OPINION
02/11/2019 11:52 EDT

Halloween et participes passés: même combat

Que cherchons-nous à prouver en mettant des bâtons dans les roues de nos enfants?

Yuriy Gluzhetsky via Getty Images
Étrangement, les débats sur l'Halloween et sur les participes passés se portent en partie sur le même terrain.

Je me commets ici avec un premier texte d’opinion publié dans le HuffPost. Plus encore, je me commets avec un premier texte d’opinion affichant le mot «Halloween» dans son titre. Je veux croire que les commentateurs auront la patience de jeter un oeil à l’ensemble des lignes qui suivent avant de me lancer des citrouilles ramollies par les intempéries.

Ainsi donc, la semaine dernière nous aura permis d’être témoins de deux débats qui, s’ils semblent bien éloignés l’un de l’autre à première vue, reposent sur des bases similaires. Fallait-il reporter l’Halloween au lendemain? Devrait-on simplifier la règle des participes passés?

Je pourrais écrire que j’ai suivi les deux débats avec fascination et étonnement. Mais ce ne serait pas tout à fait juste. En fait, on ne s’étonne plus de rien en cette ère de réseaux sociaux où la moindre affirmation peut susciter les réactions les plus intenses.

De ces deux débats, il me semble qu’il y a une leçon à tirer. C’est que dans la vie, il n’y a pas de mal à se simplifier la vie.

Le #HalloweenGate a suscité des déchirements sur les réseaux sociaux, entre chroniqueurs, entre collègues, entre amis et même à l’intérieur de certaines familles. Les pro-changement-de-date y ont vu une façon de se donner une chance d’avoir une soirée plus agréable en famille. Les anti-changement-de-date y ont vu un signe de faiblesse d’une nouvelle génération, souvent en ignorant, volontairement ou non, que la décision avait été prise en s’appuyant sur la prévision voulant que de 40 à 60 mm de pluie s’abattraient en quelques heures dans la région, un phénomène météo hors de l’ordinaire.

Car oui, c’était plutôt hors de l’ordinaire. 

On comprendra tout à fait que pour certains, déplacer la fête créait des complications en raison d’un horaire de travail incompatible, de garde partagée, d’obligations familiales variées ou autres. Pour eux, l’impact était évident et la frustration, compréhensible. 

Un futur incertain pour le participe passé

Mais que vient faire la question des participes passés là-dedans? Étrangement, le débat se porte en partie sur le même terrain. Mais peut-être étiez-vous trop occupé à déchirer votre costume sur la place publique pour y porter attention. Résumons en quelques mots. 

L’idée d’une réforme visant à simplifier l’accord du participe passé se pointe le bout du nez au Québec. Après avoir fait un bout de chemin en France et en Belgique, elle est maintenant défendue par le Groupe québécois pour la modernisation de la norme du français (ou le GQMNF, un sigle plutôt complexe pour un groupe qui cherche à simplifier le français!). Si elle était adoptée, en gros, la règle serait la suivante: le participe passé employé avec le verbe être s’accorderait avec le sujet du verbe tandis celui employé avec le verbe avoir serait invariable.

Oublions le fait qu’il est probable que plusieurs parmi ceux décriant ce changement soient eux-mêmes incapables d’accorder correctement un participe passé avec un verbe essentiellement pronominal, un participe passé précédé d’une fraction ou un participe passé suivi d’un infinitif. C’est bien normal. Après tout, la section «Cas particuliers d’accord du participe passé» compte pas moins de 17 articles sur le site de l’OQLF. Si vous n’hésitez jamais lorsque vous écrivez en français, si vous ne vous posez jamais de questions, c’est là qu’il y a un problème.

«Les exceptions vouées à disparaître, selon cette réforme, représentent moins de 10 % des emplois du participe passé alors que les enseignants de français y consacrent des dizaines d’heures en classe», rappelle Mario Désilets, didacticien du français à l’Université de Montréal, en entrevue à TVA Nouvelles. Marie-Éva De Villers, linguiste et auteure du Multidictionnaire de la langue française, abonde dans le même sens. Tout comme Anne-Marie Beaudoin-Bégin, connue sur le web comme L’insolente linguiste. «Les francophones sont saturés de corrections, lance-t-elle en entrevue à la radio de Radio-Canada. On n’est plus capable. Il y en a trop. Des exceptions, il y en a trop.»

Comment se fait-il que des règles «de base» doivent être répétées ad nauseam durant une si grande partie du primaire et du secondaire? Est-il normal que nous soyons encore en train de réviser ces règles «de base» au cégep et même à l’université? 

 «Je l’ai appris comme ça, alors qu’ils l’apprennent aussi comme ça», aurons-nous le réflexe de répliquer. Normal, pensez-vous? Mais arrêtons-nous un moment à cette phrase. Sur quoi repose-t-elle vraiment? Sur notre frustration accumulée à la suite des heures passées devant les multiples exceptions du participe passé? Sur notre crainte de perdre notre «avance» ou notre «privilège» d’avoir acquis une certaine maîtrise d’une règle complexe qui n’améliore pas la compréhension d’un texte? Regardons la chose en face, la société ne sera pas plus ignorante parce qu’elle simplifie cette règle.

En 2019, les problèmes des enfants sont différents. Ils ne sont pas inexistants.

Que cherchons-nous à prouver en mettant des bâtons dans les roues de nos enfants? Au contraire, si nous souhaitons les voir s’épanouir dans divers domaines, pourquoi ne pas leur faciliter la vie lorsque c’est possible?

Malgré toutes les nouveautés, les avancées technologiques et les nouvelles méthodes d’apprentissage, croyez-vous vraiment que les enfants d’aujourd’hui l’ont si facile? Croyez-vous vraiment qu’ils vivent dans la ouate? Qu’ils n’en ont pas assez à gérer? En 2019, les problèmes des enfants sont différents. Ils ne sont pas inexistants.

Ne pas faire de la nouvelle génération une génération de «mous» baignant dans la facilité? Pourquoi alors permettre l’utilisation de la calculatrice? De l’ordinateur? Du cellulaire? 

Tant qu’à y être, pourquoi les adultes se permettent-ils alors l’utilisation d’un régulateur de vitesse dans leur voiture? De sièges chauffants? D’aide au stationnement automatique? «Dans mon temps, les parkings en parallèle, on apprenait à les faire à la force de nos bras et à la sueur de notre front (et de celle de notre père, assis à côté)!»

Il ne s'agit pas de protéger les enfants de tout. Mais entre surprotéger et ajouter des embûches inutilement, il y a une marge.

Jusqu’à quel âge devrions-nous nous créer des problèmes pour faire comprendre aux enfants que la vie, parfois, c’est pas facile? «La vie c’est court, mais c’est long des p’tits bouttes», chantait si bien Dédé. On l’apprend habituellement bien assez tôt, alors que les tracas de la vie d’adulte ne tardent pas à s’abattre sur nous.

Il ne s’agit pas de protéger les enfants de tout. Oui, ces derniers doivent affronter des difficultés, tout le monde sera d’accord là-dessus. Mais entre surprotéger et ajouter des embûches inutilement, il y a une marge. Il n’est pas nécessaire que les adultes s’assurent d’en rajouter lorsque ce n’est pas nécessaire. 

L’Halloween est une fête amusante, éclatée, qui sert à nous extirper du morne quotidien d’automne. Ses qualités ne reposent pas sur une simple date fixée par la tradition.

Le français est une langue belle, vibrante, qui sert à transmettre une riche mémoire. Ses qualités ne reposent pas sur une simple règle fixée par la tradition.

Dans tous les cas, pour discuter de tout ça, avait-on besoin de s’entre-déchirer sur la place publique? Avant de chercher à «endurcir» nos enfants, aspirons donc à leur montrer à débattre respectueusement en leur donnant l’exemple. 

Ce sera déjà ça de gagné.

 

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