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27/03/2020 16:31 EDT

Ma grand-mère ne prend pas le coronavirus au sérieux et ça m'inquiète

À 88 ans, et avec une maladie pulmonaire chronique, elle se retrouve à la fois dans le groupe le plus vulnérable de la population - et le plus têtu.

Hinterhaus Productions via Getty Images

Il est 23 h et je me tiens au-dessus de mon évier de cuisine en mangeant des pâtes au-dessus du chaudron, parce qu’en ce moment, le temps n’existe plus. Au New Jersey, à quelque 30 kilomètres et deux traversées de rivière d’où je suis à Brooklyn, ma mamie de 88 ans dort probablement après une autre longue journée de semi-quarantaine à regarder les nouvelles, à fumer des cigarettes sans arrêt et à s’inquiéter pour moi.

Elle s’inquiète beaucoup pour moi. Elle s’inquiète que je sois toujours célibataire à 31 ans (l’horreur!). Elle s’inquiète de mon cheminement de carrière («Tu fais juste... écrire? Sur l’ordinateur?»). Elle s’inquiète que je prenne le métro, que je prenne le bus, que je marche du métro ou du bus jusqu’à mon appartement, que je prenne un taxi, que je fasse quoi que ce soit après 19 heures, quand il fait noir - ça vous donne une idée.

En ce moment, je m’inquiète pour elle. À son âge et avec sa maladie pulmonaire chronique, elle fait partie des groupes les plus vulnérables et sans doute des plus entêtés de la population à risque de complications du coronavirus. Elle et ses amis ont (heureusement) été forcés de sortir de leur routine habituelle - aller au centre commercial, aller au cinéma, aller au restaurant - mais si ces endroits n’avaient pas été fermés par décret gouvernemental, je n’en doute pas, ils seraient là.

Elle continue de prendre des marches, de se présenter à ses rendez-vous chez le médecin et de retourner au supermarché pour acheter l’humus qu’elle a oublié d’acheter. Elle est présentement vraiment en colère parce que son rendez-vous hebdomadaire chez la coiffeuse a été suspendu indéfiniment.

«Qu’est-ce que je fais avec mes cheveux?», c’est ce que m’a demandé, au bout du fil et de manière très sérieuse, cette femme délicieusement vaniteuse qui est censée ne pas quitter la maison.

Je ne l’ai pas vue depuis plus d’un mois - j’ai l’habitude de la voir au moins toutes les deux semaines - et j’aurais trop peur de la voir parce que je ne sais pas si j’ai le coronavirus et je ne veux pas la rendre malade si je l’ai. Nos autres options de communication ne sont pas géniales non plus. Nous ne pouvons pas utiliser FaceTime parce qu’elle a un vieux téléphone. Nous ne pouvons pas nous envoyer de textos, parce qu’elle n’envoie pas de textos.

Partout dans le monde, les familles sont confrontées à ce sentiment de panique quant à la façon dont leurs proches réagissent à ce bouleversement de nos vies

Un jour, il y a quelques années, j’ai reçu un texto venant de son numéro. C’était une photo d’un sac à main. «Aimes-tu ça?». Je l’ai appelée immédiatement, en supposant qu’elle avait été kidnappée. Un employé du magasin l’avait envoyé en son nom. (J’aimais le sac à main. Elle a un goût irréprochable).

Partout dans le monde, les familles sont confrontées à ce sentiment de panique quant à la façon dont leurs proches réagissent à ce bouleversement de nos vies et au fait que, souvent, leur niveau d’inquiétude ne correspond pas à l’ampleur de la situation.

J’étais furieuse de voir des étudiants en vacances pendant le Spring Break dire qu’ils ne laisseraient pas le risque de contracter le coronavirus les empêcher de faire la fête. Mais ce ne sont pas juste des milléniaux qui refusent de suivre les directives et les consignes - ils pensent que le coronavirus est exagéré, se croient invincibles, ou mélange des deux.

Ces étudiants qui, très franchement, auraient dû être chassés de la plage et devraient maintenant être obligés de rester sur place au lieu de rentrer chez eux et potentiellement propager le virus à leur famille, me font établir des parallèles avec la population plus âgée - ma grand-mère et ses amis. Ce groupe de femmes «matures» présente, à certains égards, presque la même attitude terriblement blasée à ce sujet, et ça pourrait être mortel pour elles.

J’ai pleuré quand j’en ai parlé à ma mère sur FaceTime et elle m’a rappelé, en fait (et à juste titre), que je ne peux pas paniquer à propos de choses que je ne peux pas contrôler, que ma grand-mère reste loin des foules et qu’elle reste souvent à la maison. Mais ce mot - souvent. Il me donne envie d’envelopper ma belle grand-mère et ses cheveux roux, son maquillage toujours parfait et ses petites cigarettes chics dans du papier bulle, de lui apposer un autocollant «fragile» et de la garder enfermée jusqu’à ce que ce grand méchant virus disparaisse.

Mais elle n’est pas si fragile que ça, comme beaucoup de nos grands-parents. Je suis toujours si fière d’avoir une mamie qui a déménagé dans ce pays (NDRL: aux États-Unis) sans parler anglais, qui a rapidement obtenu un emploi dans un cabinet médical et qui y a travaillé pendant des décennies jusqu’à ce que son patron ferme son cabinet et qu’elle soit contrainte de prendre sa retraite à 84 ans. Je suis très fière d’avoir une mamie qui voit plus de films que moi, qui a une vie sociale solide, qui est têtue, indépendante et très directive.

Ces temps-ci, toutes ces choses qui me rendent fière me font soudainement peur. Et si elle touche une poignée de porte infectée et oublie de se laver les mains? Et si quelqu’un dans l’allée des aliments réfrigérés à l’épicerie respire trop près d’elle? Et si ces choses n’arrivent pas, mais que l’ennui et la solitude ont un impact permanent sur sa santé mentale? C’est possible. Et je ne peux rien y faire. Parce que... Oh, c’est vrai! Même si je m’installais dans sa maison (je ne le ferais pas) et que je l’y enfermais (je ne le ferais pas), je pourrais être asymptomatique et lui transmettre le coronavirus moi-même.

Alors je suis là, à manger des pâtes dans la marmite au-dessus de l’évier, me sentant complètement impuissante.

Que pouvons-nous faire alors pour nos proches qui ne prennent pas cette pandémie au sérieux comme nous le souhaitons - et comme ils devraient le faire? Nous pouvons continuer à les appeler sur leur téléphone à clapet, à leur dire que nous les aimons. Nous pouvons faire livrer du hummus chez eux sans leur demander d’abord (car ils diront probablement non si nous le faisons). Nous pouvons continuer à leur rappeler de se laver les mains et à les supplier de rester chez eux.

Peut-être qu’ils commenceront à nous écouter. Et nous pouvons garder à l’esprit leur force et leur ténacité et les laisser nous aider à aller de l’avant d’ici à ce qu’ils soient capables de revenir aux choses importantes - comme les rendez-vous hebdomadaires chez le coiffeur et vous agacer parce que vous n’êtes pas en couple.

Ce texte, initialement publié sur le site du HuffPost États-Unis, a été traduit de l’anglais.