OPINION
09/07/2019 10:46 EDT | Actualisé 09/07/2019 11:40 EDT

DPJ: l’absence de liste d’attente n’aurait rien changé au triste sort de la fillette de 7 ans

Certains constats se dégagent de notre longue expérience terrain. Parmi les principaux figurent l’évaluation lacunaire du risque dans certains contextes.

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«Quiconque connaît la dynamique des violences conjugales, sait que les violences perdurent après la séparation.»

L’annonce par le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, d’une injection de 47 millions pour réduire les listes d’attente à la direction de la protection de la jeunesse (DPJ) témoigne d’un souci de mieux répondre aux besoins des enfants dont la sécurité est menacée ou le développement compromis. Cette annonce fait suite au décès tragique d’une enfant de 7 ans en avril dernier.

Rappelons que dans ce dossier, la fillette était déjà sous la responsabilité de la DPJ. Nous sommes donc sonnées par le lien présumé entre le décès de cette enfant et la présence de listes d’attente.

Loin de nous l’intention de minimiser l’importance d’éliminer les délais puisqu’une réponse prompte s’impose en présence d’un signalement. Toutefois, à notre avis, l’absence de liste d’attente n’aurait rien changé au triste sort de cette fillette.

Plusieurs constats à considérer 

Certains constats se dégagent de notre longue expérience terrain, des constats d’ailleurs maintes fois exprimés.

Parmi les principaux figurent l’évaluation lacunaire du risque dans certains contextes; le manque de formation et d’encadrement des intervenant.e.s; l’hégémonie institutionnelle qui conduit trop souvent à l’absence de considération à l’endroit de certaines organisations au sein desquelles se retrouvent pourtant des professionnel.le.s tout aussi qualifié.e.s; une communication déficiente, souvent à sens unique; la non-considération de certaines dynamiques particulières qui amplifient la dangerosité; le fléchissement devant certaines manipulations et justifications du parent inadéquat.

Un phénomène fort inquiétant  

Nous ne prétendons pas avoir une fine connaissance de l’ensemble des situations auxquelles font face les intervenant.e.s de la DPJ. Toutefois, nous possédons une solide expertise des situations de violences conjugales.

Les maisons d’aide et d’hébergement pour femmes observent depuis quelques années un phénomène fort inquiétant.

Alors que l’exposition d’un.e enfant aux violences conjugales constitue un motif de signalement, dès que la femme quitte son conjoint pour fuir ces violences, la DPJ ne parle plus de violences conjugales, mais plutôt de conflit sévère de séparation.

On vient ainsi occulter les violences exercées par le parent violent. Conflit et violence ne sont toutefois pas synonymes et, quiconque connaît la dynamique des violences conjugales, sait que les violences perdurent après la séparation, voire gagnent en intensité.

Certain.e.s intervenant.e.s initient d’ailleurs des rencontres de couple, contraignant la femme à s’asseoir en présence de son agresseur, sans quoi, on lui reprochera de ne pas collaborer. D’autres, font fi de l’expertise des refuges et mettent en doute la présence de violences conjugales.

Par ailleurs, les conjoints-auteurs de violences sont nombreux à accuser la mère d’aliénation parentale afin de lui mettre la pression. Ces accusations trouvent malheureusement trop souvent écho et permettent au père violent de continuer d’exercer un contrôle sur la femme et ses enfants.

Les conjoints-auteurs de violences sont habituellement de bons manipulateurs et sans une compréhension pointue de la situation, les droits du père violent seront davantage pris en compte que ceux des enfants et de la mère.

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«Nous sommes trop souvent témoins de situations où le père est cru sur parole et ses violences banalisées.»

Si le concept d’aliénation parentale réfère à l’intention d’exclure sans cause valable l’autre parent, la cause est valable quand la femme violentée émet des réserves par souci de protection. N’est-il pas logique d’éloigner les enfants d’un parent violent?

Nous sommes trop souvent témoins de situations où le père est cru sur parole et ses violences banalisées, et où la parole des mères est méprisée. Le maintien à tout prix du lien entre un parent violent et son enfant ne revient-il pas à nier à l’enfant son droit à l’intégrité physique et psychologique?

Plus de formation 

Nous souhaitons donc qu’au-delà de l’argent sonnant, s’ajoutent une évaluation rigoureuse qui prend en considération les contextes particuliers; une formation continue des intervenant.e.s de la DPJ qui permet d’avoir une compréhension pointue de certaines réalités complexes et changeantes; une collaboration interorganisationnelle franche et respectueuse.

L’Alliance gaspésienne a toujours été soucieuse de la sécurité des enfants et, à ce chapitre, a développé diverses formations et outils sur mesure (évaluation du risque d’homicide, indicateurs de violences conjugales, repérage et déconstruction des justifications, etc.) qu’elle sera heureuse de mettre à profit.

L’Alliance gaspésienne s’engage à collaborer pour que les enfants du Québec aient un avenir sans violences.

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.