OPINION
09/07/2020 09:33 EDT

Les policiers ont lancé des gaz lacrymogènes. Mon corps en sera peut-être marqué à vie.

Il est temps d'interdire l'utilisation d'une arme liée aux fausses couches et aux troubles menstruels.

Je travaillais comme observatrice juridique à San Francisco lorsque j’ai été exposée à l’agent chimique connu sous le nom de gaz lacrymogène.

Présenté comme la tactique connue de «dispersion des émeutes» la plus sûre dans les manifestations, le composé est classé comme un agent de guerre chimique et son utilisation est interdite en temps de guerre. Pourtant, il a récemment été utilisé à Montréal pour disperser une manifestation de Black Lives Matter à la suite de la mort de George Floyd, et a été déployé d’innombrables fois à travers les États-Unis au cours du dernier mois.

MARTIN OUELLET-DIOTTE/AFP via Getty Images
Du gaz lacrymogène déployé lors d'une manifestation en Montréal en juin dernier.

Je dois personnellement vivre avec des perturbations à long terme de ma santé reproductive depuis que j’y ai été exposée. Ça s’est produit juste après l’investiture du président américain Donald Trump, alors que j’étais étudiante de premier cycle à l’Université de Stanford en Californie. Un besoin pressant de porte-paroles lors de rassemblements et de manifestations m’avait incitée à suivre une formation auprès de la National Lawyers Guild. J’étais fière de porter ma casquette vert néon et mon gilet réfléchissant, symboles de mon désir de soutenir les droits des personnes qui manifestent en documentant le comportement de la police et en mettant en relation les personnes arrêtées avec un avocat dans l’immédiat.

La manifestation a été pacifique, mais l’atmosphère était lourde. Rapidement, la police anti-émeute a tiré des grenades lacrymogènes directement dans la foule, au lieu de les lancer en l’air. Loin de s’estomper, ces gaz ont provoqué le chaos. Même depuis le bord de la foule en fuite, je ne pouvais pas échapper au nuage qui se répandait rapidement.

Quelques secondes après le contact, je n’ai rien senti. Puis la poudre de chlorobenzylidène malononitrile a commencé à adhérer à l’humidité de ma peau. Une forte sensation de brûlure dans mes yeux, mon nez et l’intérieur de ma bouche a suivi. Mes yeux ont commencé à pleurer, aggravant la douleur. J’avais la nausée et le souffle court à cause des récepteurs de la douleur qui s’activaient dans mon corps. Je me suis échappée et une infirmière m’a rincé les yeux à l’eau froide, en mettant ma veste dans un sac en plastique. La brève exposition a fait en sorte que les effets n’ont duré que quelques heures. Je n’ai pas été touchée par une cartouche ou une matraque. En tant que femme autochtone présente dans une manifestation, je me suis sentie chanceuse.

Je n’avais aucune idée de ce qui m’était arrivé. Je me demandais si la police avait elle aussi une idée de ce qu’elle m’avait fait.

Puis, deux jours plus tard, je n’ai pas eu mes règles comme prévu.

Je savais que l’exposition aux gaz lacrymogènes me faisait courir un risque plus élevé de contracter une pneumonie, mais ce n’était pas un effet secondaire que j’avais prévu. Les semaines ont passé. Cette sensation de nausée est restée. Finalement, j’ai eu mes règles au bout de presque trois mois, mais il m’a fallu encore plus de temps pour retrouver un sentiment de normalité. J’ai pris contact avec l’infirmière qui m’avait aidée et elle m’a rapporté vivre le contraire : des saignements incessants et des crampes douloureuses pendant des semaines. J’ai parlé à d’autres personnes qui ont plus intensément gazés à Standing Rock, et elles n’ont pas eu leurs règles pendant un an.

Être en première ligne d’un mouvement de justice sociale peut être très difficile - émotionnellement et physiquement - mais une absence de règles pendant un an est une perturbation grave des fonctions du système endocrinien, qui ne peut être expliquée seulement par le stress.

Je n’avais aucune idée de ce qui m’était arrivé. Je me demandais si la police avait elle aussi une idée de ce qu’elle m’avait fait.

Courtoisie/Eva Grant
L'auteure lors d'une manifestation à Standing Rock aux États-Unis.

La War Resisters League, une organisation pacifiste, considère les troubles menstruels comme un effet secondaire possible des gaz lacrymogènes. Il existe très peu de recherches sur les effets négatifs à long terme, et encore moins d’études sur les personnes dont le système reproductif comprend un utérus et des ovaires.

Voici quelques éléments que nous connaissons sur le lien possible entre l’exposition aux gaz lacrymogènes et les fausses couches, ainsi que sur les effets néfastes sur le fœtus pendant la grossesse :

  • En 1988, les Nations unies ont attribué des «dizaines» de fausses couches aux gaz lacrymogènes lancés par les soldats israéliens contre des manifestants palestiniens.

  • En 2011, le Chili a temporairement interdit l’utilisation de gaz lacrymogènes contre les manifestants après qu’une étude de l’Université du Chili eut montré que le chlorobenzylidène malononitrile pouvait provoquer des fausses couches, en plus «d’affecter la fonction reproductive, endommager le fœtus au cours du dernier trimestre de la grossesse et les enfants au cours des premières années de vie».

  • En 2012, l’organisation à but non lucratif Physicians for Human Rights a rapporté que, après l’utilisation de gaz lacrymogènes par les forces gouvernementales au Bahreïn, les médecins ont déclaré avoir remarqué une augmentation significative des fausses couches dans les quartiers où les gaz lacrymogènes étaient fréquemment utilisés.

  • En 2016, une publication de la Bibliothèque nationale de médecine des États-Unis a cité des rapports circonstanciels suggérant «une corrélation entre l’exposition aux gaz et les fausses couches».

Comme il y a peu de recherches concernant les effets des gaz lacrymogènes sur la reproduction et la fertilité, les militants tirent la sonnette d’alarme. Beaucoup sur Twitter ont rapporté des saignements spontanés et des crampes douloureuses qui ont duré des semaines après une exposition, même chez des personnes qui ont un stérilet ou qui étaient sous testostérone. Elles demandent à savoir ce qui a été fait à leur corps sans leur consentement.

Je valorise énormément la recherche scientifique, mais je ne crois pas en l’infaillibilité de la science, ni en sa capacité à présenter des résultats totalement exempts de biais. Les femmes de couleur comme moi sont déjà sous-représentées dans la recherche médicale. Nous subissons quotidiennement les conséquences d’une base de connaissances scientifiques insuffisante pour les questions qui nous touchent de manière disproportionnée, et si nous sommes également queer, non binaires ou trans, ce fardeau s’intensifie.

Les infrastructures coloniales ont participé pendant des siècles au «terrorisme reproductif», le terme que j’utilise pour attirer l’attention sur la façon dont l’État a violemment mis à mal la relation des Noirs et des autochtones avec leur propre santé reproductive. Ce terrorisme englobe des expériences gynécologiques forcées sur des femmes africaines asservies, des abus sexuels sur des enfants autochtones dans des pensionnats, le refus de traiter des hommes afro-américains atteints de syphilis, des morts-nés en raison des fuites de gaz dans la Première nation crie du Lubicon, et la stérilisation forcée de mères autochtones.

Il ne m’appartient pas de présenter des solutions globales, mais il m’appartient de partager mon expérience et d’utiliser ma voix pour appeler au changement.

L’utilisation de gaz lacrymogènes fait partie de cet héritage de terrorisme reproductif que le Canada et les États-Unis ont infligé aux Noirs et aux autochtones sous le couvert de la «science», du «progrès» ou simplement de «l’utilité».

C’est de la terreur que d’être exposée à une arme chimique dont les effets à long terme n’ont jamais été étudiés.

C’est de la terreur que d’être exposée à un risque de fausse couche ou de cycles menstruels imprévisibles.

C’est de la terreur que d’être forcée de choisir entre ma capacité à avoir des enfants et ma capacité à me battre pour un avenir meilleur pour ces enfants.

En 1989, le Dr Howard Hu et d’autres enquêteurs de Médecins pour les droits de l’homme ont affirmé que si une arme présentait un «risque trop grave» pour le public, il était «de la responsabilité des responsables de la sécurité publique de décider des alternatives». Il ne m’appartient pas de présenter des solutions globales, mais il m’appartient de partager mon expérience et d’utiliser ma voix pour appeler au changement.

Je veux éviter qu’une autre personne vive ce que j’ai vécu, incertaine des dommages que l’État m’a causés en assistant pacifiquement à une manifestation. L’utilisation de gaz lacrymogènes doit être interdite au Canada.

Le député néo-démocrate Matthew Green a parrainé une pétition de la Chambre des communes demandant son interdiction à l’échelle nationale avec comme motif que ce produit «peut causer et a causé la mort, des fausses couches et des effets importants sur la santé à long terme».

Il est urgent de réformer le système judiciaire canadien afin de prévenir la violence insensée infligée aux populations noires et autochtones. Ces objectifs prendront du temps, mais il y a une raison pour laquelle j’ai continué à revêtir ma chère casquette d’observatrice juridique après toutes ces années. C’est parce que je sais qu’une petite action suffit pour donner de l’espoir. Et cette action, c’est l’interdiction des gaz lacrymogènes.

Ce texte, initialement publié sur le HuffPost Canada, a été traduit de l’anglais.