TÉMOIGNAGES
16/08/2019 10:27 EDT

Être élevé chez les Témoins de Jéhovah a laissé sur moi une marque indélébile

Ça m’a longtemps mis en colère. Mais plus les années ont passé, plus mes sentiments ont changé.

courtoisie
Morgan Enos a été élevé chez les Témoins de Jéhovah. 

Je viens tout juste d’atterrir en terre natale, à San Luis Obispo en Californie, après un vol désorganisé et hystérique en provenance de ma ville d’adoption, New York. Mon père venait de mourir sans prévenir – juste avant de me rendre visite à New York pour la première fois – et j’étais inconsolable. 

Brenna, ma copine de l’époque, qui est depuis devenue ma femme, et moi étions hébergés chez ma soeur, dont la maison s’est remplie dès le lendemain d’amis et de connaissances: les hommes aux coupes de cheveux impeccables, les femmes dans de longues robes.

J’avais mon uniforme de gars qui joue dans un groupe de musique, noir et boutonné jusqu’au col, le jean lâche et les cheveux longs. Brenna arborait des tattoos et un peu de pourpre dans sa queue de cheval. Dire que l’on détonnait est un euphémisme. Plus particulièrement parce que tout le monde autour de nous était un Témoin de Jéhovah.  

Mon père a été un Témoin de Jéhovah dévoué des années 1980 jusqu’à son décès soudain, le 5 mai 2017.

À ses funérailles, je connaissais tous les gens présents, qui allaient et venaient avec des gâteaux et des fleurs. J’avais grandi à leurs côtés toute mon enfance, et ils étaient comme une deuxième famille. 

Les Témoins de Jéhovah sont célèbres pour leur porte-à-porte. Leur existence remonte au milieu du 19e siècle. Ils sont issus de la branche du mouvement de la Bible étudiante, près de Pittsburgh, en Pennsylvanie. 

Ils sont aussi connus pour leur abstinence, et leur refus des transfusions sanguines, basés sur une variété d’écritures bibliques en lien avec la sainteté du sang. Les Témoins de Jéhovah maintiennent une neutralité politique et refusent de voter ou de partir en guerre, en partie parce que Jésus exhorte dans les Évangiles de ne pas «faire partie du monde.»  

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Les Témoins de Jéhovah ne célèbrent ni Noël, ni Halloween, ni Pâques. 

Il peut être facile d’accidentellement se méprendre à leur sujet, car ils évitent presque toutes les terminologies les plus communes du protestantisme mainstream, comme «église», «hymne», ou encore «croix». Ils rejettent la doctrine de la Trinité et le feu de l’enfer. Ils ne célèbrent ni Noël, ni Halloween, ni Pâques, arguant des origines païennes. 

Il en va de même pour les célébrations d’anniversaires – principalement en raison de l’origine des bougies et des souhaits, mais aussi parce qu’ils voient les anniversaires de la façon dont ils sont évoqués dans la Bible: c’est-à-dire négativement. Ils limitent leur contact avec des non-croyants, il est rare que quelqu’un qui ne soit pas relié à un membre soit invité à souper. Tout ceci est fait dans le but de garder leur santé spirituelle et leur foi en Dieu intactes. Le culte a lieu dans des immeubles fonctionnels appelés les «Salles du Royaume», que l’on retrouve à peu près dans tous les pays du monde. 

J’ai été élevé comme Témoin de Jéhovah jusqu’à mon adolescence. Je n’ai jamais été baptisé – ce qui vous intègre d’emblée comme membre –, mais j’ai été totalement intégré dans le quotidien. J’assistais à trois «réunions» par semaine, qui prennent davantage des allures de sermons d’églises que des discussions de classe.  

Je ne pouvais pas voir des amis d’école en dehors de l’école, mon groupe social se limitait aux gamins des Témoins.

En raison du spectre élargi d’âges et de background dans la congrégation, qui avait l’air d’une grande famille, chaque année réservait son lot de mariages, de commémorations, de funérailles, et de fêtes à la thématique années 1980. Tout cela bien sûr empreint d’un ton toujours très biblique.

Ne pas célébrer les vacances ou les anniversaires peut paraître cruel, mais je ne savais pas ce que c’était que de les célébrer, et mon père nous couvrait de cadeaux ma soeur et moi le restant de l’année. 

Malgré tout, cela me faisait me sentir à l’écart des traditions de la majorité de la société occidentale. En plus de ça, la musique, les films et la télévision que je consommais à l’époque ont aussi été élagués, ce qui me donnait l’impression d’évoluer dans une bulle. 

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Les Témoins de Jéhovah sont connus pour faire du porte-à-porte. 

Selon leur interprétation chronologique de la Bible, les Témoins de Jéhovah croient qu’un nouvel ordre du monde (divin) est littéralement imminent, et va surgir dans la décennie qui arrive.

Quand j’étais jeune, je me souviens de mes attaques de panique à l’école quand grondait un fort orage ou quand un camion tonnait dans la rue, au loin, plus bruyant que d’habitude. Voilà, c’est la fin! 

Autour de l’âge de quatre ans, j’ai commencé à partager des lectures publiques de la Bible, sur un podium, tendant mon cou comme je le pouvais pour atteindre le micro. Je me suis aussi impliqué dans le porte-à-porte, durant lequel les Témoins de Jéhovah distribuent les derniers numéros de leurs magazines, «The Watchtower» et «Awake». L’objectif est «l’éducation biblique», et non «la conversion». 

De nos jours, la présentation d’un Témoin s’est encore plus simplifiée: il s’agit en gros d’une invitation rapide à aller voir le site web. Mais dans les années 1990, on nous demandait davantage, par exemple de mémoriser des lignes pour n’importe quel genre de personnes que nous pourrions rencontrer: catholique, hindou, athée. 

Pour plusieurs des garçons les plus populaires des Témoins, faire du porte-à-porte signifiait faire du bruit, s’entasser dans la voiture avec du gel dans les cheveux, les souliers lustrés, en se donnant des tapes dans le dos. Je n’arrivais pas à suivre.

Le porte-à-porte me faisait me sentir embarrassé et maladroit. Je devenais parano, persuadé que j’allais cogner à la porte d’un copain de l’école et être obligé de balbutier quelques explications quant à une croyance dont, au fond, je doutais.

Je me sentais différent depuis le jour 1: je comprenais toutes les leçons que nous apprenions, mais je n’avais pas la capacité de développer des sentiments spirituels qui semblaient venir si naturellement chez les autres enfants de Témoins. Je ne parvenais pas non plus à accepter que certaines histoires de la Bible soient des événements historiques. Je ne voulais pas que l’on me voit comme le gars qui croyait des choses farfelues ou inventées. 

Prier pour moi était comme m’adresser à un mur. Les grandes conventions régionales, dans lesquelles de multiples congrégations se réunissaient pour parler pendant trois jours, me semblaient interminables. 

Quand j’étais ado, tout ça s’est transformé en colère, tandis que ma phase rock’n’roll m’encourageait à laisser pousser mes cheveux en-dessous des oreilles, au grand désespoir de plusieurs Témoins adultes. J’ai formé un groupe de musique «garage» avec quelques enfants Témoins de mon âge, et agrémenté nos feux de camps de covers des Black Flag ou des Ramones.

J’ai eu quelques soucis avec des enfants de la congrégation et leurs parents, pour finalement arrêter de participer aux activités et refuser de me faire baptiser. Mes parents ont plutôt bien géré tout ça, malgré l’air dévasté sur leur visage. 

J’ai continué à travailler pour mon père, qui était représentant et vendait des meubles sur la route. Pour tout dire, 99% des Témoins que je connaissais effectuaient un travail modeste, des boulots de classe ouvrière, et ce, quelles que soient leurs origines socio-économiques. 

Il y a une raison à cela. Les Témoins de Jéhovah ne bravent aucun interdit en allant à l’université, mais ce n’est pas non plus recommandé. De leur point de vue, il ne reste plus assez de temps pour se rendre aux réunions ou aux porte-à-porte quand on doit écrire une thèse. Ma soeur et moi ne sommes pas allés à l’université, par contre mes cousins (qui n’étaient pas Témoins) sont allés à Yale et à l’Université de New York. 

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Quand son père est mort, Morgan Enos habitait à New York.

Aujourd’hui, je fais encore de la musique, en parallèle de ma carrière de journaliste musical. Je ne suis pas allé à l’école de journalisme, tous le succès que j’ai eu est le résultat de la chance, de ma volonté et d’un désir d’apprendre. Si j’étais resté avec les Témoins de Jéhovah, j’aurais fait du porte-à-porte à temps plein, et aurais été représentant, c’est certain. 

Ça m’a longtemps mis en colère. Mais plus les années ont passé, plus mes sentiments ont changé. Quand j’entends un étranger ou un humoriste rabaisser un Témoin, je ressens même un brin d’agacement. Ils travaillent de longues heures, non payées, pour essayer de faire ce qu’ils pensent être juste. Pourquoi se montrer si méprisant à leur sujet?

Ma femme et moi avons quitté New York et déménagé dans une nouvelle maison à Hackensack, au New Jersey. L’autre jour, nous avons mangé des crêpes dans une cabane de rue, et parlé pendant plus d’une heure de nos éducations, moi comme Témoin, elle proche du judaïsme. Nous avons parlé de la façon dont nos croyances personnelles étaient simplement ça: personnelles. Difficiles à cerner. Parfois même mystérieuses à nos propres yeux. Mais c’est important pour nous deux de nous montrer honnêtes quant à nos racines, à là d’où nous venons. 

Mon esprit retourne à cet horrible semaine après que mon père soit mort. Malgré le fait que ma femme et moi ayons donné le ton avec nos allures enragées et notre énergie décalée, nous avons été reçus avec amour et compréhension, sans être jugés. Brenna était renversée; ses seuls contacts avec la chrétienté avaient été la mère hyper moralisatrice d’un ex-petit-ami et des camarades de classe plutôt brutaux.  

Que ce soit dû à la doctrine ou aux gens qui sont membres, grandir auprès des Témoins de Jéhovah a apporté beaucoup de choses positives à ma personnalité.

Cela m’a permis d’être humble et d’écouter quand quelqu’un de plus expérimenté que moi s’adresse à moi. Cela m’a insufflé un sain esprit critique envers l’autorité humaine.

Cela m’a permis d’apprécier la beauté de la nature, comme un cadeau donné aux hommes plutôt que comme un accident aléatoire. Et d’être capable de voir quelque chose qui coupe le souffle: le grand, l’invisible, le contexte du monde. 

Peu importe ce qui finira par m’arriver dans la vie, j’ai d’abord grandi près des Témoins, et ils ont laissé une marque indélébile sur qui je suis.  

Ce texte initialement publié sur le HuffPost États-Unis a été traduit de l’anglais.