DIVERTISSEMENT
05/02/2020 13:27 EST | Actualisé 06/02/2020 13:35 EST

«Fugueuse»: étirer l'élastique de la vraisemblance

Une deuxième saison qui est loin de faire l'unanimité...

Facebook/Fugueuse

L’une des phrases que les téléspectateurs ont dû prononcer le plus souvent en visionnant la première saison de Fugueuse fut certainement : «Mais voyons donc, ça s’peut pas!»

Une réaction qui exprimait la consternation et l’incompréhension du public face à la descente aux enfers aussi bouleversante que déstabilisante d’une adolescente pourtant promise à un brillant avenir. Une triste histoire qui se rapprochait beaucoup plus de la réalité que nous pouvions/voulions le croire au premier abord.

Après cinq épisodes de cette deuxième saison, l’auditoire est susceptible d’avoir le même genre de réactions, mais pour d’autres raisons.

Car il y a une grande différence entre le réalisme et la vraisemblance en fiction.

Dès le départ, la trame dramatique de Fugueuse: la suite n’est aucunement réaliste, mais semblait vouloir demeurer suffisamment vraisemblable - à condition d’accepter d’entrée de jeu que nous nous retrouvons face à une mise en situation extrêmement extraordinaire - pour conserver notre intérêt.

Malheureusement, plus les semaines passent, plus la série de Michelle Allen privilégie les images faciles et les raccourcis scénaristiques pour arriver à ses fins.

Facebook/Fugueuse

ATTENTION: DIVULGÂCHEURS

Dès les deux premiers épisodes, le récit de la nouvelle Fanny (Ludivine Reding) imaginé par l’autrice dévoilait tout son potentiel, son désir évident de ratisser plus large en explorant les différentes facettes de cet important problème de société, des conséquences sur les personnes prises dans ses rouages, et des dommages collatéraux sur les membres de leur famille.

Mais d’un épisode à l’autre, le récit semble de plus en plus se refermer sur lui-même pour se concentrer de nouveau sur Fanny, ses décisions discutables (comme ne pas mentionner à ses supérieurs - la police, faut-il le rappeler - que Carlo est à ses trousses), et sa mission sociale devenant de plus en plus personnelle (après avoir découvert le rôle qu’a joué ce même Carlo dans la mort de son amie Ariane).

Évidemment, le mensonge et les faux-semblants demeurent au centre de l’écriture de Michelle Allen. Mais ceux-ci servent ici un tout autre but que cette dernière ne parvient pas toujours à gérer efficacement, faisant constamment osciller Fanny entre le rôle de l’héroïne et celui de la victime.

Si l’idée demeure excellente, la distinction entre ces deux facettes a malheureusement tendance à être beaucoup trop prononcée d’une scène à l’autre. Les cicatrices du passé tourmenté de la jeune femme auraient dû se faire sentir davantage par des changements au niveau de son attitude, de sa personnalité, voire le résultat même de la difficile reconstruction par laquelle elle a dû passer. Pas seulement par quelques crises de panique.

Le hasard fait bien (ou mal) les choses 

Le problème, également, c’est que si, dansDistrict 31, le quartier desservi par les hommes de Daniel Chiasson semble parfois s’étendre sur la totalité de l’île de Montréal (et même au-delà), toute l’action de Fugueuse semble se dérouler à l’intérieur d’un quadrilatère d’un kilomètre carré.

Tout est fait ici pour que les personnages se croisent continuellement et doivent faire tout pour s’éviter. 

Il s’agit assurément du contraste le plus important avec la première saison, dans laquelle il y avait cette constante inquiétude que Fanny puisse disparaître à tout moment, et finir enfermée quelque part au Canada.

Le client chouchou de Natacha (Mathieu Baron) travaille, comme par hasard, au café situé juste en face du parc où flânent Fanny, Daisie et cie.

Jessica (Camille Felton) s’est retrouvée au bon endroit, au bon moment, pour voir Fanny faire du squeegee pour la seule et unique fois de sa vie.

Carlo a réussi à localiser en deux temps, trois mouvements la petite famille de Damien Stone pour faire passer son message.

Échapper à Carlo? Rien de plus facile : vous n’avez qu’à vous réfugier au sud du boulevard René-Lévesque ou au nord de Saint-Joseph.

Il n’y a pas dans Fugueuse: la suite ce sentiment d’urgence, cette impression d’être complètement démuni et impuissant face au pire scénario envisageable. La série introduit de nombreuses pistes intrigantes, certes, mais finit par s’éparpiller en n’accordant à aucune d’entre elles une attention assez soutenue.

Des jeunes disparaissent et meurent dans des circonstances horrifiantes. Fanny est placée dans une position très précaire, car il n’y avait pas une seule seconde à perdre dans ce dossier. À la mi-saison, cette tension s’est complètement évaporée.

Construire un univers

Il y a aussi de sérieux problèmes dans la façon dont l’univers prend forme à l’écran, trop d’éléments paraissant forcés, artificiels, arrachant continuellement le récit à toute forme de réalité.

La scène où Fanny croise des jeunes dans la rue dansant au rythme de la nouvelle chanson de Damien Stone est un des exemples les plus flagrants.

On n’a pas fait moins subtil depuis la fameuse scène du party au chalet dans le premier épisode de Yamaska - car rien ne dit «fin de semaine entre gars dans le bois» qu’une séquence montrant nos jeunes hommes en train de danser autour (et sur) une table à pique-nique comme s’ils étaient dans une discothèque de Laval.

L’adresse de l’appartement de Karim qui est écrit en graffiti pour nous souligner que nous traînons dans les bas-fonds de Montréal.

Le portier installé et le tapis rouge déroulé devant le bar Le vol de nuit à 11 heures le matin.

Le langage corporel de Fanny, qui n’a pas l’air d’avoir passé à travers une seule journée d’entraînement à Nicolet.

Etc.

L’un des points intéressants demeure néanmoins l’idée de nous montrer la difficile réinsertion sociale de Damien Stone. L’autrice nous a même invités à revoir nos positions face au personnage lorsque ce dernier a prévenu Fanny du danger qui la guette, plutôt que d’exécuter les ordres de Carlo pour regagner sa liberté - et possiblement la reperdre par la même occasion.

Mais, encore là, nous imaginons mal un rappeur condamné pour proxénétisme, qui cherche tant bien que mal à relancer sa carrière, sortir une chanson dans laquelle il se paie la tête de sa victime en la traitant de «pute» à la minute où il sort de prison.

La patience est une vertu?

Certes, il reste encore cinq épisodes au compteur de cette deuxième saison. Nous aurons bientôt droit, nous dit-on, à notre lot de scènes chocs qui risquent de faire beaucoup jaser. Il ne reste plus qu’à voir quelle sera la réelle portée desdites scènes chocs.

Permettront-elles à la série de réellement aller plus loin et de faire écho aux nombreuses pistes introduites, mais encore sous-développées? C’est tout à fait probable, et même souhaitable.

Mais pour le moment, la moitié de ce deuxième tour de piste n’a été qu’une (très) longue entrée en matière. Michelle Allen est allée à la fois beaucoup trop vite dans le développement de certaines idées, et beaucoup trop lentement pour en tirer une réelle matière, et jouer avec les cordes sensibles du spectateur.

Le potentiel demeure immense. Mais comme pour l’enquête en cours, le temps commence à presser.

Fugueuse est diffusée le lundi à 21h, sur les ondes de TVA.

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