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Face au coronavirus, la réponse de la Suède met en danger ses minorités

Le non-confinement décidé par le royaume pourrait avoir perturbé des communautés isolées où des citoyens d’origine étrangère présentent des taux d’infection élevés.

La Suède s’attaque fièrement à la pandémie d’une façon qui diffère de la quasi-totalité des autres pays riches. Peu de commerces ont fermé, les rassemblements publics n’ont pas été interdits et seuls les plus vulnérables sont encouragés à rester chez eux. Des militants soulignent toutefois que cette approche fait courir des risques plus élevés de contamination et de mortalité aux minorités ethniques présentes dans le pays.

Le royaume compte actuellement plus de 10 000 contaminations confirmées et près de 900 morts selon le bilan de ce samedi 11 avril, à cause de la COVID-19, la maladie infectieuse respiratoire causée par le coronavirus. Si le gouvernement n’a pas rendu public de décompte par ethnicité, des chercheurs suédois soulignaient fin mars un «taux extraordinairement élevé» de mortalité parmi la population somalienne. Des statistiques récentes semblent aussi indiquer un nombre disproportionné d’infections dans des quartiers de Stockholm – épicentre de l’épidémie – où résident de nombreuses personnes d’origine étrangère. Sur les 15 premières personnes à avoir succombé au coronavirus dans la capitale et ses environs, six étaient en effet d’origine somalienne, un groupe ethnique qui ne représente même pas 1% de la population de cette zone.

Quand le virus a commencé à se propager en Suède, de nombreuses personnes issues de minorités ont poursuivi une vie normale. Et pour cause: elles ignoraient que le gouvernement avait émis des recommandations contraires. Si elle est connue pour sa généreuse politique d’accueil des réfugiés et son régime de protection sociale, la Suède a, dans un premier temps, peu communiqué sur la pandémie dans des langues autres que le suédois. Or il se trouve que ce n’est pas la langue maternelle de milliers de citoyens, dont les Somalis. Les actions du gouvernement n’ont pas pris en compte les différences culturelles se jouant au sein d’une nation où le nombre de migrants et de demandeurs d’asile a augmenté ces dernières années.

Les conséquences, en termes de santé publique, de la diffusion d’un message en une seule langue pourraient servir d’avertissement au reste du monde. Un parallèle pourrait également être dressé entre la Suède et les rapports détaillés publiés par d’autres pays, comme les États-Unis, qui montrent que le nouveau coronavirus touche les minorités de façon disproportionnée.

Une artère commerçante bondée à Stockholm, capitale de la Suède, le 1er avril.
Une artère commerçante bondée à Stockholm, capitale de la Suède, le 1er avril.

Par ailleurs, la situation pourrait donner un essor néfaste aux partisans anti-immigration qui sévissent sur place. Si les Suédois se mettent à penser que les groupes n’étant pas identifiés comme ethniquement suédois sont davantage porteurs de la maladie, ce sera du pain bénit pour les mouvances d’extrême droite. Ces dernières années, celles-ci ont déjà rencontré un certain succès en entretenant auprès de leurs partisans un sentiment de peur à l’encontre des migrants.

Comme le rapporte le magazine antiraciste Expo, on trouve sur des groupes Facebook pro-«Démocrates de Suède» (extrême droite), l’un des partis politiques les plus importants du pays actuellement, des commentaires se satisfaisant des premières informations faisant état d’un taux de mortalité disproportionné parmi les Suédois d’origine somalienne.

«Un virus chinois qui tue des musulmans africains en Suède: voilà ce qui se passe quand on ouvre ses frontières», a tweeté un blogueur norvégien du nom de Fjordman, à qui l’islamophobe Anders Behring Breivik, auteur d’un massacre en 2011, a fait référence de nombreuses fois.

«Nous sommes conscients que (…) nous interagissons les uns avec les autres d’une manière qui n’est pas celle des Suédois d’origine. Nous adorons nous retrouver, partager des moments en famille et nous avons une culture différente vis-à-vis des personnes âgées: nous les voyons toutes les semaines», explique-t-il.

Selon les statistiques de la Commission européenne, plus de la moitié des foyers suédois sont constitués d’une seule personne. Les Suédois issus des minorités indiquent que ce n’est pas le cas dans leurs cercles.

«Le gouvernement suédois devrait adopter un autre regard sur les différents groupes présents en Suède», ajoute Gunay Raheb.

Des habitants profitant d’une journée ensoleillée à Malmö, en Suède, le 5 avril.
Des habitants profitant d’une journée ensoleillée à Malmö, en Suède, le 5 avril.

Kino, lui aussi chrétien syriaque, et des bénévoles issus de l’agence de marketing Bright Mind Agency ont lancé la campagne Tell Corona, qui propose des vidéos sur le coronavirus en syriaque, somali, roumain, arabe et d’autres langues.

«Le gouvernement recommande aux gens de rester à la maison, mais quand les personnes issues des minorités voient que les bus en ville sont bondés, elles ne comprennent plus: comment un bus peut-il être plein alors que le gouvernement nous dit de ne pas nous rendre dans notre café habituel?», souligne-t-il.

Il ajoute que des amis continuent de lui proposer de se voir alors que son oncle, qui est prêtre, et sa tante se battent contre le virus sur leur lit d’hôpital.

Le pays tente actuellement d’améliorer sa réponse au coronavirus. Les autorités suédoises ont intensifié leurs communications à l’attention des minorités et le royaume réfléchit à des standards de confinement plus stricts qui pourraient réduire les écarts en termes d’exposition et de risques de ses citoyens.

Les hôpitaux ont, eux, déjà mis en place des mesures pour combler les différences culturelles. On trouve dans leurs équipes des personnes parlant différentes langues ainsi que des traducteurs dédiés, indique Mariana Hannah au HuffPost.

L’infirmière se dit globalement satisfaite de la stratégie de son gouvernement, y compris au niveau du soutien apporté aux professionnels du secteur médical. Selon elle, les autorités seront un jour en mesure d’établir si les divisions sociales ont constitué un problème grave lors de cette crise – et donc, de présenter leurs excuses – étant donné qu’elles font face à un problème qui est, en fin de compte, national plutôt que lié à des communautés spécifiques.

«C’est un petit pays qui essaye constamment de s’améliorer», nous explique-t-elle. «Je pense que lorsque le gouvernement fera un bilan, il devra peut-être réexaminer sa politique auprès des minorités, mais c’est une étape qui viendra plus tard.»

Pour le moment, «je me sens en sécurité», confie-t-elle. «Mais lorsque je me projette, j’ai peur. (…) Les équipements de protection risquent d’être en rupture de stock dans deux mois.»

Cet article, publié sur le HuffPost américain, a été traduit par Laura Pertuy pour Fast ForWord.

Ce texte a été publié originalement dans le HuffPost France.

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