OPINION
05/08/2020 12:13 EDT

L’économie ou l’environnement: un faux débat

Quand l’air sera irrespirable, les villes englouties et la biodiversité anéantie, est-ce qu’on se préoccupera de la balance commerciale?

La Presse canadienne/Paul Chiasson
Une cycliste circule dans un corridor réservé à Montréal.

Montréal a une relation difficile avec le vélo. Oui, les Montréalais aiment faire du vélo, et nous sommes nombreux à emprunter ce mode de transport urbain (selon Vélo Québec, nous étions déjà en 2015 plus d’un million de cyclistes à Montréal). Mais nombreux aussi sont ceux qui se défoulent sur les réseaux sociaux en pestant contre le comportement des cyclistes, la prolifération des pistes cyclables, la pénurie de places de stationnement, etc. La pratique du vélo serait, selon eux, la source de tous les maux et misères de la vie urbaine.

Par ailleurs, le grand sport des internautes ces jours-ci semble être d’injurier sur les réseaux sociaux tous ceux qui ne sont pas comme nous. Est-ce que ce débat hargneux et conflictuel est attribuable au difficile changement d’habitudes? Après tout, troquer son confortable intérieur de char au climat contrôlé contre un casque, des intempéries et la fumée des tuyaux d’échappement ne semble pas à première vue être un marché alléchant.

Pourtant, pandémie oblige, la Ville a décidé d’accélérer l’expansion du réseau cyclable et d’implanter des voies actives sécuritaires (VAS) pour encourager les Montréalais à déambuler dans les rues tout en respectant une distance jugée sécuritaire.

C’était prévisible: ces mêmes automobilistes bilieux des RS attribuent aux VAS les difficultés subies par les commerçants du centre-ville, tandis que d’autres considèrent que ces voies sont une bouée de sauvetage pour nos rues commerciales, affirmant que la circulation de personnes à pied et à vélo amène la consommation. Qui dit vrai?

Selon les mesures prises par eco-compteur, entreprise engagée par la Ville pour compter le nombre de cyclistes et de piétons sur les VAS et les rues piétonnes, il y a une augmentation globale de 36% du trafic cycliste sur les axes VAS par rapport à l’an dernier, et les cyclistes empruntent ces voies «de façon soutenue et étendue» dans le temps. Pour ce qui est des rues piétonnes, celles-ci attirent des dizaines de milliers de personnes par jour.

Selon Guillaume Lavoie, ancien élu municipal et partisan d’une notion qu’il appelle la «véloconomie», les commerçants doivent se défaire de la notion que leur clientèle se déplace principalement en automobile. Parlant de l’impact positif du vélo sur le taux de vacances des boutiques, il affirme que «l’apport de nouvelles infrastructures (du réseau cyclable) contribueront aussi à Montréal, de manière directe, à l’augmentation des dépenses dans les petits commerces. La mobilité, c’est économiquement intéressant. 

Dans un avenir où l’environnement se dégrade, pensez-vous que la priorité des populations demeurera le bon roulement de l’économie?

Sur la publication d’un ami sur Facebook, une femme exaspérée par les VAS commente: «Lâchez-nous avec l’environnement, on doit s’occuper de l’économie à présent!» Malheureusement, ces catégories ne sont pas étanches. L’économie étant l’ensemble des activités humaines relatives à la production, à la distribution et à la consommation de richesses, il va de soi que la santé de l’environnement est la condition primordiale qui permet ces activités.

Regardons comment ce principe se traduit en réalité: en situation de pandémie, la santé prime sur toute autre considération. Dans un avenir où l’environnement se dégrade, selon les prédictions des climatologues, causant l’érosion des berges, des inondations et orages destructeurs, la pollution de l’air et l’acidification des océans; pensez-vous que la priorité des populations demeurera le bon roulement de l’économie? Pour le dire de manière plus succincte: quand l’air sera irrespirable, les villes côtières englouties et la biodiversité anéantie, est-ce qu’on se préoccupera de la balance commerciale?

Revenons alors au débat actuel concernant les VAS: la question n’est pas tant, «est-ce que celles-ci aident ou nuisent à la vitalité commerciale des artères?», mais plutôt: «comment assurer la vitalité commerciale étant donné la nécessité d’adapter nos modes de déplacement?»

Voici huit propositions pour soutenir le commerce local dans le nécessaire virage vers les déplacements actifs: 

1. La valorisation du rapport humain

Le café du coin où on connaît ta boisson préférée, la librairie où l’on te demande comment tu as aimé le dernier roman policier; ces rapports humains contribuent à créer une expérience mémorable pour le consommateur, en contraste avec une transaction anonyme en grande surface ou sur le Web.

2. Bienvenue aux piétons et cyclistes

Ajouter des aménagements extérieurs pour vélos, des places assises devant la porte et offrir le remplissage des bouteilles d’eau sont des mesures simples qu’un commerçant peut intégrer pour concrètement démontrer que les piétons et cyclistes sont les bienvenus, sinon tout simplement afficher: «Bienvenue aux piétons et cyclistes» dans la fenêtre.

3. Mettre en place un réseau de distribution local

S’il était autant commode de commander le chargeur de cellulaire au magasin du coin que de les commander sur Amazon, ferions-nous le switch? Une expérience usager conviviale jumelée à un réseau de distribution vers des points de chute centraux pourrait concurrencer l’expérience du magasinage en ligne.

4. Mettre en place des programmes de fidélité

Les achats collectifs permettent d’accéder à des prix plus avantageux; les arrondissements pourraient aider à mettre en place des programmes d’achat collectif ou de fidélité (X dollars dépensés donnent Y rabais) afin de soutenir l’activité économique de proximité.

5. Lancer une campagne de sensibilisation

Ce qu’on ne sait pas... ne peut pas influencer nos choix! Une campagne de sensibilisation qui démontre les impacts sur l’emploi local et sur la vitalité de l’économie pourrait contribuer à influencer les habitudes des consommateurs.

6. Outiller les commerçants pour être plus concurrentiels

Les SDC et chambres de commerce pourraient développer des outils clés en main afin d’aider les commerçants à mettre à jour leur modèle d’affaires pour rester concurrentiels face aux dernières tendances.

7. Développer un système de taxation favorable aux PME

La Ville calcule les taxes foncières selon les catégorisations résidentielle, commerciale et institutionnelle. Pourtant, ces catégories sont peu nuancées et pourraient inclure d’autres paramètres tels que la taille de l’entreprise et le lieu d’enregistrement de la marque commerciale (local, national ou international) et ainsi déterminer des taux de taxation allégés pour les PME locales.     

8. Faire payer les vrais frais de transport

Si vous ne payez pas la livraison, c’est que vous la payez autrement, soit avec un prix plus élevé de l’article, soit en grugeant la marge de profit des fournisseurs. Par ailleurs, la livraison gratuite est l’arme nucléaire des mégamarques pour mettre en faillite la concurrence. Les impacts environnementaux de la livraison à domicile sont aussi considérables. En intégrant à l’achat le vrai coût du transport, la vente et la fabrication locales sortiraient gagnantes.

Au final, il faut se résigner sinon se décider à faire le bon geste, non seulement pour «sauver l’environnement», (idée assez abstraite que nous avons très bien réussi à ignorer jusqu’ici) mais parce que celui-ci serait aussi agréable que nécessaire.

Laissons de côté les faux débats, tournons-nous plutôt résolument vers l’avenir et construisons ensemble la société de demain.