BIEN-ÊTRE
08/10/2019 10:19 EDT

Être bipolaire et réussir sa vie: oui, c'est possible

«Ce n'est pas juste un film, c’est quasiment une thérapie collective, un mouvement d’émancipation pour des gens qui ont perdu espoir», confie le réalisateur Mathieu Arsenault.

Maryse Boyce
Le réalisateur du film «Tenir tête», Mathieu Arsenault

Lorsque le réalisateur Mathieu Arsenault s’est mis à travailler sur son documentaire Tenir tête, dans lequel il se met lui-même en scène, en plus de deux autres personnes vivant avec un trouble bipolaire, il voulait d’abord montrer que recevoir ce diagnostic, ce n’est pas synonyme d’échec. 

«Je pensais que ma vie était foutue quand j’ai eu mon diagnostic. Et au contraire, ma vie n’a jamais aussi bien été que maintenant!» constate le réalisateur, qui espère redonner de l’espoir à ceux qui l’aurait perdu, en cette semaine de sensibilisation aux maladies mentales.

Son film percutant, qui nous donne accès de l’intérieur à des exemples de ce qui se passe dans la tête d’une personne bipolaire, est sorti en mars dernier. Il est présentement en tournée dans plusieurs villes du Québec.

Une première psychose à 35 ans

À 35 ans, alors que sa conjointe était enceinte de leur deuxième enfant, Mathieu Arsenault a fait une psychose, sans crier gare. Ça ne lui était jamais arrivé avant. Persuadé d’être un messie qui devait sauver la planète, il a encaissé ses REER et est parti rejoindre sa «jumelle cosmique» en Californie. Cette psychose a duré des mois. Jusqu’à ce que sa belle-soeur le convainque de rentrer à la maison, et que son ami le pousse ensuite à aller consulter. Il a finalement eu un diagnostic de trouble bipolaire type 1. C’est la médication (lorsqu’il a trouvé la bonne, après plusieurs essais) qui lui a permis de retoucher terre. Tout cela a été un très long processus.

Dans Tenir tête, il revient sur cet épisode troublant et fascinant à la fois de sa vie. Un exercice assez thérapeutique, avoue-t-il.

«Ça m’a aidé à comprendre. Il y avait beaucoup d’incompréhension entre ma blonde et moi. Je lui disais: ″ce n’était pas moi, tu ne peux pas me tenir responsable″. Et elle me répondait: ″ce n’était pas vrai pour toi, mais moi, j’ai été blessée quand même″. J’ai fait interviewer Alix par une autre réalisatrice, je n’étais pas là pendant l’entrevue. Je tenais à ce que son vécu soit recueilli par quelqu’un d’autre. Quand j’ai écouté ça pour la première fois, c’était très émouvant…»

InformAction Films
Une scène du documentaire «Tenir tête», dans laquelle on voit Mathieu Arsenault et sa petite famille, après la tempête.

 

Prenez vos médicaments!

Un autre message que le cinéaste aimerait transmettre à ceux et celles qui souffrent du même trouble que lui, c’est: prenez vos médicaments!

«C’est un classique, une erreur que beaucoup de personnes bipolaires font: ″je vais mieux, je n’ai plus besoin de ça″, constate-t-il. Et ils repartent en manie.»

De son côté, il assure prendre sa médication religieusement. 

«Je le sais, mes médicaments, je vais les prendre toute ma vie, et je suis bien content, ça ne me dérange pas. J’ai la chance d’avoir vécu un épisode net et franc et d’avoir compris ma leçon! Ce n’est pas le cas de tout le monde.»

Mathieu Arsenault précise que pour certaines personnes qui vivraient avec un trouble bipolaire de type 2, par exemple, la maladie peut être beaucoup plus insidieuse et le diagnostic, beaucoup moins évident. 

«Moi, c’était tellement fou mon affaire, tellement intense! se rappelle-t-il. J’ai failli mourir plusieurs fois. Une fois, j’étais tout nu dans le désert, et un gardien est arrivé avec son gun, pendant que je me roulais dans le sable, sur un serpent. Une autre fois, je suis rentré dans la cour de quelqu’un, et je jouais dans son module pour enfants. J’aurais pu me faire tirer! Oublie ça, je ne reprends pas ce risque-là. Faire une manie, ça équivaut à faire de l’ecstasy tous les jours avec de la boisson… Il n’y a pas de contrôle là-dedans. Il y a même des gens qui se prennent pour un oiseau et se jettent en bas de la fenêtre. C’est bien trop dangereux.» 

Mathieu Arsenault n’hésite pas à utiliser le terme «fou», d’ailleurs, lorsqu’il parle de cet épisode. 

«Je l’aime, ce mot-là. Je l’utilise un peu de la même façon que les rappeurs noirs vont utiliser le terme ″nigger″. Je l’aime dans ma bouche, mais je ne l’aimerais pas nécessairement dans la bouche de quelqu’un qui l’utiliserait contre moi!» dit-il en riant.

«Il y a encore beaucoup de travail à faire»

Certes, beaucoup de chemin a été parcouru au cours de la dernière décennie: on parle plus de santé mentale qu’avant. Mais Mathieu Arsenault rappelle que quand on aborde l’histoire de personnes bipolaires, par exemple, c’est presque toujours négatif ou dramatique. 

«Il y a un bout de chemin qui est fait, peut-être le plus difficile: juste d’avoir le droit d’en parler et que les gens écoutent. Mais il reste un grand bout de chemin à faire, et c’est ce dont je rêve, c’est l’intention du film: j’aimerais qu’on entende ″bipolaire″ et que ce soit perçu comme quelque chose d’aussi peu grave que d’avoir le rhume. C’est une maladie qui se traite. Ça ne détruit pas la personne.»

«On a fait des pas de géant, depuis les dernières années», renchérit Jean-Rémy Provost, directeur général de Revivre, un organisme qui vient en aide aux personnes vivant avec des troubles anxieux, une dépression ou un trouble bipolaire, ainsi qu’à leur famille.  

«On est plus en mesure d’en parler librement, maintenant, mais il y a encore beaucoup de travail à faire, pour que les gens touchés se sentent libres d’en parler librement, ajoute-t-il. Est-ce que mon employeur va me congédier? Ça peut encore arriver, même si c’est très subtil, quand ça arrive, maintenant…»

D’ailleurs, Mathieu Arsenault raconte qu’encore dernièrement, en signant un gros contrat, «les patrons, même si ce sont des gens sensibles à la cause, ont demandé: ″est ce qu’il va être correct pour faire le projet ou il va redevenir fou?″ Alors que ça fait six ans que je suis stable: j’ai fait un film là-dessus!» 

De belles rencontres

Mathieu Arsenault s’est beaucoup promené avec son film au cours des derniers mois, à travers le Québec et même le Nouveau-Brunswick. Lorsqu’il répond aux questions du public, après la projection, cela donne souvent lieu à des moments très émotifs.

«Ce n’est pas juste un film, c’est quasiment une thérapie collective, un mouvement d’émancipation pour des gens qui ont perdu espoir. Non, ta vie n’est pas foutue, prends ta santé en mains. Il y a des gens qui pleurent. À Gatineau [il y a quelques semaines], on a eu une ovation de cinq minutes, on avait l’impression qu’on était des rock stars!» 

Le film Tenir tête est présentement en tournée dans plusieurs régions du Québec, à l’occasion de la semaine de sensibilisation aux maladies mentales, en présence du réalisateur et/ou de certains protagonistes du documentaire.