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08/10/2020 11:48 EDT | Actualisé 08/10/2020 13:09 EDT

Épanouies et engagées, ces femmes musulmanes veulent en finir avec les stéréotypes

Politicienne, résidente en psychiatrie, ingénieure: ces femmes s'illustrent dans divers domaines et sont engagées dans leur communauté. Elles se désolent que les musulmanes soient encore perçues comme isolées de la société.

Montage HuffPost Québec
De gauche à droite: Halimatou Bah, Salam El-Majzoub et Sara Ahmed du documentaire Pluri'Elles.

Elles en ont assez d’être perçues comme des femmes soumises et renfermées. Dans le documentaire Pluri’Elles de l’Institut F, six Québécoises musulmanes s’ouvrent sur leur parcours et les obstacles qui se sont dressés sur leur chemin, tout en espérant inspirer d’autres femmes issues de groupes marginalisés. 

Trois protagonistes du film, qui se désolent que les femmes de leur communauté aient encore bien peu d’occasion de faire rayonner les diverses facettes de leur identité, se sont entretenues avec le HuffPost Québec.

Courtoisie/Halimatou Bah
Halimatou Bah

Quand Halimatou Bah apprend à quelqu’un qu’elle est musulmane, elle a pratiquement toujours droit à la même réaction. «Le visage est tellement éloquent, s’exclame-t-elle. Même dans la communauté musulmane, il y en a beaucoup qui sont étonnés ou qui pensent que je suis convertie et veulent m’apprendre comment prier.

«En Afrique de l’Ouest, la majorité des gens sont musulmans, mais les gens ne savent pas ça», poursuit la femme de 29 ans originaire de la Guinée, qui est arrivée au Québec en 2013 pour rejoindre son mari après des études en France. 

Le fait que les gens ne présument pas qu’elle soit musulmane peut parfois la placer dans de drôles de situations. «Peu avant l’adoption de la loi 21, une voisine est venue me parler du fait que les femmes musulmanes sont soumises et que les hommes musulmans sont violents. Je ne savais pas à quel moment lui dire ”écoute, je suis musulmane et ce n’est pas vrai ce que tu dis”. Mon mari, il est musulman et il sort les poubelles!», lance-t-elle en éclatant de rire.

Les défis de l’arène politique

Halimatou Bah ne comptait pas rester les bras croisés devant les injustices dont elle est témoin au quotidien. Espérant être un exemple d’épanouissement pour d’autres femmes issues de minorités visibles, elle s’est lancée en politique en 2018 et a tenté de se faire élire sous la bannière du Parti vert du Québec, parti dont elle est présentement la chef adjointe.

La politicienne explique que si la protection de l’environnement lui tient à coeur, c’est notamment parce que sa religion lui enseigne à respecter tous les êtres vivants et le monde qui l’entoure. «J’étais juste fatiguée d’être spectatrice. Je ne veux pas laisser à mes enfants une planète détruite ou un monde où la couleur de peau ou les croyances religieuses peuvent être un problème», explique la mère de deux garçons.

En deux ans dans le monde politique, Halimatou Bah a déjà eu sont lot de défis à affronter, notamment parce qu’en tant que femme noire, elle sent qu’elle doit encore plus faire ses preuves.

J’ai toujours peur de l’image que je renvoie, qu’on catégorise toute une communauté à travers moi.

«Lorsque je faisais du porte à porte pour récolter des signatures, les gens étaient plus intéressés par mon identité que par le programme que je venais leur expliquer. On me disait des choses comme “Voyons donc, tu sais qui est le premier ministre du Québec?” J’ai trouvé ça un peu difficile, confie-t-elle. Je dois toujours prouver que j’ai ma place, que j’ai de l’intérêt et que je suis légitime à vouloir parler au nom des Québécois.» 

Halimatou Bah raconte être la cible de propos sexistes et racistes, de sorte que beaucoup de son énergie est consacrée à l’image qu’elle projette. «C’est toujours en arrière-plan dans ma tête. Il faut toujours que je fasse attention à ce que je dis. Parfois, dans des discours, inconsciemment je fais attention à mon accent pour qu’il ne se sente pas trop. Ce sont des charges mentales qui sont difficiles à porter au quotidien, admet-elle. J’ai toujours peur de l’image que je renvoie, qu’on catégorise toute une communauté à travers moi.»

Alors pourquoi Halimatou Bah persiste en politique? Pour ses enfants, surtout. Mais aussi parce qu’elle ne veut pas donner raison à une poignée de citoyens fermés d’esprit. «Pour moi, la grande majorité des Québécois sont ouverts et accueillants. Si je continue à m’impliquer, c’est que je ne veux pas que la petite minorité bruyante fasse plus de mal que la grande majorité silencieuse.»

Courtoisie/Salam El-Majzoub
Salam El-Majzoub

«Le problème, c’est comment elles ne sont pas représentées», lance d’entrée de jeu Salam El-Majzoub, au sujet de la représentation des femmes musulmanes dans les médias. «Les médias interviewent des femmes voilées seulement lors de débats comme la Charte des valeurs et la loi 21. On dirait qu’on existe dans la société que pour parler de ça, alors qu’on est dans plein de domaines, déplore-t-elle. On fait partie de la société à part entière.»

Cette résidente en psychiatrie est bien consciente que son appartenance à l’islam est visible dès le premier regard, mais dans le cadre professionnel plus particulièrement, elle trouve dommage que certains patients, collègues et patrons ne voient pas au-delà de son voile.

«À cause du climat socio-politique, aussi, j’ai intégré que peut-être que la personne n’est pas confortable avec moi ou qu’elle aimerait être traitée par quelqu’un d’autre. Ça devient une seconde nature de vouloir compenser», constate celle qui dit faire particulièrement attention à ses compétences interpersonnelles dans sa communication. «Je suis souvent en train de me questionner sur comment les gens me perçoivent.»

Par ailleurs, elle insiste pour se faire appeler Docteure El-Majzoub au travail. «En tant que femme et minorité visible, j’insiste beaucoup plus pour ne pas qu’on m’appelle par mon prénom. J’ai l’impression que ça me fait perdre beaucoup d’autorité ou qu’on ne me prend pas au sérieux», explique-t-elle, précisant que ses collègues masculins se font rarement appeler par leur prénom.

La future psychiatre affirme se faire questionner sur ses origines et sur sa vie personnelle par les patients, qui s’en permettent parfois plus avec elle. «Mon collègue qui est résident comme moi ne se fait pas demander ce genre de questions-là. Je me retrouve toujours à devoir dire que non, je ne suis pas une graduée internationale et que oui, je parle français. Je dois toujours rediriger et dire “On est ici pour parler de vous, pas pour parler de moi”».

Et certains patients peuvent parfois être très directs envers elle. «Un jour, un homme à l’urgence m’a dit: “je ne veux pas vous parler à vous, je veux un médecin chrétien.” Je lui ai dit: “vous êtes à l’Hôpital juif, vous savez?” Et il a dit: “même un Juif c’est pas grave”», se souvient-elle en riant lorsqu’elle repense à cette anecdote, qui en dit pourtant long sur ce que la médecin peut parfois subir au quotidien en raison de sa religion.

Une porte d’accès

Avant d’entreprendre ses études en médecine, Salam El-Majzoub s’investissait dans l’activisme social. Voulant aider les personnes plus vulnérables sur le plan de la santé mentale, elle s’est dirigée vers la psychiatrie, en étant aussi consciente qu’elle pourrait faire une différence auprès de patients issus de groupes marginalisés. «Les communautés culturelles sont moins desservies dans le domaine de la santé mentale et elles ont plus de barrières pour arriver à trouver de l’aide», souligne-t-elle.

Salam El-Majzoub se fait souvent demander par des personnes de sa communauté si elle peut leur référer un médecin ou un psychologue musulman. «Les problèmes de santé mentale sont tellement personnels, c’est difficile d’en parler à des gens que tu penses qui vont te juger ou qui vont penser que tes problèmes de santé mentale sont liés à ta religion», avance-t-elle, rappelant que les enjeux de santé mentale sont encore tabous dans l’ensemble de la société. «Je veux être une première expérience positive pour eux.»

Courtoisie/Sara Ahmed
Sara Ahmed

Sara Ahmed se désole de constater que les femmes musulmanes sont perçues comme limitées dans leurs perspectives professionnelles. L’ingénieure et gestionnaire de projets, qui oeuvre dans un milieu majoritairement masculin, s’est toujours dit qu’elle allait prouver le contraire.

«Je me disais que c’est un domaine qui me permettrait de démontrer la crédibilité des femmes et des femmes musulmanes dans la société. C’est une façon pour moi de démontrer à quel point ma religion n’est pas limitante, explique la Montréalaise d’origine pakistanaise. Une femme, qu’elle soit voilée ou pas, peut faire un travail d’homme, se démarquer et amener des changements positifs dans son environnement.»

Le fait que Sara Ahmed ne porte pas le voile suscite des interrogations lorsqu’elle rencontre de nouvelles personnes. «Avec le travail, je voyage beaucoup et je rencontre des gens de partout. On m’a déjà dit: “Toi, tu ne portes pas le voile donc tu ne peux pas être musulmane et tu n’es pas pratiquante.” C’est difficile pour certaines personnes de faire le lien.»

«Une femme qui ne porte pas le voile doit être un peu plus vocale sur ses valeurs religieuses», pense l’ingénieure de 27 ans. Mais pour n’importe quel individu musulman, le défi reste pareil, et c’est de s’assurer que l’exemple qu’on projette dans la société et nos actions font en sorte qu’on représente la religion.»

Si je décide de rester enfermée et de ne pas trop parler de ma religion, je dois aussi m’attendre à ce que les gens aient une mauvaise compréhension de la religion et de ma vie.

Sara Ahmed sent qu’elle a en quelque sorte une responsabilité face au reste de la société en tant que musulmane afin de changer les perceptions sur l’islam. 

«Si je décide de rester enfermée et de ne pas trop parler de ma religion, je dois aussi m’attendre à ce que les gens aient une mauvaise compréhension de la religion et de ma vie», croit la jeune femme. Ça, c’est un des défis que j’ai dû surmonter, parce que je suis une personne assez introvertie, mais j’ai vu que c’était important de partager mes valeurs avec les gens autour de moi pour qu’ils puissent comprendre.»

À ceux qui ont des idées préconçues sur les musulmans, elle ne cherche pas à s’imposer. «Je ne pense pas que ce serait juste de ma part de m’imposer sur un individu. Tout le monde a droit d’avoir sa propre opinion. Mais c’est très important d’encourager les gens autour de nous à se sensibiliser un peu plus sur les autres cultures et religions pour qu’ils comprennent par eux-mêmes que peut-être que leur opinion est erronée.»

Vous pouvez consulter le site de l’Institut F pour connaître les prochaines dates de diffusion du film Pluri’Elles qui seront annoncées prochainement.

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