OPINION
11/08/2020 09:32 EDT | Actualisé 11/08/2020 09:33 EDT

Voir plus clair dans la «gestion de l'obésité»

Peut-on un jour aspirer à ce que les personnes grosses soient traitées comme les autres?

Heide Benser via Getty Images

La récente publication d’une nouvelle ligne directrice de pratique clinique sur l’obésité chez l’adulte a beaucoup fait parler. Plusieurs ont souligné les «avancements» que représentent ces lignes. Pour reprendre les mots de mon collègue Mickaël Bergeron, il s’agit en fait surtout de la reconnaissance d’un problème - celui de la stigmatisation liée au poids dans le contexte médical - qui aurait dû être admis depuis longtemps.

Malgré une reconnaissance longuement attendues, mes impressions à l’égard de ce que le document dit - et ne dit pas - demeurent plus que mitigées.

Au-delà d’un vocabulaire souvent plus comptable qu’humain (présentant le poids comme quelque chose à «gérer») et régulièrement pathologisant, certains choix de mots contribuent à infantiliser les personnes grosses, nous dépeignant comme perdues, inaptes à réfléchir et à prendre des décisions par nous-mêmes… du moins sans la présence et les lumières d’un médecin. Pire encore: si la mise en place des recommandations est complexifiée, c’est, notamment, à cause de nos «préférences individuelles»...

Et avant que l’on me réponde que le texte est d’abord destiné aux scientifiques et professionnels de la santé, je vous citerai le passage suivant: «Elle [la ligne directrice portant sur l’obésité chez l’adulte] peut aussi être utilisée par [...] les personnes vivant avec l’obésité ainsi que leurs proches.»

«Présomption de consentement»

Une des choses qui m’a marquée dans cette ligne directrice clinique est en fait un élément qui m’a choquée par son absence. À peu près aucune mention du droit de dire «non». Tout au long du processus décrit - et illustré dans l’infographie - on effleure à peine la possibilité qu’une personne grosse ne désire pas maigrir ou parler de son poids. Lorsqu’on aborde finalement la question, on s’empresse de nous mettre sur le dos, à nous, les patients gros, l’absence de désir de vouloir «s’attaquer à ce problème». 

Si je vais chez le médecin pour un problème qui n’a aucun rapport, de près ou de loin, avec mon poids, je ne vois aucunement la pertinence d’aborder celui-ci.

Cette «présomption de consentement» confirme une idée préconçue que je perçois régulièrement à l’égard des personnes grosses: penser que nous sommes un groupe homogène. Que nos histoires se ressemblent. Que nos poids corporels ont des raisons d’être similaires. Et que nous cherchons tous à maigrir.

Rien n’est plus faux, pourtant. Le poids est le résultat de facteurs aussi nombreux que complexes relevant de la génétique, de l’environnement, des conditions socio-économiques et plus encore. Ce qui fait que les chances que nos «histoires corporelles» se répètent sont beaucoup plus minces (!) que certains voudraient le croire.

Des questionnements éthiques…

Je me questionne également sur la réelle objectivité de cette ligne clinique. Après tout, elle est le fruit de la collaboration entre l’Association canadienne des médecins et chirurgiens bariatriques et Obésité Canada, dont un des objectifs primaires est la reconnaissance de l’obésité à titre de maladie chronique. L’organisme, connu pour ses positions promédication et prochirurgie, est financé au moins en partie par des compagnies pharmaceutiques et de pertes de poids. Compagnies dont les produits et services (médicaments et programmes de pertes de poids) sont des recours abondamment recommandés dans la ligne directrice...

La très longue liste des intérêts concurrents à la fin du document m’apparaît encore plus troublante: financement et subventions de recherches, compagnies pharmaceutiques, honoraires de ces dernières et options d’achat d’actions se côtoient dans ce qui m’apparaît comme des relations tout sauf rassurantes. Tout laisse croire que la survie de la recherche et du milieu de la santé gravitant autour des questions de poids est strictement dépendante des fonds injectés par l’industrie (alimentaire, pharmaceutique, etc.) et que les deux évoluent dans une proximité qui est, au mieux, malsaine.

Une ligne directrice pour les plus privilégiés

Au-delà même du consentement et de l’éthique, j’ai aussi constaté une absence complète de considérations des différents privilèges/oppressions autour des méthodes et approches proposées. L’accès à un nutritionniste gratuit dans le système public est loin d’être évident… S’attend-on à ce que toute personne grosse (qui veut maigrir) ait les moyens d’assumer les coûts associés à une «thérapie nutritionnelle» au privé?

Et on ne parle même pas de la médication - très coûteuse - proposée dans le document. L’orlistat, suggéré dans la pharmacothérapie, n’est pas couvert par le régime d’assurance médicaments du Québec. Ce médicament coûtait environ 175$ par mois en 2015. La liraglutide, couverte dans certains cas seulement par le régime québécois, avait un coût similaire à la même période (environ 170$ par mois en 2016).

Ces montants élevés sont loin d’être à la portée de tout le monde. Surtout en l’absence d’un régime d’assurance avec l’employeur, pourtant une rareté dans les emplois précaires et/ou à salaires moins élevés.  Il est pourtant démontré que le fait d’être en situation de pauvreté et/ou d’insécurité alimentaire tend à favoriser le développement d’un poids jugé «trop élevé» selon les standards de l’IMC.

La chirurgie bariatrique exige, selon le cas, une convalescence allant d’un à trois mois. C’est loin d’être une possibilité pour tous, incluant les personnes les plus désireuses de compléter ce qui est présenté comme un «parcours parfait» de la «gestion de l’obésité».

À mes yeux, tout cela dépeint cette «gestion de poids» comme un processus destiné à un club sélect qui, avant même de la considérer, doit en avoir les moyens.

Peut-on un jour aspirer à ce que les personnes grosses soient traitées comme les autres? Sans être rejetées par un système qui, lorsqu’il met enfin l’accent sur notre réalité, ne tarde jamais à ajouter une couche de blâme ou de stigmatisation?

S’il y a un passage de la ligne directrice avec lequel je suis d’accord, c’est celui à l’effet que le poids n’est pas auto-infligé. Et que cette perspective doit changer. Pourrait-on commencer par insister sur la sensibilisation à cet effet, avant même d’espérer faire évoluer le reste?