DIVERTISSEMENT
10/03/2020 02:11 EDT | Actualisé 10/03/2020 02:20 EDT

«Fugueuse»: une finale grossière et irréfléchie

La série s’est éparpillée de semaine en semaine, au point d’en oublier sa principale raison d’être...

Facebook/Fugueuse

La grande finale de la deuxième saison de Fugueuse a été diffusée ce lundi 9 mars, après dix semaines au cours desquelles la crédulité des téléspectateurs québécois aura rarement été autant mise à rude épreuve.

Comme si elle avait écrit sa conclusion en ayant sa liste d’éléments à cocher à portée de main, Michelle Allen a créé un effet domino afin que les autorités puissent rapidement passer les menottes aux Damien Stone (Jean-François Ruel), Jérôme Montagne (Nicolas Canuel) et Augustin Lewinski (Francis La Haye).

Le tout en offrant des réponses aux questions demeurées en suspens - même si nous les connaissions déjà, pour la plupart.

Mais l’autrice nous a surtout fourni encore plus de matière pour alimenter notre haine infinie pour le personnage de Josianne Primeau (Marie-France Lambert), la supérieure de Fanny.

Mais en voulant justifier les méthodes hautement répréhensibles de son personnage d’un point de vue dramatique, Allen a commis une faute remettant en question l’objectif premier de la série.

Facebook/Fugueuse

ATTENTION: DIVULGÂCHEURS

Tout d’abord, nous nous doutions bien qu’Augustin Lewinski était derrière le meurtre de Carlo Stevenson (Iannicko N’Doua-Légaré), et que Damien s’était fait offrir le poste de DJ dans le bar du riche cocaïnomane instable émotionnellement pour acheter son silence.

Tel un génie du crime, Damien n’a pas raté sa chance de mettre ses empreintes sur la dépouille de Carlo en récupérant son argent. Heureusement pour lui, aucun enquêteur n’a été assez vif d’esprit pour comparer lesdites empreintes avec celles des criminels répertoriés (doit-on rappeler que Damien a fait de la prison?).

Prenez une grande respiration, c’est loin d’être terminé.

Heureusement pour nos braves représentants des forces de l’ordre, le blouson de Damien, taché du sang de Carlo, sera demeuré dans la poubelle de l’ex-pourvoyeur de patates frites suffisamment longtemps pour permettre à la police de mettre la main dessus, et de renvoyer le rappeur déchu derrière les barreaux.

Se jeter dans la gueule du loup

Fanny a ensuite accompagné Augustin dans sa somptueuse demeure, devant laquelle Josianne n’a évidemment pas cru bon de stationner une voiture banalisée. Vous savez, au cas la situation dégénèrerait… Mais nous y reviendrons.

«Ils m’ont cr*ssée dehors, parce que je n’aime pas ça, les règlements», a de nouveau martelé Fanny Couture, agente double, qui n’a eu qu’à engloutir un verre de vin pour convaincre Augustin qu’elle évoluait désormais du mauvais côté de la loi.

L’alcool a ensuite coulé à flots, Fanny a été confrontée aux images du viol collectif dont elle avait été victime dans l’une des scènes les plus marquantes de la première saison, puis ses collègues sont arrivés juste à temps pour empêcher Augustin de lui refaire vivre l’enfer.

«Vous étiez où, tabarn*k?» a alors demandé Fanny, paniquée.

La question était légitime.

Bref, pour résumer aussi rapidement que cet ultime épisode a voulu refermer les livres et permettre à Fanny de regarder vers l’avenir : Jim O’Brien (Mathieu Baron) a révélé aux policiers que Jérôme Montagne avait jadis fait installer des caméras chez Augustin. Une précieuse information qui a permis aux autorités de mettre tout le monde aux arrêts et de découvrir un réseau de pédophiles auquel Jérôme fournissait des vidéos de viols d’adolescents. Alex (Robin L’Houmeau) a été sauvée in extremis, s’est réconciliée avec sa mère, et peut désormais rêver d’une vie paisible avec Daisie (Jemmy Echaquan Dubé) et sa fille Hope.

Josianne. Primeau.

Tout cela nous ramène enfin à l’inimitable Josianne qui, non seulement a laissé sa protégée s’aventurer sans protection, sans ressources et sans arme dans la forteresse d’un présumé meurtrier, mais celle-ci a été en mesure de trouver «les mots justes» pour justifier sa décision.

«Je ne veux surtout pas alerter personne. Elle a une formation, elle est intelligente, on reste en contact», a-t-elle déclaré, comme si elle parlait d’une enfant à qui on avait demandé pour la première fois d’aller chercher une pinte de lait seule au dépanneur.

Ceci étant dit, Michelle Allen avait un atout dans sa manche. Ou du moins, c’est ce qu’elle croyait.

L’autrice a confirmé qu’elle était consciente des décisions et du raisonnement totalement insensés et irresponsables de Josianne, qui a profité de la vulnérabilité de Fanny pour la pousser à aller au bout de ses limites - et même au-delà - sans se soucier des conséquences.

«Il n’y a pas juste les pimps qui savent se servir de nos fragilités pour nous manipuler», a finalement lancé Fanny à sa supérieure après lui avoir remis sa démission.

Et il y a dans cette réplique ô combien punchée le coeur du problème de cette deuxième saison.

La première saison de Fugueuse avait pour mandat de sensibiliser le public à un important problème de société, le confrontant à une réalité extrêmement dure à accepter, tout en cherchant à convaincre les victimes de faire confiance au système de justice pour les aider à retrouver une vie normale.

Tout au long de cette deuxième saison, la figure d’autorité du service de police nous a été présentée non pas comme une personne sensée, empathique et digne de confiance, mais comme une personne reproduisant dans son milieu de travail les mêmes comportements manipulateurs et insidieux que ceux des criminels qu’elle pourchasse.

Le problème est d’autant plus grave considérant le parcours de Fanny, à qui les spectatrices sont appelées à s’identifier.

Bref, pour faire oeuvre utile et établir les bases d’un dialogue constructif avec les personnes concernées, on repassera.

Facebook/Fugueuse

Le mot de la fin

En guise d’épilogue, Fanny a finalement eu droit à des excuses de la part de Damien, qui lui a souhaité d’être heureuse. Comme douce vengeance, Fanny lui a révélé son ventre arrondi, avant de reprendre le contrôle total de sa destinée aux côtés de l’homme qu’elle aime, dans l’unique scène où elle se sera retrouvée au volant d’une voiture - un fait pour le moins inusité pour un personnage de policière.

Si nous dressons le bilan de cette deuxième saison, nous remarquons encore et toujours qu’il y a un monde entre les promesses d’un premier épisode qui annonçait une intrigue beaucoup plus ambitieuse, et les révélations d’un dernier droit où il aura surtout été question d’un psychopathe ayant un sérieux complexe d’infériorité face à son père et ses perversions.

La quantité astronomique de raccourcis narratifs empruntés au fil des semaines, les innombrables invraisemblances, la multitude de problématiques fort substantielles sur papier, mais sous-développées à l’écran, ont fait de Fugueuse, la suite une production qui s’est éparpillée de semaine en semaine, et ce, au point d’en oublier sa principale raison d’être.

La boucle est bouclée, certes, mais il y a tant de pierres qui n’ont pas été retournées...

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