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Sommes-nous trop obsédés par la fièvre?

Il est temps de mettre fin à la dictature du thermomètre.
La fièvre n'est pas une maladie, mais un symptôme.
La fièvre n'est pas une maladie, mais un symptôme.

En pleine saison du rhume et de la grippe, nombreux sont les parents qui gardent le thermomètre sur la table de nuit, prêts à prendre la température de leur enfant au moindre signe de joues rougies ou de nez qui coule.

Mais alors que les connaissances scientifiques sur la fièvre continuent d’évoluer et que les urgences débordent, le HuffPost Québec s’est demandé: est-ce qu’on capote trop avec la fièvre?

«Oui, à 100%», confirme sans détour Dre Niina Kleiber, pédiatre au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine. «On a beaucoup trop peur de la fièvre. Et on l’observe autant de la part des parents que du personnel hospitalier.»

Elle déplore, par exemple, que beaucoup de parents réveillent leurs enfants la nuit pour prendre leur température ou leur administrer des médicaments, alors qu’ils ne montrent pas de signes d’inconfort.

Selon la pédiatre et pharmacologue clinique, notre «phobie de la fièvre» est probablement un vestige d’une autre époque, alors que de nombreuses infections chroniques faisaient des ravages dans la population.

«Il y a plusieurs peurs qui sont complètement irrationnelles. Les gens ont peur que leur enfant devienne aveugle ou perde connaissance. Je pense que ça date de l’époque de nos grands-parents, qui ont connu des maladies comme la tuberculose», estime Dre Kleiber.

Or, la santé de l’humanité s’est grandement améliorée au cours du dernier siècle. La prévalence de l’inflammation au sein de la population a tellement diminué que la température normale du corps humain a changé!

Une étude publiée la semaine dernière dans la revue eLife confirmait que notre température normale a baissé de 0,4 °C depuis le 19e siècle, pour atteindre 36,6 °C. La référence de 98,6 °F (37 °C), établie par le médecin allemand Carl Reinhold August Wunderlich en 1851, n’est donc plus tout à fait exacte.

À VOIR: La température de votre corps n’est plus à 37 °C et c’est une bonne nouvelle

Les auteurs de l’étude menée à l’Université de Stanford expliquent que les mesures de Wunderlich ont été prises à une époque où les infections chroniques comme la tuberculose étaient monnaie courante. «Ces maladies infectieuses, pour lesquelles il n’existait pas de traitement au XIXe siècle, causaient une inflammation chronique qui influait probablement sur la température corporelle», déduisent-ils.

«Pas de chiffre absolu»

Si Dre Kleiber dit trouver très intéressants les résultats de l’étude menée à l’Université de Stanford, elle doute que les recommandations faites au public par rapport à la fièvre ne changent de sitôt.

«On pourrait penser que l’humain a une température normale plus basse sans que ça change la définition de la fièvre, estime la pédiatre. Déjà, cette définition de la fièvre, on l’adapte en fonction des facteurs de risque.»

Ainsi, le CHU Sainte-Justine définit la fièvre comme une température rectale de 38,5 °C ou plus. «Mais si l’enfant est immunosupprimé ou a moins de trois mois, on va baisser à 38 °C», précise Dre Kleiber.

Mais elle observe qu’on se concentre beaucoup trop souvent sur l’écran du thermomètre. «Ce n’est pas un chiffre qui doit nous inquiéter, c’est plus l’état général», rappelle-t-elle.

Il ne faut pas oublier que la fièvre n’est pas une maladie, mais un symptôme. Lorsque le corps se bat contre une infection virale ou bactérienne, il augmente volontairement sa température interne pour combattre le virus ou la bactérie. Des chercheurs croient même que la fièvre peut aider à combattre les infections plus efficacement, même si les essais cliniques sur la question sont encore rares.

Et contrairement à ce que vous ont dit votre grand-mère, votre voisine et votre gardienne, «même avoir 40 °C de température ce n’est pas forcément inquiétant», assure Dre Kleiber. «Si par ailleurs l’état général de l’enfant revient plus ou moins à la normal quand la fièvre baisse, il ne faut pas paniquer.»

D’ailleurs, la pédiatre semble beaucoup plus s’inquiéter de la surmédicamentation de la fièvre.

«Un des effets secondaires de trop traiter la fièvre avec les chiffres, c’est de trop donner de Tylenol (acétaminophène). Et si on en donne juste un petit peu trop, on peut avoir des effets sur le foie.»

«Chaque année, un certain nombre d’enfants ont besoin d’une greffe de foie. Et pour une partie d’entre eux, c’est dû à des parents qui ont donné trop d’acétaminophène», déplore la pédiatre.

Il est donc impératif de respecter la posologie lorsqu’on donne des antipyrétiques comme l’acétaminophène (Tylenol, Tempra) ou l’ibuprofène (Advil, Motrin). Et il ne faut en aucun cas donner de l’acide acétylsalicylique (Aspirine) aux enfants de moins de 18 ans.

Elle souligne que même dans les cas de convulsions fébriles - des crises de convulsions qui touchent jusqu’à 5% des enfants de moins de 5 ans -, il faut revoir le réflexe d’administrer des médicaments pour faire baisser la fièvre.

«Je comprends tout à fait la détresse de ces parents lorsqu’ils voient leur enfant avoir des convulsions, assure Dre Kleiber. Mais les études montrent que même si on traite la fièvre très, très rapidement, on ne peut pas éviter les convulsions.»

Quand consulter?

Si votre enfant a moins de 3 mois: Il est recommandé de voir un médecin dès qu’il fait de la fièvre ou que sa température est trop basse. C’est-à-dire : < 36 C ( 96,8 F ) ou > 38 C ( 100,4 F) (température rectale).

Si votre enfant a moins de 2 ans: Il est recommandé de consulter votre médecin si votre enfant fait toujours de la fièvre après 48 heures. S’il présente d’autres symptômes que la fièvre, consultez le plus tôt possible.

Si votre enfant a plus de 2 ans: Vous pouvez attendre 24 à 48 heures avant de consulter votre médecin s’il n’a pas d’autres symptômes.

Vous devez également consulter:

  • si l’état général de votre enfant se détériore

  • si votre enfant se plaint de douleur ou de raideur au cou

  • si votre enfant présente des rougeurs qui ne sont pas habituelles

  • si votre enfant est difficile à réveiller

  • si votre enfant est très irritable

  • s’il a de la difficulté à respirer

  • si la fièvre persiste plus de 3 jours après la visite chez un médecin

  • si votre enfant vomit ses médicaments qui ont été prescrits

*Source: CHU Sainte-Justine