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Être autiste et l'art de se trouver un emploi

Est-ce qu'il y a une façon de réussir professionnellement tout en étant autiste? Oui, mais pas en étant seul, plusieurs facteurs doivent être réunis.
Comme j'ai la chance de travailler dans un milieu syndical, je n'ai pas à avoir peur pour mes droits et cela est extrêmement bénéfique parce que seul, je ne crois pas que je serai en mesure de me défendre.
Comme j'ai la chance de travailler dans un milieu syndical, je n'ai pas à avoir peur pour mes droits et cela est extrêmement bénéfique parce que seul, je ne crois pas que je serai en mesure de me défendre.

Je suis une personne autiste et j'ai 40 ans. Je n'ai pas été diagnostiqué dans ma jeunesse, malgré toutes mes difficultés sociales, scolaires et autres bizarreries. Je n'ai donc jamais reçu d'aide adaptée à ma différence et, comme j'étais extrêmement tranquille —même trop tranquille —, mes parents ne s'inquiétaient pas trop.

J'ai écrit ce texte pour témoigner de mon expérience professionnelle. Je n'ai pas l'habitude des témoignages, je suis plus dans l'étude de recherche, l'analyse de leurs qualités, la réflexion et le transfert de connaissance.

Mais comme j'ai accepté de le faire, allons-y!

Mon parcours professionnel a commencé très tôt: distribution de journaux les samedis dès mes 12 ans, emploi d'été (trouvé par mon père à 14 ans) et emploi régulier à 16 ans (je travaillais pour mes parents). Je peux dire que j'en ai eu de la chance! Et ce n'est pas sarcastique.

Mes parents avaient un petit commerce et je devais répondre aux clients et garnir les tablettes. Je me rappelle encore ma première journée: le client entre, je ne le regarde pas; il vient à la caisse et je ne l'accueille pas; je demande le paiement sans aucune forme de politesse et je ne le remercie pas.

Mes interactions avec le client étaient complètement inexistantes et «impolies». Bon d'accord vous allez me dire que c'est comme ça dans les commerces d'aujourd'hui, mais il y a 20 ans, la norme se voulait différente. J'ai donc eu le privilège d'avoir un cours d'interaction sociale et de politesse d'usage dans le public que je n'ai jamais cessé d'utiliser depuis. À l'arrivée de chaque client, mon formateur me disait quoi dire, quoi faire, et cela à chacune des étapes pendant trois jours.

J'ai conservé cet emploi six ans et j'ai beaucoup appris sur les interactions sociales, je dis bien «appris», et non juste répéter une action demandée sans en savoir le pourquoi. Je suis d'ailleurs devenue l'un des employés les plus appréciés par la clientèle.

À la suite de la vente du commerce, j'ai dû me trouver un autre emploi. Ma première recherche d'emploi. Tout d'un coup, six années d'expérience n'avaient plus d'importance devant d'éventuels employeurs. En entrevue, mes qualités et références n'avaient plus d'importance. Ce qui importait était ma capacité à répondre à des questions «ouvertes», d'interagir socialement avec le recruteur, d'avoir un non verbal de qualité et surtout de ne pas être anxieux.

C'est-à-dire qu'en entrevue, ce qui importe vraiment, c'est les aspects pour lesquels je suis, comme la plupart des personnes autistes, incapable de briller.

Je me suis donc fait fermer la porte pour une multitude d'emplois, et pas des postes spécialisés, mais plongeur, aide-serveur ou commis dans un dépanneur. Après plus d'un an de recherche, j'ai finalement décroché, pas un, mais deux emplois: aide-serveur dans un restaurant en manque de personnel et commis de nuit dans un dépanneur.

Le premier s'est vite aperçu qu'il pouvait abuser de moi et il en a profité pour me sous-payer et me donner de plus en plus de responsabilités. J'ai donc intégré la cuisine et, après quelques mois, le patron ne se présentait même plus au restaurant: j'étais chef de cuisine et une gérante tenait les comptes. Et comme pour beaucoup d'autistes, j'ai facilement fait profiter de moi.

J'étais l'employé le moins bien payé du restaurant dans lequel j'avais pourtant la responsabilité de la cuisine. Après avoir quitté cet emploi, le propriétaire a fait plusieurs démarches pour que j'y retourne... aux mêmes conditions.

Pour l'emploi de commis de nuit, à mon embauche, le gérant m'a bien dit qu'il était mal pris et c'est pourquoi il me donnait le poste. Après un mois, il était très surpris de la qualité de mon travail et me donnait ma première augmentation pour être certain que je reste. Huit mois après, j'ai été promu gérant. Pas mal pour un gars dont personne ne voulait. Après quelque temps à la même place j'ai quitté, les conditions générales et l'horaire étaient de mauvaise qualité. C'est à croire que les employeurs que j'ai eus savaient bien avant moi qu'ils pouvaient m'exploiter sur différents aspects.

Par chance, mon amoureuse a vu une offre d'emploi affiché par la compagnie où je travaille encore actuellement. C'est elle qui s'est occupée d'envoyer mon C.V. par courriel. J'ai eu l'impression que cette compagnie s'intéresse d'abord aux compétences et aux capacités de la personne.

J'ai donc eu la chance, après une série de tests, de me retrouver dans une compagnie d'envergure internationale en tant que commis d'entrepôt. Cette compagnie est probablement l'une des rares qui mettent vraiment de l'avant une ouverture à la différence et à la diversité, ainsi qu'une gestion bienveillante.

Étant parfaitement capable de faire un travail de qualité dans un environnement où ma différence et mes idées (penser en dehors de la boîte - out of the box) sont appréciées et valorisées, j'ai été en mesure de performer. Ce qui m'a apporté d'autres attributions jusqu'à devenir représentant.

Comme j'ai la chance de travailler dans un milieu syndical, je n'ai pas à avoir peur pour mes droits et cela est extrêmement bénéfique parce que seul, je ne crois pas que je serai en mesure de me défendre.

Maintenant, vous pourriez vous demander, mais comment peut-il être représentant alors que tout le monde est au courant pour son autisme: collègues, amis et clients? Eh bien, mon travail est assez similaire à ce que je faisais auparavant, je vois les cinq mêmes clients chaque jour, je compile leur inventaire, je garnis les tablettes et je prends les commandes.

Est-ce qu'il y a une façon de réussir professionnellement tout en étant autiste? Oui, mais pas seul. Plusieurs facteurs doivent être réunis. Il est nécessaire de trouver un poste dans lequel nous pouvons réussir en fonction de nos capacités et de nos connaissances, dans lequel nous pouvons nous accomplir, de pouvoir se fier à une entreprise et à des collègues ouverts à la différence, un environnement bienveillant, en plus des amis et une famille qui nous soutiennent et sur qui nous pouvons compter.

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