OPINION
05/11/2019 12:35 EST | Actualisé 05/11/2019 12:36 EST

Étudiants étrangers au Québec: des vies entre parenthèses

La réforme de l'immigration restreint grandement les diplômes permettant d’accéder au Programme de l'expérience québécoise, en ajoutant des conditions qui n’existaient pas auparavant.

nirat via Getty Images

La semaine dernière, la tempête, l’Halloween ou encore le test des valeurs faisaient les manchettes. Pourtant, un aspect majeur de la réforme de l’immigration annoncée par la CAQ est passé inaperçu: l’exclusion de milliers d’étudiant.e.s du Programme de l’expérience québécoise (PEQ). Pour les étudiant.e.s étranger.e.s, le mercredi 30 octobre 2019 marque la mise en suspens de leurs projets de vie.

L’exclusion du Programme de l’expérience québécoise: la réforme de l’Halloween

Le PEQ a été créé en 2010 afin de permettre aux étudiants étrangers ayant obtenu un diplôme dans une université québécoise de s’installer au Québec après leurs études. En effet, le programme permettait l’obtention rapide d’un certificat de sélection du Québec, première étape vers la demande de résidence permanente. Environ 5000 nouveaux diplômé.e.s en ont bénéficié en 2018.

Ce programme a été suspendu entre le 10 juillet et le 1er novembre 2019. Il a été rétabli le 1er novembre, assorti de nouvelles modalités. Ces dernières ont pour conséquence d’exclure la grande majorité des étudiant.e.s étranger.e.s de la possibilité de bénéficier du PEQ.

En effet, la nouvelle réforme restreint grandement les diplômes permettant d’accéder au programme, en ajoutant des conditions qui n’existaient pas auparavant. Ainsi, par exemple, aux cycles supérieurs, 24 maîtrises et 7 doctorats sont dorénavant admis

Au doctorat particulièrement, les seuls domaines désignés sont ceux liés à la santé. Autre information perturbante: la réforme s’applique également aux étudiants ayant déjà déposé leurs dossiers, si ceux-ci n’ont pas encore été traités.

Qu’est-ce qui justifie un changement aussi drastique? Le communiqué présentant la réforme indique que «ces modifications visent à assurer une meilleure adéquation avec les besoins du marché du travail du Québec.» Si nous sommes pris.e.s au dépourvu par l’absence d’information nous laissant présager un tel changement, nous le sommes encore plus quant au motif économique invoqué.

Répondre aux préoccupations économiques du Québec en se privant des étudiants étrangers: un argumentaire incompréhensible

Selon une étude reprise par le Réseau de l’Université du Québec en 2014, «par leur seule présence, les étudiants étrangers contribuent au développement de notre économie. Ils injectent dans l’économie locale un milliard de dollars par année en dépenses de toutes sortes.» Selon ce même document, le nombre d’emplois créés dans l’économie québécoise du fait de cette présence était estimé à 14 000.

En plus de ces aspects économiques, les étudiant.e.s étranger.e.s participent activement au développement de la recherche universitaire, ainsi qu’à son rayonnement. En effet, leur présence favorise la coopération des chercheur.se.s québécois.es avec des universitaires d’autres pays ou encore le développement de partenariats facultaires internationaux.

Une note de recherche de l’Institut du Québec, datant de 2017, cite d’ailleurs comme avantages éducatifs, sociaux et culturels  générés par la présence des étudiant.e.s étranger.e.s: la diversification des idées, le renforcement des partenariats entre les établissements du Québec et ceux du monde entier, la favorisation de l’attraction des chercheur.se.s de haut niveau ou encore l’enrichissement du milieu d’apprentissage.

Tout autant dans les universités qu’à l’extérieur, ils/elles participent à la diffusion de la recherche par leurs publications et leurs conférences.

Cependant, leur apport ne se limite pas aux confins universitaires et à des considérations économiques.  Nous revendiquons également leur intégration au sein de la société québécoise.

Vivre au Québec: un projet de vie… à reconsidérer ?

Entreprendre des études au Québec est un projet de vie. Ils/elles ont choisi d’immigrer avec toutes les difficultés et les opportunités que cela implique. Les étudiant.e.s étranger.e.s ne vivent pas leurs années d’études en vase clos mais bien au cœur de la société québécoise.

En plus de l’investissement financier que représente un projet d’immigration couplé à un projet d’études, ils/elles ont fait le pari de l’intégration. Ils/elles ont créé des liens forts avec la société québécoise, que ce soit par leurs réseaux amicaux ou encore communautaires, beaucoup d’entre eux/elles étant engagé.e.s dans des associations.  Ils/elles se sont installé.e.s au cœur de quartiers qui les ont charmé.e.s et participent quotidiennement à leur dynamisme.

Québécois.e.s ou non, en tant qu’étudiant.e.s, la soudaineté et la radicalité de la mesure nous ont pris.e.s au dépourvu. Quelles solutions s’offrent alors ? Communiquer sur la situation est l’une de nos seules options pour défendre la place des étudiant.e.s étrangèr.e.s au Québec, avec l’espoir de pouvoir faire changer la situation.

Démontrer leur apport essentiel à la recherche et à la société québécoise à travers des actions concrètes constitue également l’un de nos moyens d’expression. Néanmoins, nous ne pouvons pas exclure l’idée que, vraisemblablement, des milliers d’étudiant.e.s ne pourront plus s’installer au Québec. Tout à coup, être formé.e.s au Québec et s’y installer n’est plus un rêve qui soit réalisable.

Ils/elles ont choisi le Québec, doivent-ils/elles en faire le deuil ?

Aze Kerte Amoulgam, Justine Bernatchez, Happy Pascal Bompela, Mathilde Doucet, Sophie Gagné, Bienvenu Moussa Haba, Olivier Lacombe, Claire Magnoux, Florian Manuch, Camille Marquis Bissonnette, Carmen Montero Ferrer, Thomas Roos, Catherine Savard, Steve Tiwa Fomekong

Les signataires sont des étudiant.e.s de 2e et 3e cycles, ou stagiaire postdoctorale, à la Faculté de droit de l’Université Laval.