OPINION
23/06/2019 11:55 EDT | Actualisé 24/06/2019 12:24 EDT

Mes parents se sont fait dire de «retourner dans leur pays», ils sont indépendantistes

En 40 ans de vie ici, jamais mes parents cambodgiens ne s’étaient fait insulter de la sorte.

Getty Editorial
Mes parents sont souverainistes parce qu’ils sont reconnaissants des politiques de René Lévesque en matière d’immigration et d’accueil des réfugiés à notre arrivée, fin des années 70. Mes parents ont choisi de soutenir la cause des Québécois souverainistes parce qu’ils ont été arrachés à leur propre pays.

Mes parents ont vécu la moitié de leur vie au Cambodge. Ça inclut aussi un épisode de génocide, plus précisément le génocide cambodgien commis de 1975 à 1979, l’un des pires crimes jamais commis dans l’histoire de l’humanité, avec plus de deux millions de morts en quatre ans.

C’est un peuple qui a décidé de s’entretuer au nom d’une philosophie puriste de la race humaine — le communisme des Khmers rouges, une dictature sanglante qui forçait les gens à travailler quasiment 20 heures sur 24 dans les rizières sous peine de mort, forcés à une rééducation pour soutenir la cause des communistes.

Ce régime a exécuté toute sa diaspora et les intellectuels du pays (professeurs, médecins, avocats, bourgeois, etc.) et a éliminé toutes les personnes susceptibles de déroger à cet idéal fou et sadique.

Alors oui, mes parents, mes frères, ma sœur et moi-même tentions de survivre et de fuir à ces horreurs, en quittant le Cambodge pour nous rendre, par divers moyens, dont la marche, jusqu’au camp de réfugiés en Thaïlande.

Lors de l’une de ces traversées, nous étions pendant des jours à avancer dans une jungle remplie de dangers, comme des Khmers rouges, ces tueurs sanguinaires, sans foi ni loi, qui ont profité de ce chaos pour tuer et violer femmes et fillettes; ils tuaient tous ceux qui se mettaient sur leur chemin. Nous devions aussi nous protéger des animaux sauvages, des moustiques, de la faim, de la maladie, de la chaleur torride et étouffante d’une forêt tropicale très dense et… des mines antipersonnelles, vestiges de la guerre, bien cachées sous terre et prêtes à tuer au moindre faux pas.

Or, ce faux pas est malheureusement arrivé, quand le plus jeune de mes frères avait pilé sur l’une d’elles. L’explosion a tué presque toute ma famille et moi-même, à peine âgée de quelques mois… j’étais un bébé naissant qui avait été propulsée dans les airs par la force de cette mine et j’avais atterri plusieurs mètres plus loin dans la jungle… Incroyable, mais vrai, nous avons survécu malgré tout.

 

Courtoisie
Ma famille et moi, à notre arrivée au Québec, en 1979.

Mes parents ont perdu des membres de leur famille qui ont été assassinés, mes parents ont aussi perdu des enfants (dont l’un de mes frères et l’une de mes sœurs) qui sont morts de faim parce que ma mère n’arrivait plus à produire du lait maternel, entre autres, ou par famine, carrément.

Vers une terre de liberté

Mes parents ont tout risqué pour survivre et nous mener jusqu’ici, vivants. Nous sommes arrivés au Québec finalement, notre famille ayant été choisie par le Cardinal Paul-Émile Léger lui-même, en mission humanitaire dans les camps de réfugiés de la Thaïlande. 

En nous voyant, une famille de deux parents au début de la quarantaine avec cinq enfants, le Cardinal Paul-Émile Léger a nous donné notre «ticket» vers une deuxième chance de vie.

Le Québec, une belle province qui offre de grandes libertés, forgé par des gens qui ont réussi à en convaincre d’autres que la liberté et les droits de la personne, et bien ça se protège et ça mérite le respect. Il y a eu sur ces terres québécoises des hommes et des femmes qui se sont battus au nom de plusieurs nobles valeurs humaines dont l’égalité, la liberté, la justice sociale, l’ouverture sur le monde, la culture de la langue française, l’éducation et j’en passe…

Pour des gens comme mes parents qui viennent d’un pays au gouvernement corrompu qui avait délaissé les droits de la personne, le Québec c’est leur «jackpot». Pour nous tous d’ailleurs aussi, il faut se le rappeler.  

Alors oui, l’autre moitié de leur vie, mes parents ont pris ce pari de venir vivre ici sinon c’était la mort imminente pour tous, ou bien une vie dans l’un des pays du tiers monde. Ça aurait été notre seule option, sans ce geste du Cardinal Paul-Émile Léger, il y a 40 ans. Mes parents sont donc arrivés ici à 40 ans, avec cinq enfants, sans le sou, avec tout à rebâtir, la tête pleine de traumatismes et de souvenirs malheureux… mais vivants.

Mes parents se sont intégrés. On pourra nous définir comme étant de bons immigrants, qui paient leurs taxes, leurs impôts, qui parlent le français, qui font preuve de courtoisie et de bienséance avec leurs voisins et collègues de travail, qui se sont ouverts à la culture québécoise à l’époque des Beau Dommage, Robert Charlebois, Ginette Reno et la petite Céine Dion (et j’en passe!), qui ne revendiquent pas trop de choses, car c’est le propre de la communauté asiatique. On ne hausse pas le ton devant l’autorité, ou pire, on se fait tout petit (voire même tapis) et on fait les choses de notre côté pour continuer d’avancer…

Sans aussi oublier qu’ils ont aussi eu à éduquer des enfants, à cheval entre deux cultures (québécoise et cambodgienne), ayant à délaisser un peu la leur pour mieux nous permettre d’être inclus. Ils savaient qu’ici, on allait être considérés comme des minorités visibles, Neo-québécois ou immigrant, avec le statut de réfugiés (petit aparté: mais sérieusement y a-t-il quelqu’un dans la salle qui va me dire jusqu’à quand va perdurer cette étiquette d’immigrant, car une chance j’ai fait le choix de bien parler et écrire la langue française, mais si tu me vois dans un magasin tu vas encore me parler en anglais parce que tu dis qu’un/e asiatique bin ça va parler en anglais forcément — ERREUR, tu te trompes Monsieur-Madame Bonjour-Hi!).

Après tous ces défis surmontés est venu le temps où mes parents ont pris leur retraite. Ils sont maintenant à presque 80 ans, hyper en forme. Lors d’une situation inconfortable en public (ils s’étaient assis sans mauvaise intention devant un groupe de jeunes aux feux d’artifice, juste pour mieux voir, mais ils ne cachaient personne) et durant cette altercation (parce que ces jeunes s’étaient offusqués qu’ils se soient mis devant quand il y avait de la place), sortie de nulle part… ils se sont fait de dire: «Hey, les vieux, retournez donc dans votre pays!». 

Durant une altercation survenue lors des feux d'artifice, ils se sont fait de dire: «Hey, les vieux, retournez donc dans votre pays! En 40 ans de vie ici, jamais mes parents ne s’étaient fait insulter de la sorte.

Pire: ils sont souverainistes parce qu’ils sont reconnaissants des politiques de René Lévesque en matière d’immigration et d’accueil des réfugiés à notre arrivée, fin des années 70. Mes parents ont choisi de soutenir la cause des Québécois souverainistes parce qu’ils ont été arrachés à leur propre pays.

Nous avons été accueillis au Québec le 19 décembre 1979. Chaque année, nous nous faisons un devoir de nous rappeler d’où nous venons et qui nous sommes devenus maintenant. Le Québec fait partie de notre ADN. 

Courtoisie
Mon père à la St-Jean, au début des années 1980.

Alors quand ces jeunes Québécois se sont permis de dire à mes parents de retourner dans leur pays, c’était pire qu’une insulte à leurs yeux et ceux de notre famille. J’oserais même étendre cette affirmation à tous les gens venus d’ailleurs, qui font maintenant partie de la société québécoise et qui se sont fait insulter de la sorte. Par qui et pourquoi? La petitesse de cette insulte ne fait qu’engendrer la xénophobie et le racisme.

Aussi étonnamment, toi l’individu qui se permet de dire à l’autre de retourner dans son pays, imagine-toi donc que oui un immigrant et, dans notre cas, des réfugiés, peuvent vouloir soutenir la cause de l’indépendance du Québec et se sentir appartenir à ce territoire. À méditer en cette journée nationale du Québec!

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.

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