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26/08/2020 09:52 EDT | Actualisé 26/08/2020 15:53 EDT

Pourquoi la distribution d’«Escouade 99» dérange autant les Latinos

L’importance de l’origine des personnages peut paraître futile aux yeux de la production, mais elle ne l’est pas pour ma communauté.

CBS / Club illico
Melissa Fumero dans «Brooklyn Nine-Nine» et Mylène Mackay dans «Escouade 99»

La semaine dernière, j’ai visionné la bande-annonce de la nouvelle série québécoise Escouade 99, adaptation de la populaire comédieaméricaine Brooklyn Nine Nine, mettant en vedette les détectives d’un poste de police de New York. J’avais personnellement rapidement accroché à la série originale américaine.

Selon moi, l’une des raisons du succès de Brooklyn Nine Nine réside dans sa distribution: les comédiens s’y retrouvant jouent extrêmement bien leur rôle, et, selon mes souvenirs, elle est l’une des plus diversifiées culturellement que j’ai eu l’occasion d’écouter dans les dernières années. Un Juif, deux Noirs, deux Latinas et deux Blancs; qui plus est, deux de ces personnages principaux font partie de la communauté LGBTQ+. C’est d’ailleurs pour cette raison que la distribution de l’adaptation québécoise de cette série à succès en a fait sourciller plus d’un dans la dernière semaine, moi le premier.

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Dans Escouade 99, les deux personnages d’origine latine de l’émission sont interprétés par deux comédiennes blanches: autrement dit, elles ont été whitewashed. Le whitewashing (ou en français, le blanchiment culturel) en cinéma et en télévision arrive lorsqu’un personnage d’une certaine ethnie est interprété par un comédien caucasien.

Les exemples ne manquent pas: The Lone Ranger: le justicier masqué où Johnny Depp interprète un personnage autochtone, Ghost In The Shellmettant en vedette Scarlett Johansson dans un classique du manga japonais ou le film culte Diamants sur canapé où Mickey Rooney interprète le voisin asiatique, considéré par plusieurs comme l’un des personnages les plus racistes de l’histoire du cinéma. 

En tant que Latino queer, il m’a toujours été très difficile de pouvoir m’identifier aux héros de mes émissions d’enfance.

Cette pratique, malheureusement trop courante, amène son lot de problèmes: caricatures stéréotypées de cultures étrangères, manque de travail pour les comédiens issus de la diversité, et surtout, manque de représentation à l’écran pour le public constitué de personnes noires, autochtones et de couleur. 

Ce manque de représentation dans la culture cinématographique et télévisuelle occidentale, je l’ai observé toute ma vie. En tant que Latino queer, il m’a toujours été très difficile de pouvoir m’identifier aux héros de mes émissions d’enfance. La quasi-totalité des personnages d’origine latino-américaine que je voyais dans mon écran était composée de trois archétypes bien définis: le méchant gangster trafiquant de drogues, l’adjuvant et meilleur ami du protagoniste (souvent bien naïf et niaiseux) ou la domestique à l’accent plus que douteux.

Des gens qui m’appellent «Fez» et qui ne prennent pas la peine d’apprendre mon prénom dans les partys du secondaire, il y en a eu une couple.

Ces clichés de la communauté latine m’ont grandement été soulignés par les gens de mon entourage, en grande partie composé de personnes blanches. Des blagues de cartel, j’en ai entendues depuis que j’ai conscience que la drogue existe. Des gens qui m’appellent «Fez» (personnage latino stéréotypé de la sitcom That ’70s Show) et qui ne prennent pas la peine d’apprendre mon prénom dans les partys du secondaire, il y en a eu une couple. 

Et Consuela… est-ce qu’on peut parler de ce personnage de Family Guy? Une petite bonne femme qui tripe sur le Lemon Pledgeet qui dit essentiellement «no, no». Sa création et son maintien dans l’émission n’ont pas du tout aidé à la vision qu’a le grand public des Latinos. Ce personnage contribue aux stéréotypes de ma communauté, un peu comme Apu dans The Simpsons. D’ailleurs, en 2017, l’humoriste et comédien Hari Kondabolu a sorti le documentaire The Problem With Apu, critiquant l’image véhiculée des Indiens en Occident.

Les productions québécoises relèguent la poignée de personnages latinos aux rôles de simples personnages secondaires ou figurants.

Depuis quelques années, on a pu constater que la culture pop américaine et sa nouvelle génération de créateurs laissent plus de place aux personnages et aux histoires d’origine latine. Pour les plus jeunes, on peut noter Miles Morale /Spiderman et America Chavez de l’univers de Marvel, Veronica Lodge et sa famille dans Riverdale, ou Coco de Pixar. Pour les plus vieux, une bonne partie de la distribution de Jane The Virgin et de Orange Is The New Black, Oscar Martinez de The Office, et bien sûr, Amy Santiago et Rosa Diaz dans Brooklyn Nine Nine

Les productions québécoises relèguent la poignée de personnages latinos aux rôles de simples personnages secondaires ou figurants. L’importance de l’origine de ces personnages pour ma communauté peut paraître futile aux yeux de la production, mais elle ne l’est pas pour nous. 

Au cours des sept saisons de Brooklyn Nine Nine, le public s’est attaché aux personnages de Rosa Diaz et Amy Santiago. On a pu voir les enjeux sociaux et émotionnels entourant leurs origines, le rapport de la culture latine vis-à-vis la performance, le racisme, le sexisme et l’homophobie.

Et c’est ici qu’Escouade 99 a échappé la balle en faisant du whitewashing. La production a affirmé qu’il s’agissait d’une adaptation, et non d’une reproduction. L’équipe avait pourtant une chance en or de pouvoir mettre en valeur certains enjeux sociaux, en plus de mettre de l’avant la culture, la diversité et les comédiennes latinas. La comédienne Melissa Fumero, qui interprète Amy Santiago dans la série originale, s’est même questionnée publiquement via Twitter au sujet de la distribution québécoise et la population latine dans notre province, et je ne peux qu’être d’accord avec elle. 

Dans un autre scénario, je crois que ça aurait été accepté si les personnages et comédiennes de l’adaptation avaient été d’origine autochtone, maghrébine ou vietnamienne, par exemple, pour «s’adapter» à la réalité québécoise. Il aurait été si intéressant et surtout pertinent de voir l’évolution d’une détective autochtone dans la ville de Québec et son rapport entretenu avec les citoyens, ses collègues et ses proches.

Le fait d’avoir whitewashed les comédiennes latinas, c’est une petite claque dans la face envers non seulement la communauté latine, mais aussi envers toutes les autres qui attendent leur tour pour pouvoir incarner des personnages badass et non-stéréotypées auxquels nous pouvons nous identifier. Et pour représenter enfin autre chose qu’un Autochtone en plein pow-wow, un Arabe terroriste ou un Latino qui fait ton ménage.  

Je tiens à dire que je ne critique pas les comédiennes ayant accepté les rôles, mais plutôt la production de les avoir mal distribués. Des actrices issues de la diversité, il y en a au Québec, et je souhaite que s’il y a une chose à retenir de cette polémique, ce soit que c’est à leur tour de briller à l’écran. 

Au final, je ne suis ni fâché, ni surpris: je suis simplement déçu.