OPINION
15/05/2020 15:35 EDT | Actualisé 16/05/2020 09:37 EDT

Éducation: à qui la responsabilité?

Parents et élèves se retrouvent devant des «choix» qui sont la conséquence de la déresponsabilisation d’un gouvernement qui ne s’assume pas.

Carol Yepes via Getty Images

Je relisais récemment cette charge acharnée et maladroite d’une enseignante contre son syndicat – contre tous les syndicats en fait – et je ne pouvais m’empêcher de constater à quel point la crise qui nous frappe pouvait semer la confusion dans les responsabilités de chacun, de nos jours, en éducation.

En l’occurrence, je ne crois pas qu’on puisse reprocher à un syndicat d’exiger la sécurité de ses membres. C’est sa première responsabilité. Devions-nous être comparés à des gens qui risquent leur vie pour nous convaincre de risquer la nôtre, je répondrais que c’est un argument absurde et socialement irresponsable. Risquer de contaminer des jeunes «qui ne risquent rien», c’est du même coup risquer la vie de tous ceux qui les côtoient.

Devant les déboires évidents du gouvernement jusqu’à maintenant, il est raisonnable de craindre que l’improvisation actuelle en éducation provoque son lot de mauvaises surprises. C’est ce qu’un syndicat veut éviter, non seulement pour ses membres, mais pour la population en général. Dans ce contexte, si certains profs semblent dénoncer la mauvaise fois de leur organisation, d’autres à l’inverse leur reprochent de n’avoir rien fait pour empêcher la réouverture. Reconnaissons que calibrer le message d’un syndicat de 45 000 membres ne doit pas être chose aisée. Certainement pas autant que d’écrire en son nom propre, individuel et individualiste, pour se défouler.

Combien pensez-vous pourront faire œuvre de pédagogie auprès de l’ensemble de leurs élèves, et ce efficacement? Peu. Très peu.

Demandez aux enseignants maintenant s’ils pourront dans les prochaines semaines s’acquitter correctement de leurs responsabilités. Considérez simplement qu’il y a plus de 100 000 enseignants au Québec, répartis dans des milieux socio-économiques extrêmement variables. Combien pensez-vous pourront faire œuvre de pédagogie auprès de l’ensemble de leurs élèves, et ce efficacement? Peu. Très peu. Prétendre le contraire, sourire aux lèvres, pour rassurer l’ensemble de la population québécoise était irresponsable.  

Or le poids n’en retombe pas moins sur leurs épaules. Certes, plusieurs étaient parés à cette éventualité, ainsi que leurs élèves – faut-il le rappeler – et ont pu rapidement faire bien plus que le minimum. Ceux-là font partie des privilégiés, élèves comme enseignants. Souligner leur efficacité ne devrait pas permettre une comparaison. Ce serait malhonnête. Beaucoup de leurs collègues étaient tout simplement paralysés, sans matériel, sans structure, sans direction, avec la garde à temps plein de leurs propres enfants. D’autres, pour différentes raisons, vivaient des moments angoissants, comme on peut le comprendre. Tous ces enseignants négligeaient-ils pour autant leurs responsabilités? Allez-y. Demandez-leur s’ils n’y pensaient pas.

Combien par ailleurs avaient perdu leurs élèves le jour où le ministre annonça les vacances? Ce jour où il confirma que seuls les résultats d’avant mi-mars seraient considérés? Il fallut plus tard reprendre contact avec eux, pour se rendre compte, par exemple, que plusieurs travaillaient maintenant à temps plein. Cette belle main d’œuvre, vigoureuse et résistante, emballe votre épicerie ou est devenue travailleur essentiel. 

Se fiant aux adultes pour savoir quelles responsabilités assumer, les élèves sont les premières victimes de toute la confusion actuelle, alors même qu’on prétend agir pour leur bien.

Comme le souligne le collègue Luc Papineau, cette crise révèle au grand jour la valeur de l’école comme motivation intrinsèque. Non pas que nous soyons surpris de la nonchalance adolescente, mais plutôt de l’espoir que le gouvernement avait mis en elle pour légitimer les cours à distance. Après des années à encourager les programmes particuliers pour stimuler la motivation des élèves, on constate aujourd’hui que sans ces carottes, l’école pour plusieurs n’a plus aucune pertinence. Il faudra, effectivement, se questionner comme société sur la valeur que nous accordons au savoir que nous voulons transmettre à nos jeunes. 

Il convient aussi de dénoncer le manque de respect à l’égard de nos élèves, en particulier les finissants, à qui l’on somme, après toutes ces tergiversations, de retourner étudier s’ils veulent réussir leur année. Comment peut-on leur reprocher d’avoir à l’heure qu’il est d’autres responsabilités, d’autres soucis, d’autres angoisses que celle de suivre des cours en lignes. Ne leur a-t-on pas dit qu’il n’y aurait plus d’évaluations? Se fiant aux adultes pour savoir quelles responsabilités assumer, les élèves sont les premières victimes de toute la confusion actuelle, alors même qu’on prétend agir pour leur bien. 

Leurs parents ne le savent que trop bien. S’ils ont envoyé leurs enfants à l’école, ce n’est pas toujours de gaieté de cœur. Le choix du retour à l’école n’existe que pour les plus nantis. Ceux qui sont aux premières lignes, qui ont absolument besoin d’argent, n’ont pas le privilège du choix. La première responsabilité d’un parent est-elle alors de protéger son enfant, de favoriser sa scolarisation, de gagner de l’argent, de servir l’État, ou de se protéger soi-même? Ce «choix», et ses conséquences, c’était aussi l’odieuse conséquence de la déresponsabilisation d’un gouvernement qui ne s’assume pas.

Selon une logique comparable, celle de la subsidiarité, la responsabilité de la réouverture des écoles fut déléguée aux directions générales de centre de services et, plus concrètement, aux directions d’écoles. Nonobstant la gestion déjà exigeante d’un établissement de plus de 1000 élèves, ou d’une école en milieu défavorisé, préparer dans une telle urgence un retour en classe relève de l’exploit. 

Le premier ministre Legault pourtant ne semblait pas s’en faire: leur «débrouillardise» viendrait à bout de tous les obstacles, dussent-ils se battre pour des litres et des litres de gel aseptisant. Le ministre Jean-François Roberge quant à lui, se résigna finalement à avouer l’évidence: son ministère n’avait pas fourni de plan, mais bien un calendrier. Ainsi, quand il dit être «fier des équipes-écoles qui ont travaillé très fort pour rendre ça possible», ce n’est qu’un audacieux euphémisme par lequel il les félicite d’avoir bel et bien réussi malgré l’errance dont son ministère a fait preuve depuis le début de la crise. La confusion qui en résulta – celle dont nous parlions au début – fut  donc entretenue par le déplorable manque de leadership du ministre de l’Éducation.

Elle nous amène tous à nous demander à qui, au fond, revient la responsabilité de l’éducation des enfants de la Belle Province?