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12/12/2020 13:44 EST

Une fermeture définitive pour le quart des cabanes à sucre

Les cabanes à sucre ont dû fermer «au pire moment» la saison dernière, à la veille du début de leur saison.

SimplyCreativePhotography via Getty Images

MONTRÉAL — Une tradition québécoise vit actuellement une période noire. Le quart des 200 cabanes à sucre du Québec qui servent des repas traditionnels ne sont plus en affaires et un autre quart de ces établissements ont modifié à tout jamais leurs installations pour ne faire que de la production de sirop, révèle une nouvelle étude.

Les cabanes à sucre ont dû fermer «au pire moment» la saison dernière, à la veille du début de leur saison, alors que les frigos étaient pleins de marinades cannées, de tartes au sucre et d’une foule d’autres mets traditionnels cuisinés en quantité.

«Fermer une saison des sucres, c’est perdre une année entière de revenus», explique Stéphanie Laurin, l’auteure de l’étude et propriétaire du Chalet des érables, une érablière à Sainte-Anne-des-Plaines, dans les Laurentides.

Et pour assombrir le portrait un peu plus, parmi la centaine d’érablières encore actives dans la restauration, 16 seraient à vendre pour produire uniquement du sirop et 37 prévoient mettre la clé sous la porte d’ici avril si rien ne change, indique également le rapport.

La conclusion de l’étude est à faire frémir les érables: «Sans saisons des sucres 2021 et sans aide directe, 75 % des cabanes à sucre servant le repas traditionnel auront disparu laissant 53 survivants», est-il indiqué.

C’est comme «de dire qu’on fait du vin en Italie, mais qu’on ne peut plus aller dans des vignobles pour le déguster», s’est désolée Mme Laurin en entrevue avec La Presse Canadienne. Selon elle, ce serait très triste pour le Québec «d’avoir cette perte-là sur la conscience».

Mme Laurin, qui est également à la tête de l’Association des salles de réception et érablières du Québec (ASEQC), estime que les gouvernements devraient injecter des liquidités dans ces entreprises et aimerait avoir l’heure juste par rapport à la suite des choses.

L’étude de Stéphanie Laurin a été transmise au ministère du Tourisme dans les derniers jours par l’Association de l’Agrotourisme et tourisme gourmand du Québec.

Questionnée sur les suites que la ministre du Tourisme, Caroline Proulx, compte y donner, sa porte-parole Sandra O’Connor a indiqué que le cabinet a «eu l’occasion d’échanger avec l’organisation» et qu’il en est à évaluer «ce qui se retrouve dans le sondage».

Le temps presse. En fait, «il est passé minuit moins une», résume Josée Lafrance, qui gère deux érablières de grande envergure situées en Montérégie: La Grillade, à Saint-Alphonse-de-Granby, et La Goudrelle, à Mont-Saint-Grégoire.

C’est qu’une saison des sucres se planifie habituellement dès le mois d’octobre avec la préparation du ketchup aux fruits maison, des betteraves et des cornichons. 

«Toute cette préparation est faite au moment où les légumes sont à leur apogée, à leur plein potentiel», raconte Mme Lafrance. Chez elle, on épluche à la main et coupe habituellement pas moins de 2700 kilogrammes de betteraves. Et ensuite, ça marine et ça macère pour avoir une production qui est prête pour l’ouverture lorsque les érables commencent à couler.

Cette année, l’avenir s’annonce si sombre que les betteraves peuvent dormir tranquille. Pas une seule n’a vu l’ombre d’un couteau. L’entreprise de Mme Lafrance a déjà enregistré un million de dollars de pertes, soit 96 % de son chiffre d’affaires.

Sa situation est à l’image de son secteur. Les cabanes à sucre ont perdu plus de 90 % de leurs revenus, selon un sondage mené auprès de l’ASEQC.

Les propriétaires de cabanes à sucre n’ont toujours pas digéré la réponse du ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, à un appel à l’aide lancé le printemps dernier par l’épouse d’un propriétaire.

«Je suggère que si votre enjeu est relié à votre hypothèque de considérer vous protéger de vos créanciers», avait entre autres écrit le ministre dans un échange de courriels dont La Presse Canadienne a obtenu copie.

«En bon Québécois, ça veut dire: “Fais faillite. Merci. Bonne journée.”», s’insurge au bout du fil Frédéric Paiement, qui possède l’érablière L’aKabane, à Saint-Esprit, dans Lanaudière.

La réponse du ministre démontre un manque flagrant de compassion, selon lui. «Toi, t’es à côté du bateau, tu es en train de te noyer, illustre-t-il. Impunément, au lieu de t’envoyer une bouée, il t’envoie une brique.»

M. Paiement n’a finalement pas suivi le conseil du ministre. Il a converti une partie de son commerce en boutique en ligne et il a utilisé un camion pour faire de la cuisine de rue. Ces changements lui permettent de générer quelques revenus et de faire travailler des employés. «On est sur le respirateur», résume-t-il.

Des propriétaires d’érablières disent avoir été «insultés et blessés» par la réponse du ministre à ce «cri du cœur» qui n’est «pas juste pour une cabane, mais pour toute une industrie».

La situation précaire des cabanes à sucre est très préoccupante en Montérégie, où plusieurs d’entre elles sont concentrées.

«C’est un marché qui est extrêmement lucratif et important pour la région […], qui génère beaucoup d’activité touristique», souligne Mario Leblanc, le directeur général de Tourisme Montérégie.

Il souhaite que la santé publique annonce qu’elle permettra les activités de ces établissements pour la fin février, début mars.

- Texte de l’Initiative de journalisme local.

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