DIVERTISSEMENT
04/07/2019 21:53 EDT | Actualisé 05/07/2019 10:39 EDT

Les humoristes ont le dos large

Dans une société où tout est susceptible d’offenser le premier venu, quel rôle jouent les humoristes?

Instagram/mikeward Instagram/marianacherie Facebook/Guy Nantel

Il y a quelque temps, le chroniqueur Guy Fournier est monté aux barricades dans les pages du Journal de Montréal pour critiquer vertement les humoristes québécois, qu’il accusait notamment de parler un «charabia constitué d’anglicismes, de barbarismes, d’onomatopées et, surtout de sacres et de jurons».

Le tout en employant les clichés d’usage - et une bonne dose de mauvaise foi, soyons francs - pour appuyer ses propos.

L’auteur de Peau de banane a évidemment vanté les mérites du bon vieux Sol de Marc Favreau et des humoristes français - dont les anglicismes sont totalement absents du vocabulaire, c’est bien connu... - tout en se permettant de traiter les femmes du milieu d’«humoristes en jupon».

Dans une seconde chronique, Guy Fournier a affirmé que son élan lui avait valu des courriels majoritairement favorables. Et les commentaires des internautes sous le premier article abondaient dans le même sens.

Les humoristes étant souvent accusés d’aller trop loin, d’être trop vulgaires, ou de ne pas toujours être à la hauteur dans leur propre laboratoire de recherche, la sortie de Guy Fournier en fut une parmi tant d’autres.

Ce n’est pas la première fois que le milieu de l’humour est critiqué de la sorte, et ce ne sera définitivement pas la dernière.

Car le rôle même de l’humoriste en fait une cible facile, voire de prédilection, pour alimenter ce type de débat.

Mais la salle de spectacle, le bar ou le comédie club où se produisent de plus en plus d’humoristes est-il vraiment l’endroit idéal pour entamer pareille discussion - ou tout autre?

En fait, cette question en amène une autre : quel est - et quel devrait être - le rôle de la scène humoristique aujourd’hui?

La différence fondamentale entre langue et langage

Dans plusieurs de ses podcasts, le toujours controversé Bret Easton Ellis décrit la salle de cinéma comme un endroit servant à la projection d’images «que l’on ne devrait pas voir», ce dernier exigeant d’être provoqué, brassé, voire choqué par l’oeuvre cinématographique projetée devant ses yeux.

Pour certains, un film d’horreur ne sera jamais plus qu’une enfilade de scènes de violence bêtes et gratuites. Pour d’autres, l’horreur est le parfait véhicule pour aborder de façon subversive de grands enjeux de société, et aller beaucoup plus loin que les simples éclaboussures de sang par l’entremise du fameux second degré.

Le même principe s’applique en humour, peut-être même plus que jamais.

Car nous vivons dans un monde où de moins en moins de sujets semblent tabous, mais où, paradoxalement, tout est susceptible d’offenser le premier venu, et ainsi créer une petite tempête sur les réseaux sociaux.

Même les caricaturistes constituent désormais une espèce en voie d’extinction.

Dans cette société édulcorée en proie au politiquement correct, la scène humoristique - l’endroit, pas le milieu - devrait aussi incarner ce lieu propice à la provocation, à la réflexion, à la subversion et au défoulement collectif.

«Élever leur humour au-dessus de la ceinture (encore que je n’en fasse pas une obligation), rendre leur langue plus exportable, alléger leurs blagues, dégrossir leur propos ne rendra moins drôles que ceux qui ont peu de talent», argumentait Guy Fournier.

Un humoriste n’a effectivement pas à prononcer des mots d’Église toutes les cinq secondes pour être efficace. D’ailleurs, rares sont ceux qui le font vraiment. Mais le stand-up propose bien souvent des réactions et des observations brutes, absurdes et décalées sur les travers de la société, les situations les plus banales et irritantes du quotidien, la vie de couple (on ne s’en sort pas) et la nature des rapports que nous entretenons avec autrui.

Que Guillaume Wagner s’insurge contre le vedettariat, que Philippe Laprise fasse un long numéro sur l’absurdité d’une tondeuse de nez, que Julien Lacroix enchaîne les malaises bien orchestrés, ou que Charles Beauchesne se questionne sur la popularité grandissante de la sauce sriracha, l’intention demeure la même.

L’humour ne devrait pas être allégé pour être plus exportable ou plaire au plus grand nombre. L’humour devrait nous déstabiliser, nous permettre de ventiler - individuellement et collectivement - et aborder certains sujets sous un angle différent, même si cela signifie qu’un artiste décide de recourir aux images les plus crues et inusitées pour faire valoir son point.

Regardez un numéro de stand-up du regretté Robin Williams. Le même Robin Williams que Disney (l’ultime marchand de rêves et de bonheur pour tous) a embauché pour prêter sa voix à l’inimitable Génie du film Aladdin, et joué cinq ans plus tard avec de la gelée vivante dans Plaxmol.

Sur scène, pourtant, Robin Williams, enchaînait les «F-Words» à un rythme faisant passer le plus vulgaire des humoristes québécois pour un digne descendant de Charles Tisseyre.

En entrevue, les Mike Ward, P-A Méthot et Jean-François Mercier (pour ne nommer que ceux-ci) s’expriment généralement avec toute l’éloquence désirée.

Mais sur scène, leur personnage respectif doit prendre le dessus, et tous les coups devraient être permis - dans les limites du respect des différences, évidemment.

Niveaux de lecture et défoulement collectif

Récemment, Guy Nantel s’est tourné vers son bon vieux vox pop pour vérifier si l’humour d’Yvon Deschamps serait bien accueilli aujourd’hui, attribuant pour l’exercice certains de ses gags à quelques-uns des humoristes les plus controversés de la scène actuelle.

Sans surprise, ils furent nombreux à trouver que la figure de proue de l’humour québécois allait souvent trop loin dans ses propos.

Nantel était en soi l’humoriste parfait pour poser cette question, lui dont les commentaires socio-politiques ont tendance à être pris au premier degré, comme ce fut le cas pour Deschamps à l’époque.

D’ailleurs, ne devrions-nous pas d’abord nous questionner sur la capacité des spectateurs à bien saisir l’intention derrière le gag?

Jusqu’en août, la province vibre et vibrera au rythme des Grand Montréal Comique, Festival Juste pour rire, Zoofest et ComediHa!.

Des centaines d’humoristes défileront sur différentes scènes pour partager leurs points de vue et leurs opinions sur une multitude de sujets. La provocation fera toujours partie de l’équation. Le franc-parler et la vulgarité ponctueront certains numéros pour en cimenter les propos et en accentuer l’impact.

Est-ce toujours nécessaire? C’est à l’humoriste de décider. Libre au spectateur par la suite de le suivre ou non dans ses délires et ses coups de gueule.

Que l’on parle d’humour engagé, d’humour absurde, d’humour noir ou d’humour d’observation, le dénominateur commun du stand-up demeure la volonté de faire rire, puis d’engendrer une réaction, une réflexion, allant au-delà dudit rire.

Les Mariana Mazza, Cathy Gauthier, Christine Morency et compagnie s’expriment haut et fort, sans compromis et sans gants blancs, justement parce qu’une expression comme «humoristes en jupon» (et tout ce qu’elle sous-entend) se faufilent encore sur la place publique de temps à autre.

À bien des égards, l’humour s’apparente beaucoup au rock, voire au punk. Et le rock s’est toujours attiré les foudres des générations précédentes - souvenez-vous des déhanchements ô combien «obscènes» d’Elvis Presley - et des individus prêchant le politiquement correct en ne s’en tenant qu’à un seul et unique niveau de lecture.

C’était vrai du temps d’Yvon Deschamps et de RBO, et c’est encore plus vrai aujourd’hui.

Tout de nos jours va trop vite. La nouvelle qui fait les manchettes aujourd’hui sera oubliée demain. Un coup d’oeil sur les réseaux sociaux peut nous donner l’impression que le monde a complètement perdu la tête. Le problème qui nous pend au bout du nez passera inaperçu, car nous avons déjà suffisamment de dossiers à gérer.

Tant qu’à marquer une pause pour nous faire dire - de façon directe ou indirecte - nos quatre vérités, autant le faire le sourire aux lèvres, en laissant les humoristes nous brasser la cage et nous sortir de notre zone de confort, le temps d’un numéro ou d’un spectacle, pour nous permettre de voir les choses différemment, de ventiler et, ultimement, de respirer un peu mieux.