TÉMOIGNAGES
09/10/2020 14:47 EDT

Je me suis longtemps demandé pourquoi ma famille n'utilisait pas le lave-vaisselle.

Comme beaucoup de nouveaux arrivants au Canada, nous l'utilisions pour d'autres choses.

Jenny Dettrick via Getty Images

À Noël, j’ai décidé de me donner une pause.

«Pour me récompenser, je vais utiliser le lave-vaisselle aujourd’hui.»

J’ai commencé à ranger les bols, les baguettes et les tasses que j’avais lavés à la main la veille. Après tout, je n’aurais pas besoin de les nettoyer à nouveau. Mais quand j’ai commencé à remplir avec empressement la machine avec de la vaisselle sale, mon amie, qui était avec moi pour les vacances, avait l’air confuse.

«Sam, utiliser le lave-vaisselle, ce n’est pas une récompense!», a-t-elle dit en riant.

J’ai ri avec elle, mais je me suis aussi sentie coupable. En grandissant, ma famille utilisait rarement le lave-vaisselle. Nous préférions laver la vaisselle à la main, parce que nous trouvions qu’utiliser le lave-vaisselle, c’était du gaspillage.

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Que ce soit vrai ou pas, nous considérions le lave-vaisselle comme un luxe. Notre premier domicile, une petite maison dans une banlieue de Toronto, avait une cuisine particulièrement petite sans lave-vaisselle. En 2001, nous avons emménagé dans une maison de quatre chambres à coucher à quelques rues de là. Non seulement c’était un espace plus grand, mais il y avait aussi une cuisine spacieuse avec un lave-vaisselle. Par contre, comme nous avions vécu sans cet appareil pendant si longtemps, la machine est vite devenue un support pour le séchage.

Dans la même optique, le four, rarement utilisé dans la cuisine asiatique, est devenu l’endroit où l’on rangeait les casseroles et les poêles. Nos placards étaient remplis de conserves, d’huiles de cuisson et d’un grand sac en plastique rempli de petits sacs d’épicerie. Nous gardions aussi plusieurs plats en plastique pour conserver les restes de nourriture.

De nombreuses familles d’immigrants en Amérique, quelle que soit leur origine, utilisent leur lave-vaisselle comme un «rangement à vaisselle glorifié». Adopter cet appareil peut être l’une des dernières bizarreries culturelles nord-américaines que les immigrants adoptent - et si jamais ils appuient sur le bouton «on», ils sont frappés par les mêmes sentiments de culpabilité que moi. Donna Gabaccia, professeur qui étudie l’immigration et l’histoire culinaire, a évoqué que l’une des raisons pour lesquelles les familles comme la mienne évitent l’appareil est que les immigrants ne peuvent pas absorber autant de changements.

SAMANTHA LUI
L'auteure, lorsqu'elle était enfant, avec sa mère.

C’est quelque chose que je sentais chez ma mère. Quand j’ai grandi, dans les années 90, elle nous disait toujours, à ma sœur et à moi, que sa famille n’avait pas beaucoup d’argent quand elle vivait à Hong Kong. Comme elle faisait partie d’une famille de dix enfants, elle devait partager son lit avec un membre de sa fratrie. Je suis sûre que lorsque ma mère est arrivée au Canada dans les années 80, les lave-vaisselle devaient lui sembler peu familier et comme un luxe.

Avec le temps, j’ai pris l’habitude de laver la vaisselle à la main. Ce n’est que lorsque j’ai visité les maisons d’amis non immigrés que j’ai réalisé que les habitudes de ma famille étaient différentes.

Je me souviens de la première fois que la mère d’un ami a refusé mon offre d’aider à nettoyer après une fête. «Je vais les mettre dans le lave-vaisselle!» À ma grande surprise, mes amis avaient même utilisé le four pour faire cuire des biscuits et du poulet. Je me suis sentie jalouse. Si nous avions accès à ce confort à la maison depuis si longtemps, pourquoi ne l’utilisions-nous pas souvent?

SAMANTHA LUI
L'auteure n'utilise pas son four, sauf pour stocker des récipients alimentaires.

Ce n’est que lorsque j’ai emménagé dans mon propre appartement que j’ai compris pourquoi nous faisions les choses de cette manière. Je remplissais l’armoire sous l’évier de conserves, de sauces soya et de sauces pour pâtes; les armoires au-dessus regorgeaient de pâtes sèches, de céréales, de bouillon de poulet et de collations. Je m’assurais de remplir ma maison de denrées non périssables, parce que ma mère m’avait dit de les garder à portée de main en cas d’urgence.

La vaisselle et les Tupperware qui me restaient n’avaient nulle part où aller. J’ai donc ouvert le lave-vaisselle et le four, et je les ai empilés à l’intérieur. Tout ça avait du sens pour moi.

Je ne comprenais pas pourquoi tout ça était si controversé

Dans un épisode de «Fresh Off the Boat», il y a une scène humoristique où de jeunes protagonistes taïwanais américains, Eddie et Evan Huang, découvrent que leur lave-vaisselle n’est en fait pas un support pour le séchage, et confrontent leur mère. Tout comme moi, ils se demandent pourquoi leur famille ne l’utilise jamais. «Parce que c’est du gaspillage!» leur répond-elle avant de leur lancer un linge à vaisselle. «Lavez et séchez la vaisselle comme d’habitude.»

C’est la première fois que je voyais le sujet abordé à la télévision grand public. C’est une image très éloignée des sitcoms occidentales qui montrent des familles nucléaires qui mettent des casseroles dans le four, dînent ensemble et mettent leurs assiettes dans un lave-vaisselle.

SAMANTHA LUI
Le lave-vaisselle de l'auteure sert exclusivement à sécher la vaisselle.

Voir de telles images nous rappelle à quel point l’utilisation de ces appareils est profondément ancrée dans la culture occidentale - certains fantasment même d’acheter un deuxième lave-vaisselle. De ce point de vue, les Nord-Américains considèrent l’idée de ranger des objets dans le lave-vaisselle ou le four comme étant étrange, dégoûtante ou dangereuse.

Je n’y ai pas beaucoup pensé jusqu’à ce que je voie un article récemment sur un groupe Facebook de Toronto: «Utilisez-vous votre four pour ranger des choses? Si oui, POURQUOI???»

Il y a eu des centaines de commentaires sur cette publication. La plupart des commentaires négatifs provenaient de personnes qui avaient l’air blanches et qui ne semblaient pas issues d’un ménage d’immigrants. L’un d’entre eux a dit: «Absolument pas! Je déteste quand les gens font ça».

J’ai décidé de partager mon histoire, et d’autres Asiatiques et personnes issues de familles immigrantes sont venus à ma défense. Une personne a poursuivi en disant que les réponses négatives «empestaient le privilège».

Bien que la publication ait probablement été créée pour être drôle, les réponses ressemblaient à une attaque contre les familles immigrantes, surtout pour ceux qui n’ont pas grandi avec beaucoup d’argent ou une grande maison.

Des années après mon déménagement, j’ai toujours du mal à utiliser le lave-vaisselle sans me sentir paresseuse ou incapable d’effectuer une simple corvée domestique. D’un autre côté, une partie de moi est fière de continuer à faire la vaisselle à la main, comme ma mère l’a fait.

J’en ai parlé à ma mère récemment, en lui faisant remarquer que ça m’aidait à faire des économies. Ce qui s’est passé ensuite m’a surprise.

Elle m’a dit que c’était normal d’allumer le lave-vaisselle «de temps en temps».

«Mais je ne veux pas gaspiller d’eau!», lui ai-je répondu.

«Si tu as à le faire, utilise-le toutes les deux semaines», a-t-elle poursuivi en cantonais. «Pour être sûr qu’il fonctionne, et pour nettoyer la machine.”

On dirait bien que certaines choses dans cette famille ne changent jamais.

Ce texte, initialement publié sur le HuffPost Canada, a été traduit de l’anglais.

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