TÉMOIGNAGES
23/01/2020 16:54 EST

Enseigner le cynisme

Depuis le 28 août, plus de 15 remplaçants sont passés dans la classe d’Élizabeth, y restant rarement assez longtemps pour apprendre le «nom des amis» (on bat un record cette semaine: cinq en autant de jours).

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Élizabeth a neuf ans et elle fréquente une école primaire publique pour laquelle nous avons eu un véritable coup de cœur, il y a cinq ans. Une toute petite école du nord de la ville, dans le quartier bien moelleux d’Ahuntsic-Cartierville.

Mon Hermione aime l’école. Assez pour y jouer dans sa chambre aménagée en véritable salle de classe, autant les soirs de semaine que les week-ends (elle m’en voudrait de le dire, mais elle y joue aussi l’été, surtout vers la fin). Pour ma part, je n’ai jamais quitté les bancs de l’école. Je suis entrée à la maternelle à quatre ans (non pas à cause d’une lubie de ministre mais parce que ma mère, enseignante, acceptait de me prendre avec elle) et je suis maintenant professeure de lettres à l’université.

J’ai donc connu 38 rentrées scolaires, sans interruption. (Quand je vous dis que chez nous, on aime ça, l’école. Et qu’on aimait même surtout l’école publique.) Je suis une mère lassante: depuis sa naissance, j’ai dû répéter au moins 1000 fois à ma fille que «l’école, c’est important». Elle a toujours été d’accord. Même les soirs où elle trouvait les devoirs ennuyeux et haïssait la table de 9.

Depuis quelques semaines, Élizabeth n’est plus d’accord. Elle ne veut d’ailleurs tout simplement plus aller à l’école. Pas même le jeudi, le jour préféré entre tous, «parce-qu’il-y-a-l’éducation-physique-et-l’art-dramatique». Elle rentre systématiquement de sa journée avec un mal de tête, déjà découragée à l’idée de devoir y retourner le lendemain. La perspective d’y retrouver les copines ne suffit d’ailleurs plus.

Elle a raison: c’est le bordel. Elle m’a demandé de faire l’école à la maison. Je rêve de pouvoir dire oui. La déscolariser.

Elle se fout royalement de la dictée PGL (c’est big) et de l’Expo-Science (c’est vraiment big). Elle m’a demandé de lui acheter des coquilles anti-bruit, parce que la classe est trop bruyante. J’y suis souvent — pour les sorties parascolaires et le bénévolat hebdomadaire à la bibliothèque-sans-bibliothécaire (il n’y en a plus, depuis plus de dix ans, dans les écoles de la CSDM). Elle a raison: c’est le bordel. Elle m’a demandé de faire l’école à la maison. Je rêve de pouvoir dire oui. La déscolariser.

Depuis le 7 janvier, Carole, Mehdi, Catherine, Anne-Sophie, Marie, Maxime-Olivier, Amy et Roxane se sont succédé à la barre de la classe «des 4A». En septembre dernier, l’enseignante titulaire n’était pas de la rentrée. C’est donc Samia qui a accueilli les 4A. Pour deux semaines. Puis Carole est arrivée, mais elle n’y est pas arrivée. Et elle est repartie à Noël, non sans avoir dû s’absenter une bonne dizaine de fois.

Depuis le 28 août dernier, plus de 15 remplaçants sont donc passés dans la classe d’Élizabeth, y restant rarement assez longtemps pour apprendre le «nom des amis» (on bat un record cette semaine: cinq en autant de jours). Personne pour mettre un peu d’ordre dans une classe de plus en plus bordélique. Personne pour corriger le test d’«univers social» de la semaine d’avant. Personne pour assurer un suivi quotidien auprès des petits amis TDA/TDAH/hypersensibles. Personne pour leur faire faire des projets d’art plastique qui courent sur plus d’une séance.

Rien à exposer sur les murs d’une école dont la vétusté, navrante, ne reflète pas tout ce qui s’y fait de bon, par ailleurs. Parce qu’il s’y fait beaucoup de bon. Le plus souvent «grâce aux deux piastres et aux trois bouts de ficelles fournis par les enseignantes», comme me le rappelait une amie qui se destine justement à l’enseignement (chapeau bas, au passage, à la titulaire «des 4B» qui, en plus de sa charge normale, briefe quotidiennement l’élu-e du jour).

J’ai dit à Élizabeth, hier, que le directeur — qui ne lâche pas le dossier — m’avait assurée qu’il y aurait quelqu’un pour un remplacement «à moyen terme» à compter du 27 janvier.

Elle a ri de moi.

«Hahaha. Maman. L’école, c’est juste important en théorie. Pis l’école, c’est peut-être important. Les élèves, pas tellement».  (Oui, Hermione, elle parle de même). Je ne sais pas si la classe «des 4A» suit le programme prévu par le «ministère de l’Éducation» (oui, des guillemets, ici). Mais je sais qu’Élizabeth, elle, suit depuis septembre un cours accéléré en cynisme.

Depuis la rentrée, je lis et j’entends partout cette même histoire à propos d’autres écoles, de notre quartier et d’ailleurs. Des amies d’amies. Des pages Facebook où les parents rivalisent d’imagination pour essayer de tenir jusqu’en juin. Partout, des classes sans capitaine depuis la rentrée. Au Québec. En fuckin 2020. Dans des écoles où il faut laisser l’eau des abreuvoirs couler 60 secondes avant d’en boire à cause du plomb (demandez donc à un petit ami de la maternelle de laisser son doigt une minute sur le bouton de l’abreuvoir, juste pour voir… vous verrez qu’il a la minute courte).

 Où est-ce que ça a sheeré, je vous le demande.