gervais

S’il existe tout de même quelques ressources destinées aux personnes touchées par l’anorexie - l’ANEB, le LoriCorps, la Maison l’Éclaircie, l’Institut Douglas, entre autres -, Pierre-Marc et Antoine estiment que c’est encore bien peu.

«À chaque année, quand on souligne la semaine de sensibilisation aux troubles alimentaires, c’est toujours les mêmes acteurs qui reviennent», avance Antoine. «C’est super cool qu’ils soient là et ils ont des belles ressources, mais il n’y en a pas assez.» Il y a aussi un inconfort, un malaise qui persiste de la part de certains médecins à traiter ce genre de trouble: «J’ai eu beaucoup de médecins qui s’en fichaient un peu», dit Pierre-Marc. «Ils nous passaient et ça finissait là.» «J’avais l’impression que je me faisais juger et que je faisais perdre le temps aux gens.»

Acceptation de soi et prévention

Quelques années plus tard, les deux jeunes hommes se sont détachés un peu de cette période particulièrement difficile de leur vie. Mais l’anorexie n’est jamais bien loin. «Tu ne t’en départis jamais», témoigne Antoine. «Il faut que tu te fasses à l’idée que tu vas vivre avec ça toute ta vie; c’est plus de l’apprivoiser dans ta vie.» Pour Pierre-Marc, «ça passe par vagues.» «J’ai appris à m’aimer et à respecter mon corps. Ça fait partie de moi et à partir du moment où j’ai accepté que je n’étais pas à l’abri que ça arrive à nouveau, je prends les moyens nécessaires pour ne jamais me rendre là à nouveau.»

La prévention chez les adolescents est cruciale pour Antoine: «Oui, tu peux sensibiliser les adultes si tu veux, mais bien souvent, le mal est fait avant ça. Souvent, c’est à l’adolescence que tout ça se développe, particulièrement chez les filles, [mais chez] quelques garçons aussi.» Pierre-Marc, lui, croit qu’il est impératif qu’on montre davantage différents types de corps masculins dans les médias et dans le milieu de la mode. «Avec toute la sensibilisation qu’il y a eu par rapport à la diversité corporelle, on met beaucoup l’accent sur les femmes, mais on ne parle pas des hommes», critique-t-il.

En revenant sur leur passé pas si lointain, les deux garçons ont constaté que la maladie leur a enseigné une chose inestimable: la vie, bien que fragile, est précieuse et surtout, elle est «trop courte pour s’infliger de telles souffrances.»