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03/06/2019 10:55 EDT | Actualisé 04/06/2019 08:03 EDT

Enquête sur les femmes autochtones: Trudeau prononce le mot génocide... après son allocution

Le mot génocide était absent de l'allocution de Justin Trudeau.

ASSOCIATED PRESS

GATINEAU, Qc — Le gouvernement Trudeau accepte les nombreuses recommandations des commissaires de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) et promet d’agir, mais refuse de prononcer le mot “génocide” tel qu’indiqué à plusieurs reprises dans le rapport final rendu public lundi matin.

Dans un discours prononcé lors d’une cérémonie tenue à Gatineau, le premier ministre Justin Trudeau a promis d’éradiquer “le racisme, le sexisme et les inégalités économiques” qui ont “permis une telle violence contre les femmes et les filles autochtones”. Mais le mot “génocide” était absent de son allocution.

“Je refuse de laisser notre présent et notre futur être le miroir de notre passé. Aux femmes et filles autochtones du Canada disparues et assassinées, à leurs familles et aux survivantes - nous vous avons failli. Mais nous ne vous faillirons plus dorénavant”, a-t-il dit, sous les applaudissements polis de la foule.

Trudeau a finalement prononcé pour la première fois le mot “génocide” lors d’un discours prononcé dans le cadre de la conférence internationale Women Deliver à Vancouver.

Le mot “génocide” a été mentionné des dizaines de fois dans le volumineux rapport de quelque 1200 pages de l’ENFFADA. La commissaire en chef, la juge Marion Buller, l’a répété sous les applaudissements et les cris des personnes présentes pendant la cérémonie de lundi.

Mais la ministre des Relations Couronne-Autochtones et des Affaires du Nord, Carolyn Bennett, et le ministre de la Justice, David Lametti, ont eux aussi refusé de prononcer le mot “génocide” pendant un point de presse de près de 17 minutes.

Pourtant, la ministre Bennett a répété qu’elle était d’accord avec les conclusions des commissaires. “Nous avons dit, pendant longtemps, que le racisme et le sexisme tuent. Que les pratiques et façons de faire coloniales tuent des femmes et des filles, mais aussi des hommes”, a-t-elle réitéré.

Réactions à Québec et à Ottawa

Le mot “génocide” a aussi été évité à Québec, où le premier ministre François Legault a dit qu’il ne voulait pas “faire un débat de mots”. “Je ne veux pas minimiser ce qui est arrivé, mais en même temps, quand on regarde la définition de ce mot-là, effectivement, on peut se demander si ça s’applique”, a-t-il dit.

À Ottawa, seul le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh, a clairement soutenu l’utilisation d’un “génocide” pour décrire la situation des femmes et filles autochtones. Le Bloc québécois, de son côté, s’est montré plus prudent. “On n’a pas aimé le mot génocide, mais se dire qu’on va avoir du sang sur les mains, si on ne fait rien... c’est une réalité, ça aussi”, a affirmé la députée Marilène Gill.

Le lieutenant des conservateurs au Québec, Alain Rayes, n’a pas souhaité discuter de “sémantique”. Son parti, qui avait refusé la tenue d’une telle enquête quand il était au pouvoir, a indiqué par voie de communiqué qu’il s’engage à élaborer un plan d’action national pour “promouvoir la réconciliation, remédier à la violence et apporter des améliorations tangibles” pour les femmes et les filles autochtones.

Même l’ancienne ministre de la Justice et ex-militante autochtone Jody Wilson-Raybould s’est montrée réticente à utiliser ce terme pour décrire les actes dont les femmes et filles autochtones sont victimes. “Les gens peuvent l’appeler un génocide, une tragédie ou une histoire honteuse: peu importe comment on l’appelle, c’est une terrible réalité”, a-t-elle dit.

Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, estime que les Canadiens doivent “faire face à leur histoire”.

Lorsqu’on fait la somme de tout ce qu’on sait aujourd’hui, ça ne peut pas être autre chose qu’un génocide.Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador

Il admet cependant du bout des lèvres que le terme a été cité à de trop nombreuses reprises dans le rapport et qu’il fait de l’ombre aux recommandations.

Redéfinir le génocide

Dans la foulée de la Commission de vérité et réconciliation, la juge en chef de la Cour suprême du Canada, Beverley McLachlin, avait parlé d’un “génocide culturel” pour décrire l’attitude du Canada envers les peuples autochtones aux 19e et 20e siècles.

La commissaire Michèle Audette rejette cette étiquette, qui ne représente pas la situation des femmes et des filles autochtones à son avis. “On ne parle pas de génocide culturel. On parle d’un génocide qui affecte la culture, la sexualité, la dignité, la sécurité”, a-t-elle dit.

Mme Audette a d’ailleurs admis qu’elle était “déçue” du fait que M. Trudeau refuse d’appliquer cette étiquette.

La commissaire en chef, Mme Buller, a pour sa part estimé que l’étiquette de “génocide” dans la foulée de l’ENFFADA est “incontournable”.

“On pense souvent au génocide comme l’Holocauste ou des tueries de masse en Afrique. Bien sûr, ce sont des génocides et, bien sûr, ce sont des tragédies. Mais le type de génocide que nous avons au Canada est la mort à petit feu pour des générations”, a déclaré Mme Buller.

Un processus laborieux depuis 2016

Le rapport final de l’ENFFADA a été dévoilé lors d’une cérémonie au Musée canadien de l’histoire à Gatineau. Des centaines de femmes - dont plusieurs habillées de rouge, couleur symbolique pour cette enquête - ont défilé sous le son des tambours. Elles ont été nombreuses à aller au micro pour y lire les 231 recommandations.

Le rapport final a ensuite été emmailloté et déposé dans un porte-bébé de bois, puis parsemé d’herbes sacrées, lors de la cérémonie du Tikinaagan, afin de marquer le renouveau et la renaissance de nouvelles possibilités. Il a ensuite été présenté au premier ministre Trudeau.

Ce document de quelque 1200 pages est l’aboutissement d’un effort de trois ans souvent frappé par des controverses, des retards et des problèmes de personnel. Il documente ce que la commissaire en chef, la juge Marion Buller, appelle “des vérités importantes”, notamment le fait que les lois et les institutions canadiennes sont elles-mêmes responsables des violations des droits de la personne des peuples autochtones.

Les recommandations incluent la mise au point d’une réponse efficace aux cas de trafic humain, d’exploitation et de violences sexuelles, y compris dans l’industrie du sexe. L’enquête demande aux fournisseurs de services de santé du Canada de développer des programmes susceptibles d’aider les jeunes à reconnaître les signes indiquant qu’on cherche à les exploiter.

La commissaire Buller a dit que ces recommandations ne sont pas des “suggestions optionnelles”, mais bien des “impératifs légaux”. Elle a appelé le gouvernement fédéral à donner les moyens aux gouvernements autochtones pour qu’ils puissent mettre en oeuvre ces recommandations.

On estime que le nombre de femmes autochtones disparues et assassinées se chiffre par milliers au Canada, mais le rapport indique que malgré tous les efforts déployés pour quantifier l’ampleur de la tragédie, personne ne connaît le nombre exact.

Des recommandations spécifiques au Québec

Dans un rapport complémentaire spécifique au Québec, mené par la commissaire Michèle Audette, il est recommandé que le gouvernement Legault crée une “entité civile indépendante” qui agirait en tant que protecteur des citoyens autochtones.

Cette nouvelle entité permettrait de recevoir les plaintes et d’enquêter sur les services reçus par les communautés autochtones dans la province.

Il est aussi recommandé de former l’ensemble des policiers et les aspirants policiers aux enjeux propres aux autochtones et surtout à la “problématique” des femmes et des filles autochtones disparues et assassinées. Le rapport fait aussi état de la nécessité d’avoir une représentation autochtone au sein même des corps policiers.

La province avait été secouée par les dénonciations de nombreuses femmes autochtones contre des policiers de la Sûreté du Québec à Val-d’Or, dans une enquête-choc de Radio-Canada en 2015. Elles alléguaient avoir été victimes de sévices sexuels, d’abus et d’intimidation.

Le Directeur des poursuites criminelles et pénales avait décidé de ne pas déposer d’accusations contre les policiers à Val-d’Or.

Le gouvernement du Québec avait malgré tout décidé de mettre sur pied la commission Viens pour entendre des témoignages d’Autochtones

à propos des services publics reçus. La commission Viens, menée en parallèle de l’ENFFADA, devrait déposer son rapport au plus tard en septembre 2019.