TÉMOIGNAGES
03/12/2020 15:52 EST

J'aime mes enfants, mais je ne veux pas mourir à cause de leurs choix pendant la pandémie

J'ai peur que le simple fait que vous traîniez avec vos amis représente la fin pour moi.

Julia_Sudnitskaya via Getty Images

Je vous aime, mais je ne veux pas mourir à cause du temps que vous passez à vous amuser avec vos amis.

Ce n’est pas que je m’oppose à votre plaisir personnel. Je suis tout à fait pour les loisirs - dans la limite du raisonnable, bien sûr. Mais ne pas prendre de précautions, tout oublier pour passer quelques heures avec vos amis, se tenir près les uns des autres, boire, manger - c’est trop imprudent pour moi.

Parce que tu reviendras à la maison et que tu respireras à côté de moi.

Maintenant que deux d’entre vous êtes de retour à la maison en raison de la pandémie - et il y a de la place pour nous tous et vous êtes les bienvenus ici, bien sûr - je suis en droit de savoir où vous allez et ce que vous faites la fin de semaine. 

Je sais que vous avez subi de nombreux tests, mais pas récemment. Je sais que vous n’avez aucun symptôme. Mais j’ai peur que le simple fait que vous traîniez avec vos amis représente la fin pour moi. Vous portez des masques dans les lieux publics, je sais, mais pas quand vous êtes avec vos amis; j’ai vu les photos.

Vous êtes mes fils, et je vous aime tous les trois, mais la situation actuelle est prioritaire. Le nombre de cas et de décès au pays sont en hausse. Si vous doutez encore, regardez cette visualisation de la façon dont la COVID-19 se répand dans les espaces intérieurs.

Vous avez envie de raconter votre histoire? Un événement de votre vie vous a fait voir les choses différemment? Vous voulez briser un tabou? Dénoncer une situation? Vous pouvez envoyer votre témoignage à propositions@huffpost.com et consulter tous nos témoignages.

Je sais que beaucoup de gens au pays [l’auteure est américaine, NDLR] se sentent et agissent comme vous, en particulier les jeunes hommes dans la vingtaine et la trentaine - vous vous sentez immunisés face au virus et à ses conséquences. Les photos et les vidéos de rassemblements et de fêtes sans masques qui ont eu lieu dans tout le pays me font peur.

Je suis soulagée que vous ayez tous les trois terminé le secondaire et l’université, puisqu’en tant qu’athlètes, vous auriez probablement insisté pour participer aux compétitions. Je n’aurais pas été d’accord avec des parents comme ceux qui ont récemment milité pour que les sports puissent reprendre cet automne.

Cet écart de bon sens n’est pas générationnel, mais peut-être informationnel et émotionnel; un écart d’empathie sur la façon dont les actions personnelles conduisent à des conséquences collectives. Le comportement de chacun a des impacts qui vont au-delà de lui-même.

Est-ce que c’est moi qui n’ai pas été un bon modèle à ce sujet, ou avez-vous manqué ce point important?

Il est vrai que personne dans notre grande famille n’a contracté la COVID-19, seulement les parents ou les amis d’amis, donc je ne sais pas ce que vous ressentez quand je dis ces choses au téléphone, au dîner ou quand j’aborde le nombre de cas positifs, les décès et les incidents locaux. Est-ce que j’ai l’air trop prudente? Avec des inquiétudes inutiles?

Le bol rempli de masques bleus et de gants en plastique près du téléphone dans la cuisine et le désinfectant pour les mains dans presque toutes les pièces de la maison ne sont pas là pour rien; c’est parce que cette pandémie est réelle, même si vous ne pensez pas que le virus vous frappera. Ou qu’il me frappera moi.

Vous ne l’avez peut-être pas remarqué, mais le 15 mars est la dernière fois où j’ai quitté la maison pour autre chose qu’une visite hebdomadaire à la petite épicerie du coin, occasionnellement à la pharmacie ou une promenade nocturne en solitaire. J’ai dîné dehors deux fois cet été dans des restaurants où nous étions assis à quelques tables des autres clients. Sortir avec mes amis me manque aussi; maintenant, nous nous voyons sur Zoom. Tout mon travail se fait à distance.

Bien sûr, vous m’aimez, je suis votre mère et je vous aimerai toujours. Je ne sais pas si c’est du déni, un manque de compréhension ou un blocage de la pensée du «pire scénario», mais je suis la seule de la famille à porter un masque lorsque le livreur Amazon dépose un colis que l’un d’entre vous a commandé.

«Qu’avez-vous reçu aujourd’hui?»

C’est pourquoi j’ouvre les fenêtres lorsque nous sommes en voiture ensemble, et je porte un masque. Je ne veux pas faire partie des 1,3 million de morts dans le monde. J’ai 62 ans et je suis une survivante du cancer, asthmatique et je fais de l’hypertension. Trois prises et je suis retirée, pour reprendre une expression du baseball. Même si j’ai de la chance et que je survis, je ne peux pas m’absenter du travail pendant une longue maladie; je suis sous contrat.

Est-ce que c’est parce que vous pensez que je suis forte? Merci de penser ça, mais la COVID-19 n’a rien à voir avec la force.

Peut-être que toute cette inquiétude que je projette vous semble une fabrication, de la fiction, comme quand on a peur du croque-mitaine, de la méchante sorcière. Je me souviens de l’époque où chacun d’entre vous avait peur du noir. Mais ce n’est pas une peur puérile que l’on surpasse naturellement. Rien de tel n’est jamais arrivé de mon vivant; j’ai peur. 

À l’âge que vous avez aujourd’hui, je me considérais comme indépendante, mais pas invincible. Je pense que c’est la différence.


C’est peut-être de l’incrédulité face à la gravité de la situation, ou est-ce que ça vous semble être un jeu de hasard? Est-ce qu’il s’agit de prendre des risques calculés, de prendre des chances? Vous pensez que votre privilège signifie que vous ne pouvez pas être touchés par la pandémie?

Je n’ai jamais été une adepte du jeu, je n’ai jamais aimé l’idée de jeter de l’argent au hasard sans garantie alors que je pourrais facilement acheter une paire de chaussures avec cet argent - pour moi ou pour vous. Pourquoi risquer de perdre 20 dollars sur ce pari ou ce cheval? Je n’ai même jamais aimé parier sur des matchs de football. Je n’ai jamais pris de risques pour votre santé ou votre sécurité. J’étais prudente.

Et juste pour être claire, nous ne fêterons pas comme d’habitude cette année avec tous vos cousins préférés. Je sais que vous les adorez, mais on pourra les voir sur Zoom.

Je suis heureuse que vous soyez tous ici chez vous. J’ai commandé une petite dinde et je vais faire la plupart - pas tous - des accompagnements pour nous quatre, mais je suis encore un peu nerveuse. 

C’est bizarre pour moi aussi, de ne pas mettre au four à 7 h une dinde de 25 à 30 livres spécialement commandée, mais les buffets ne sont pas recommandés et on ne peut pas faire de rassemblements. À nos dernières vacances en famille, nous étions plus de 40 personnes.

On pourrait me dire que j’ai une aversion pour le risque, mais je ne suis pas sûre que ce soit une si mauvaise chose actuellement. Et si vous aviez tort? Et si le risque que vous prenez n’est pas seulement un exercice de libre arbitre et l’affirmation de votre droit à vous amuser, mais une décision qui nuit à quelqu’un d’autre que vous?

Et si ce quelqu’un, c’était moi?

Ce texte, initialement publié sur le HuffPost États-Unis, a été traduit de l’anglais.