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13/11/2020 13:21 EST

Les hommes sont aussi des victimes d'agressions sexuelles

«L'agression sexuelle, c'est très genré. Les hommes sont les agresseurs et ce sont les femmes qui se font agresser. Je ne considérais pas que je pouvais être une victime de ça.»

«Oui j’ai été agressé et je suis un homme.» Le slogan de la récente campagne du SHASE Estrie rappelle que l’abus sexuel au masculin est encore tabou et bien peu abordé dans l’espace public. 

L’organisme vise à sensibiliser la population et à briser le tabou des agressions sexuelles commises chez les hommes. Il fait d’ailleurs partie d’un regroupement d’organismes d’aide aux hommes agressés sexuellement formé à la fin octobre dans l’espoir de favoriser le financement, l’amélioration et le développement de services adaptés à leur réalité.

Deux hommes ont confié leur histoire au HuffPost Québec dans l’espoir de déstigmatiser cette réalité et d’encourager d’autres victimes à parler. 

Simon Josefsson / EyeEm via Getty Images
(Photo d'illustration)

Mario Blais avait huit ans lorsqu’un membre de sa famille qui le gardait l’a agressé sexuellement. «Il n’y a pas eu de violence, ça m’a été présenté comme un jeu», raconte celui qui est d’avis que ce contexte a amplifié la honte et la culpabilité ressenties ensuite pendant de nombreuses années.

C’est à l’adolescence, en lisant dans un magazine le témoignage de deux femmes qui racontaient avoir été violées, qu’il a commencé à comprendre ce qui s’était passé pour lui quelques années auparavant.

«Je me sentais comme elles. Ça m’a permis de faire le lien. J’ai compris, je me suis dit, “c’est ça que j’ai vécu, c’est ce qui fait que je me sens sale, que je me sens laid moi aussi”», se souvient-il. Mario Blais pense avoir fait une dépression vers l’âge de 11 ans en lien avec les événements. Il a plus tard pensé au suicide, voulant cesser de souffrir et ne sachant pas comment faire autrement.

Mes enfants, je les ai hyperprotégés. En fait, j’étais toujours avec eux. C’était ma façon de les surveiller, d’empêcher qu’il leur arrive la même chose qu’à moi.Mario Blais

C’est à l’âge de 38 ans qu’il s’est senti capable de faire le premier pas pour aller chercher de l’aide, en prenant part à une thérapie de groupe. «J’ai seulement effleuré le sujet. Je me rends compte maintenant que ça faisait encore trop mal, ça me faisait trop peur», laisse-t-il tomber.

Un jour, alors que Mario Blais entendait les témoignages de deux hommes victimes d’agression sexuelle à la radio, il s’est reconnu plus que jamais. 

«Ils parlaient entre autres de l’hypervigilance. Je me suis dit “Mon Dieu, c’est ça que je vis.” Les difficultés de sommeil, rester toujours en alerte. Je ne savais pas que c’était ça, je n’avais juste pas de mots, raconte-t-il. Mes enfants, je les ai hyperprotégés. En fait, j’étais toujours avec eux. C’était ma façon de les surveiller, d’empêcher qu’il leur arrive la même chose qu’à moi», poursuit-il avec émotion.

Simon* était adolescent quand un homme l’a agressé et ce, à plus d’une reprise. 

«Mon agresseur a profité du fait que j’étais un adolescent isolé, seul. Je suis entré dans un cycle d’agressions avec lui. Avec le temps, j’avais un peu normalisé la chose. Je m’étais juste dit que je m’étais fait avoir et je me considérais responsable de ça», se souvient-il.

Simon explique que son agresseur utilisait différentes tactiques pour en quelque sorte tenter de construire son consentement, par exemple en lui disant que s’il avait du plaisir sexuel, c’est que Simon aimait ce qui se passait entre eux. «Toute stimulation physique va mener à des réactions, et ressentir du plaisir, ça ne veut pas dire qu’émotivement tu es prêt à vivre des choses comme ça et que tu es consentant», signale-t-il.

Ce n’est que plusieurs années plus tard que Simon a réalisé l’ampleur de ce qui s’était passé, et qu’il a pu mettre des mots sur ce vécu traumatisant. Il était dans la trentaine et sa nièce avait atteint l’âge qu’il avait lorsqu’il a été victime d’abus. 

Qu’un homme puisse être abusé sexuellement, ce n’était pas une construction que j’avais intégrée dans ma tête.Simon

«Je me suis rendu compte que ça n’avait juste pas de bon sens ce qui m’était arrivé. Et moi, arrivé à l’âge de mon agresseur, je me rendais bien compte que ça avait été un abus en soi. J’étais vraiment trop jeune pour vivre ce que j’avais vécu avec un adulte aussi mature. Ça a été une prise de conscience personnelle très émotive», confie Simon.

«L’agression sexuelle, c’est très genré. Les hommes sont les agresseurs et ce sont les femmes qui se font agresser. Je ne considérais pas que je pouvais être une victime de ça, observe-t-il. Qu’un homme puisse être abusé sexuellement, ce n’était pas une construction que j’avais intégrée dans ma tête.»

Les impacts des agressions dont Simon a été victime ont été multiples: il a souffert de dépressions sévères, et expérimenté diverses drogues pour éviter de ressentir des émotions difficiles en lien avec les abus dont il a été victime. D’importantes difficultés dans ses relations l’ont également suivi longtemps. 

«J’avais de la difficulté à faire confiance aux hommes et au niveau des relations de couple. Je me bloquais de ça complètement, je me surprotégeais. Je n’étais pas capable d’entrer en relation, de faire confiance, de m’abandonner.»

Pouvoir se confier à d’autres hommes victimes d’agressions peut être un point tournant dans le cheminement. Dans le cas de Mario Blais, il a un jour décidé de contacter le SHASE Estrie. Mais initialement, ce n’était pas pour aller chercher de l’aide, c’était plutôt pour offrir la sienne.

«Je me suis dit j’ai vécu ça, je pourrais aider. Dans le processus, je me suis rendu compte à quel point ça touchait des choses dans ma vie et je ne m’en étais pas rendu compte avant de rencontrer ces gars-là. Ça mettait des mots et ça éclaircissait des choses pour moi, relate-t-il. De côtoyer d’autres victimes, au fil du temps, a été réparateur. C’est déjà énorme d’avoir une oreille attentive et de pouvoir le dire. On a un vécu semblable et je sais qu’ils me croient.»

Ça m’a permis [...] d’arrêter de juger comme un adulte quelque chose qui est arrivé quand j’étais enfant.

Quant à Simon, il a commencé un suivi de groupe au CRIPHASE (Centre de Ressources et d’Intervention Pour Hommes Abusés Sexuellement dans leur Enfance) à Montréal après qu’un psychologue l’ait référé à l’organisme. C’était la première fois qu’il s’ouvrait sur cette douloureuse période de son adolescence. 

«Avec eux, j’ai pu réaliser les conséquences que ça avait eu sur ma vie. Ça a créé une solidarité, de voir que je n’étais pas seul là-dedans et surtout, ça m’a permis de me déresponsabiliser face à ce qui m’était arrivé et surtout d’arrêter de juger comme un adulte quelque chose qui est arrivé quand j’étais enfant», estime Simon. 

«Le fait qu’on ne parle pas beaucoup de l’agression sexuelle au masculin, sauf dans des cas très médiatisés comme des prêtres dans l’Église, ça donne l’impression qu’on est la seule personne à qui ça arrive. Le fait de rencontrer d’autres hommes et de se rendre compte que ça a eu les mêmes conséquences sur leur vie que sur la nôtre, ça console beaucoup.»

Au Québec, 1 homme sur 10 sera victime d’une ou plusieurs agressions sexuelles au cours de sa vie et plus de 90% des hommes adultes agressés sexuellement ne déclareraient pas leur agression à la police, selon le Regroupement des organismes québécois pour hommes agressés sexuellement.

Des vagues de dénonciations d’agressions sexuelles ont marqué le Québec dans les dernières années, et même plus récemment cet été sur les réseaux sociaux. La majorité du temps, ce sont des femmes qui dénoncent. 

«Il y a une surreprésentation des femmes et des filles dans les agressions à caractère sexuel. Il faut le dire, c’est important. Mais ça arrive aussi à des hommes», rappelle Simon, qui précise que l’important, c’est de parler de cette réalité.

Je me suis identifié à ces deux femmes-là, mais il y a des femmes qui peuvent s’identifier à des hommes qui parlent.Mario Blais

«Quand j’entends des femmes témoigner, je me reconnais là-dedans aussi. J’ai vécu la même expérience. C’est juste bien une fois de temps en temps d’avoir des témoignages d’hommes. Ça arrive en ce moment, on le voit avec [le procès pour agression sexuelle alléguée] d’Éric Salvail. L’expérience est la même, les traumas sont les mêmes.»

Mario Blais est aussi d’avis que tout témoignage de la part de victimes peut être aidant, évoquant le récit des deux femmes qu’il avait lu dans un magazine à l’adolescence et qui lui a permis d’entamer une prise de conscience. «Je me suis identifié à ces deux femmes-là, mais il y a des femmes qui peuvent s’identifier à des hommes qui parlent», nuance-t-il.

En parler pour se libérer

Selon Mario et Simon, la socialisation masculine fait en sorte que les hommes victimes d’abus sont encore moins portés à se confier.

«On est moins encouragé à parler, et les émotions négatives qu’on vit par rapport à l’abus sexuel, on va avoir tendance à les garder pour nous, aussi. Je dirais que c’est peut-être la petite étape supplémentaire que les gars ont à faire, c’est de passer par dessus la honte, mais aussi par-dessus ce mythe-là comme quoi tu peux supporter ces souvenirs envahissants et que tu vas régler ça tout seul», analyse Simon. 

Les deux hommes insistent, s’ouvrir à quelqu’un sur une agression vécue est un premier pas important dans la guérison. 

«Que ce soit à un proche, à quelqu’un dans un organisme, de façon anonyme auprès d’une ligne d’aide, il faut en parler», souligne Simon, qui reconnaît que le premier pas peut être extrêmement difficile. «Les premiers temps dans le processus de rétablissement, de reprise de pouvoir sur le vécu, ça peut être difficile, ça peut faire mal, mais ça fait juste du bien avec le temps.»

Pour Mario Blais, se confier, c’est une forme de délivrance. «C’est une prison dans laquelle on s’enferme, dans laquelle je me suis enfermé pendant des années. La parole, ça libère.»

*Simon est un prénom fictif. La personne interviewée a préféré gardé l’anonymat.