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08/06/2020 14:53 EDT | Actualisé 08/06/2020 14:54 EDT

Je suis une femme noire et je veux que les Blancs comprennent pourquoi je suis en colère

Si vous pensez ne pas être raciste, ne pas avoir de préjugés ou de parti pris, vous vous trompez. Voici comment je le sais.

Avec l’aimable autorisation de Candace Howze
Booker Howze, l’arrière-grand-père de l’autrice, quand il était jeune.

Ce texte, publié sur le HuffPost américain, a été traduit par Karine Degliame-O’Keeffe pour Fast ForWordpour le HuffPost France.

Ci-dessus une photo de mon arrière-grand-père, Booker Howze.

Je ne l’ai pas connu et mon père non plus. Il est décédé quand mon grand-père était à peine adolescent. Ces dernières années, j’ai essayé de reconstituer mon histoire familiale en rassemblant les pièces du casse-tête que j’ai pu trouver: des feuilles de papier jaunies ou déchirées, bribes de vies qui ont abouti à la mienne.

Avec l’aimable autorisation de Candace Howze
Une copie du registre de la prison où fut incarcéré l’arrière-grand-père de l’autrice, via Ancestry.com.

Sur le document ci-dessus figure le nom de mon arrière-grand-père. Originaire du Mississippi, il a émigré vers le nord pendant la Grande Migration. À 24 ans, il a été arrêté dans le comté d’Allegheny, près de Pittsburgh, en Pennsylvanie. Son crime? «Individu suspect».

Arrêtons-nous un instant pour penser à ce motif.

Mon arrière-grand-père, à l’âge où la plupart d’entre nous viennent de finir leurs études ou décrochent leur premier emploi autre que simplement alimentaire, a été jeté en prison parce que quelqu’un a estimé qu’il avait l’air dangereux et malhonnête.

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J’ai toujours essayé de trouver des solutions aux questions raciales. Je me disais que si chacun agissait à son échelle, un déclic global se produirait. J’ai grandi en étant agacée de voir que des membres plus âgés de ma famille, des voisins et même des gens de ma génération étaient «blasés». À mes yeux, ils choisissaient d’abdiquer. Pour moi, la victimisation et l’apathie n’avaient jamais permis de «gagner» les combats pour les droits civiques.

Et puis le meurtrier de Trayvon Martin a été relâché. Tout une série de policiers n’ont pas été arrêtés, ou ont été arrêtés mais pas inculpés, ou inculpés mais pas condamnés. Alors j’ai compris.

Je ne veux plus améliorer le système. Je ne veux plus de lui. C’est aussi simple que cela.

La police moderne n’est pas l’héritière des shérifs à la gâchette facile que je voyais dans les vieux westerns mais des traqueurs d’esclaves. Grâce à des initiatives comme le projet 1619 et l’exposition Mere Distinction of Color à Montpelier, dans l’État du Vermont, j’ai enfin compris que les Africains avaient été réduits en esclavage plusieurs siècles avant la rédaction de la Constitution américaine et que, de ce fait, lorsqu’elle avait été signée, elle n’était que mensonge. La suprématie blanche est la grande sœur de l’Amérique et si les Noirs font tout pour être meilleurs qu’elle, ils ont tout appris à ses côtés.

Quand j’ai pris conscience de cela, mon regard a changé.

Je ne veux plus améliorer le système. Je ne veux plus de lui. C’est aussi simple que cela.


Les Noirs américains paient potentiellement de leur vie les conséquences de leurs actes. Si vous tentez de régler vos courses avec un faux billet pendant une pandémie qui a laissé la moitié du pays sans ressources, le monde entier assistera à votre mort en pleine rue. Écoutez de la musique un peu trop fort avec vos amis et un gars finira par vous tirer dessus en plein jour.

D’un autre côté, appeler la police pour dénoncer quelqu’un qui n’a rien fait d’illégal et ne vous a fait aucun mal pourrait faire perdre son travail à une personne blanche, nuire à sa réputation et faire dire aux gens qu’elle a dépassé les bornes. Croire qu’on n’aura pas à répondre de ses actes si on menace ou on harcèle une personne en raison de sa couleur ou de préjugés, c’est ridicule. Et un privilège.

Breonna Taylor, une ambulancière de 26 ans tuée par balles par la police dans son appartement en mars dernier, n’avait rien fait pour mériter cela. Les policiers cherchaient un homme qui avait déjà été arrêté plus tôt dans la journée. Ils auraient pénétré dans l’appartement de Breonna Taylor sans dire qui ils étaient au milieu de la nuit et lui auraient tiré dessus à huit reprises. Son copain ― pensant avoir affaire à des intrus ― a riposté pour tenter de se protéger et de la protéger. Il a été accusé de tentative de meurtre. Il a fallu plusieurs semaines pour que les charges retenues contre lui soient abandonnées.

Je continue de penser à cette jeune femme qui avait mon âge, des rêves, des projets. Elle avait sans doute eu une grosse journée et se reposait enfin chez elle, auprès de la personne qu’elle aimait. Elle s’est endormie en pensant au lendemain, espérant sans doute ne pas attraper la COVID-19, et a fini par être abattue dans son lit par des hommes qui ont pourtant juré de protéger et de servir les citoyens. Pourquoi? Ça aurait pu être moi, un ami, un parent. Pourquoi devrions-nous accepter ça?


Les Noirs américains demandent justice parce qu’ils se soucient les uns des autres. Ils défendent leur humanité comme vos voisins, armés jusqu’aux dents, ne cessent de défendre leurs droits. Mais je vois aujourd’hui que ce combat ne concerne pas que les Noirs.

Nous pouvons demander à ce que justice soit faite, marcher pour qu’on nous accepte dans des quartiers où les habitants préfèrent déménager plutôt que de vivre en face de chez nous. Oui, nous réussissons parfois à faire modifier certaines lois.

Mais marcher, sourire, parler un anglais châtié, décrocher de beaux diplômes, relever ses manches, rien de tout ça ne met fin au racisme.

Le racisme existe parce que les colons blancs ont décidé, il y a des siècles, de dominer une terre habitée par des peuples autochtones, puis d’enlever des êtres humains d’un autre continent pour les exploiter sans pitié, et sans les compenser pour leur contribution à l’économie. Chaque tournant, chaque once de progrès réalisés ensuite ont été anéantis pour maintenir la hiérarchie économique et sociale qui existait le jour où l’Amérique est devenue l’Amérique.

Je l’admets, le concept  de l’Amérique est génial. C’est un endroit magnifique, géographiquement et culturellement influent, mais l’Amérique n’est pas vraiment l’Amérique. Quiconque s’intéresse un peu à l’Histoire sait qu’elle n’est pas à la hauteur de ses ambitions et de ses idéaux comme les droits inaliénables qui, si vous n’êtes pas Blanc, ne s’appliquent pas à vous. Où étaient les droits de ces hommes, femmes et enfants à qui, tout au long de l’Histoire, on a ôté la vie pour rien?

Aujourd’hui, je ne suis pas fatiguée, déçue ou blessée. Je suis en colère.

Si l’Amérique était l’Amérique pour tout le monde, nous n’aurions pas à supplier, en vain, qu’on nous laisse en vie dans la rue. Nous n’aurions pas à débattre sur Twitter pour savoir si quelqu’un méritait ou non de vivre sur la base d’une vidéo de deux ou dix minutes.

Aujourd’hui, je ne suis pas fatiguée, déçue ou blessée. Je suis en colère. J’ai beaucoup réfléchi à ce qu’il fallait faire de cette colère. À ce que je devais dire à mes amis blancs qui nous tendent la main et aux gens sur les réseaux sociaux qui veulent se rallier à nous. Il y a quelques années, j’aurais pensé qu’il était temps de les éduquer. Aujourd’hui, à ce stade de ma vie, je ne me sens pas obligée de le faire. Je partage autant d’amour que possible et j’apprécie le soutien qu’on nous apporte, mais je sais aussi que le travail à faire est personnel et incombe à chacun de nous.

Alors, si vous êtes Blanc et que vous voulez vous joindre au combat des Noirs, sachez que ce n’est qu’un début. Il y aura des conflits, mais ça en vaut la peine. Ce sera long. Vous devrez porter le flambeau là où nous avons peu d’influence. Vous devez en faire votre priorité. C’est à votre tour d’être en colère, d’être insatisfait. Vous devez exécrer le racisme et les inégalités. Prendre le temps de les appréhender et trouver un moyen d’agir. Vous devez prendre du recul, lire tout ce que vous trouvez sur le sujet et, lorsque l’occasion se présente, remettre vos amis blancs sur le droit chemin.

Si vous pensez ne pas être raciste, ne pas avoir de préjugés ou de parti pris, vous vous trompez. Voici comment je le sais.

J’ai grandi avec l’Histoire des Noirs. J’ai été scolarisée à la maison et, en grande partie, épargnée par les effets les plus directs du racisme et des préjugés dans le système éducatif. J’ai été élevée par des parents noirs éduqués et impliqués qui m’ont appris à être fière de la couleur de ma peau. Pourtant, je suis partie de chez moi avec des stéréotypes et des préjugés sur les Noirs, avec des idées transmises par les médias ou par des proches, et des images qui m’ont conduite à penser d’une certaine manière aux différents «types» de Noirs, en fonction de leurs cheveux, de leur nom ou de la musique qu’ils écoutent, comme si tout cela me disait quoi que ce soit de leur histoire ou leur intelligence. Heureusement, mes interactions avec les autres ont brisé ces clichés.

Mais si je pensais cela des miens, que pense un Blanc qui a grandi dans une famille américaine blanche?

Avec l’aimable autorisation de Candace Howze
L’autrice à côté d’un tronc d’arbre que des esclaves ont abattu dans une plantation de riz en Caroline du Sud.

Il est temps d’approfondir la question et de vous ouvrir pour pouvoir panser les blessures et aider les autres à guérir. Je suis fière de tous ceux qui le font déjà.

Si vous êtes Noir, que vous lisez ceci et que vous aussi aviez besoin de ce message, vous ne recevrez peut-être pas une médaille pour ça d’entrée de jeu, parce que défendre le respect des autres, c’est le moins que l’on puisse faire. Mais on vous en sera reconnaissants.

Sans quoi, nous devrons continuer de dire à nos enfants et petits-enfants quelle attitude adopter face à des policiers, comment réagir aux propos indélicats de leurs amis blancs, et les exhorter à garder foi en la vie, en Dieu et en l’avenir malgré les images insoutenables véhiculées dans les médias.

Sinon, dans un siècle, les Blancs continueront de dire: «Comment est-ce que c’est encore possible de nos jours?»

Vous pouvez changer le cours de l’Histoire.

Nous ne vivons pas dans deux mondes séparés, même si on en a souvent l’impression. Nous vivons dans le même pays, nous regardons les mêmes bulletins télévisés. La seule question à se poser est de savoir si vous voulez agir.

Si vous voulez que ça cesse et que vous êtes blanc, ce combat est aussi le vôtre.

Il demande du courage et de la conviction.

Et une véritable introspection.

Vos actes en temps de crise disent ce que ce vous êtes. Ils vous révèlent.