Des fraises du Québec se gaspilleront cet été

Malgré un engouement «incroyable» pour l'achat local, des producteurs prévoient devoir laisser des fruits au champ cet été. Et ce n'est pas seulement la faute de la COVID-19.
Des fraises du Québec risquent fort de pourrir sur les plants cet été.
Des fraises du Québec risquent fort de pourrir sur les plants cet été.

Plusieurs des délicieuses fraises cultivées au Québec ne se rendront pas jusque dans nos assiettes cet été. L’arrivée tardive des travailleurs étrangers forcera certains producteurs à laisser des fruits se gaspiller dans les champs. Et la vague d’amour et de solidarité «sans précédent» envers les agriculteurs de chez nous n’y changera malheureusement pas grand-chose.

«Déjà, il y a 25 à 30% de mes fraises qui sont restées dans le champ», déplore Nathalie Bruneau, une productrice de petits fruits de Lavaltrie, dans Lanaudière.

La pandémie de COVID-19 a retardé d’au moins deux semaines l’arrivée de la centaine de travailleurs étrangers, pour la plupart des Guatémaltèques, embauchés par la Bleuetière Point du jour. Un retard auquel s’ajoute la quarantaine de 14 jours à laquelle doivent se soumettre les travailleurs avant de pouvoir se mettre à l’ouvrage. La récolte des fraises hâtives a donc dû s’amorcer avec à peine trois travailleurs dans les champs de Mme Bruneau.

Guy Pouliot, copropriétaire de la ferme Onésime Pouliot à l’île d’Orléans, évoque des défis de main d’oeuvre similaires. Même si la saison s’amorce un peu plus tardivement dans la région de la Capitale-Nationale que dans Lanaudière, l’agriculteur ignore s’il pourra rattraper le retard avant que ses fraises ne se gaspillent, alors que 30% de ses travailleurs manquent encore dans les champs.

«Si on tire une ligne vite, on pourrait dire que s’il m’en manque 30% c’est 30% [de fraises] que je ne récolterai pas», évoque M. Pouliot, insistant toutefois sur le caractère imprévisible de dame Nature, qui pourrait venir brouiller les cartes - pour le meilleur ou pour le pire.

Guy Pouliot, copropriétaire de la ferme Onésime Pouliot, à l'île d'Orléans.
Guy Pouliot, copropriétaire de la ferme Onésime Pouliot, à l'île d'Orléans.

Alors qu’il s’attendait à une récolte tardive en raison de l’hiver qui s’est éternisé, la canicule que la province a connue à la fin du mois de mai a précipité le mûrissement des fruits. Et la chaleur qui s’est installée sur la province cette semaine risque de bousculer davantage les agriculteurs.

«Il est pratiquement impossible de tout récolter cette année», concède-t-il. «Mais tant que la récolte n’est pas finie, dire un chiffre, c’est vraiment du pif-o-mètre».

«C’est très difficile pour les producteurs actuellement, financièrement et psychologiquement», constate le président de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Marcel Groleau. «C’est très décevant de ne pas pouvoir récolter des fruits qui sont prêts à être cueillis et qui représentent souvent des années de travail avant d’être en mesure de les rentabiliser.»

Vague de solidarité

Pour Nathalie Bruneau, qui congèle aussi partie de sa récolte pour la vendre sous la bannière Fruit du jour, le printemps a pourtant été exceptionnel. C’est l’une des très rares marques à offrir des fruits surgelés 100% québécois.

«On a fait des super ventes de fruits congelés», s’enthousiasme-t-elle. Alors que l’engouement pour l’achat local était palpable pendant le confinement, les produits de ses compétiteurs étrangers peinaient à se rendre jusque sur les tablettes québécoises.

Nathalie Bruneau cultive des fraises, des framboises et des bleuets dans ses champs.
Nathalie Bruneau cultive des fraises, des framboises et des bleuets dans ses champs.

Résultat? «Les ventes ont explosé pis l’ouvrage avec!» lance la productrice avec un rire contagieux. Elle craint toutefois de ne pas pouvoir surfer sur cette nouvelle visibilité: ses congélateurs sont vides et le manque de main d’oeuvre compliquera la tâche de les regarnir avec la récolte de cet été.

Même si le programme J’y vais sur-le-champ, financé au coût de 45 millions de dollars par le gouvernement du Québec, a réussi à attirer quelque 1600 Québécois dans les fermes, les producteurs de fraises sont loin d’y voir une panacée.

«Ils disent que les Québécois vont venir travailler, mais pas pour cueillir des fraises. Ils ne sont pas intéressés à venir travailler à quatre pattes», déclare Mme Bruneau, catégorique.

Même Marcel Groleau, qui voit d’un oeil favorable le programme d’incitatif agricole, admet qu’à court terme, les travailleurs québécois ne pourront pas être aussi productifs que la main d’oeuvre guatémaltèque ou mexicaine spécialisée.

«Ce n’est pas parce que les Québécois ne sont pas travaillants, c’est parce qu’ils ne sont pas entraînés.»

- Marcel Groleau, président de l'Union des producteurs agricoles

«Moi ce que j’ai toujours dit c’est que si on a 65-70% des travailleurs spécialisés étrangers et qu’on complète l’équipe par un 25-30% de travailleurs locaux, ça peut fonctionner. Mais s’il manque 75% des travailleurs étrangers, c’est sûr que tu ne peux pas remplacer ça par des travailleurs locaux.

Il s’empresse toutefois de préciser que ce n’est pas une réflexion sur la vaillance des Québécois. «Je veux être très clair. Ce n’est pas parce que les Québécois ne sont pas travaillants, c’est parce qu’ils ne sont pas entraînés, dit-il. Il y a une distinction claire à faire. On a des gens qui veulent travailler, mais comme dans n’importe quel emploi, l’entraînement amène l’expérience.»

S’il a confiance de voir l’industrie réfléchir à un «plan B» pour l’an prochain, dans l’éventualité où la pandémie continuerait de compliquer l’arrivée de la main d’oeuvre étrangère, M. Groleau concède qu’il serait bien difficile de redresser le tir cette année, du moins pour les fraises.

«Des grosses remises en question»

Même pour les «chanceux» comme Fraisebec, qui avait environ 80% de sa main d’oeuvre au moment d’entamer la récolte, les défis ne manquent pas.

Isabelle Charbonneau, copropriétaire de la ferme située à Sainte-Anne-des-Plaines dans les les Laurentides, ne croit pas perdre de fraises cet été. La popularité renouvelée de l’autocueillette - une activité familiale intéressante pour «les gens qui sont tannés d’être encabanés», croit l’agricultrice - vient donner un petit coup de pouce pour récolter les fruits dont les employés n’ont pas le temps de s’occuper.

Pas de pertes, donc. Mais encore faut-il écouler la marchandise. Et malheureusement, le prix des fraises n’a rien d’alléchant pour les producteurs québécois depuis quelques années, alors que les coûts de main d’oeuvre ne cessent d’augmenter. Un poste de dépenses qui représente 50% des coûts de production d’un panier de fraises ou de framboises, souligne Marcel Groleau.

«L’agriculture, c’est vraiment pas facile», résume Mme Charbonneau, la déconfiture dans la voix. «Il y a des grosses remises en question. On vit un stress énorme.»

Elle pointe du doigt les augmentations en rapide succession du salaire minimum et l’ajout de deux journées d’absence rémunérées par année à la loi des normes du travail. Avec ces contraintes, impossible, soutient-elle, d’être compétitif avec les fraises américaines, qui garnissent encore les tablettes lors de l’arrivée des premières fraises du Québec.

«Les gens mangent des fraises toute l’année peu importe d’où elles viennent.»

- Jennifer Crawford, directrice générale de l'Association des producteurs de fraises et framboises du Québec

Si Nathalie Bruneau et Isabelle Charbonneau aimeraient voir les bannières arrêter d’acheter des fraises américaines dans les jours qui précèdent l’arrivée des fraises hâtives québécoises, la directrice générale de l’Association des producteurs de fraises et framboises du Québec Jennifer Crawford se fait plus philosophe.

«Ça serait intéressant, mais ils répondent à la demande des consommateurs», rappelle Mme Crawford. «Les gens mangent des fraises toute l’année peu importe d’où elles viennent.»

Il devient donc primordial pour les détaillants d’éviter les ruptures de stock, souligne Pierre-Alexandre Blouin, président-directeur général de l’Association des détaillants en alimentation du Québec, qui représente les détaillants-propriétaires et non les bannières.

«Si le client a envie d’avoir des fraises, il faut en avoir sur les tablettes», dit-il. «Et on est très dépendant de la température. Il y a pleins d’aléas qui peuvent faire que la période de culture va être retardée. Nous, on ne peut pas avoir des étals à moitié vide, donc il faut palier ces éventualités-là.»

Somme toute, Jennifer Crawford estime que les producteurs ont une «excellente collaboration avec les chaînes», qui sont informées de l’état des récoltes par l’entremise d’une chambre de coordination. «Aussitôt qu’elles le peuvent, la plupart tassent les fraises américaines», assure-t-elle.

Les fraises du Québec sont disponibles du début du mois de juin aux premières gelées d'octobre.
Les fraises du Québec sont disponibles du début du mois de juin aux premières gelées d'octobre.

D’ailleurs, les agriculteurs doivent accepter une partie du blâme pour les difficultés qu’ils éprouvent à écouler leur marchandise en ce début de saison, selon Guy Pouliot.

«On pensait, moi le premier, qu’on aurait une saison tardive. Si on devance de 10 jours, [les détaillants] ne sont pas prêts à nous recevoir», dit-il. «C’est grandement de notre faute. On n’a pas su deviner que dame Nature nous devancerait la saison comme ça.»

Le nerf de la guerre

Malgré la bonne volonté de tous les acteurs, Marcel Groleau rappelle que «pour 80% des consommateurs, le critère d’achat, c’est le prix, pas la provenance.»

C’est une des raisons pour lesquels l’UPA réclame la «réciprocité des normes» depuis longtemps. «Si les produits importés devaient offrir à leurs travailleurs des salaires au moins équivalents au salaire minimum québécois; s’ils devaient respecter des normes environnementales comme les nôtres, je peux vous assurer qu’on n’aurait aucune misère à être compétitif», tranche Marcel Groleau.

En attendant, il s’enthousiasme de voir certaines petites fermes détourner une partie de leur production du marché de la distribution vers le marché direct. Il rêve de voir un marché public dans chaque village du Québec et dans chaque quartier de Montréal.

«Complètement contourner le secteur de la distribution où 70% des achats sont faits par les consommateurs, c’est impossible, admet-t-il. Mais il faut quand même trouver des façons de le contourner, à défaut de pouvoir y être compétitif.»

Au fil de l’été, le «Guide HuffPost pour manger local» proposera une série de reportages visant à accompagner les Québécois qui ont à coeur de remplir leur assiette de produits locaux.

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