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«Franchir la ligne»: quand les sportifs laissent leur homosexualité au vestiaire

«J’étais un hockeyeur viril et prétentieux. (...) Mais ce que les gens ignoraient, c’est que je pleurais, le soir, une fois chez moi. Je me détestais.»
Brock McGillis avec de jeunes joueurs de hockey (image tirée du documentaire «Franchir la ligne»)
Brock McGillis avec de jeunes joueurs de hockey (image tirée du documentaire «Franchir la ligne»)

Quand il était adolescent, Brock McGillis avait en apparence tout pour lui. Le jeune gardien de but de Sudbury, en Ontario, semblait se diriger vers une carrière brillante dans la Ligue nationale de hockey.

«J’étais un hockeyeur viril et prétentieux. Les gens se disaient que j’avais une belle vie. (...) Mais ce que les gens ignoraient, c’est que je pleurais, le soir, une fois chez moi. Je me détestais. Je ressentais l’envie de mourir tous les jours.»

C’est ainsi que celui qui a été le premier joueur professionnel de hockey à sortir du placard commence son allocution, lorsqu’il rencontre une équipe de la Ligue de hockey junior majeur du Québec, pour sensibiliser les jeunes joueurs à l’impact des mots et des insultes homophobes banalisés dans le monde du sport. C’est l’une des scènes percutantes qu’on peut voir dans le documentaire Franchir la ligne, réalisé par Paul-Émile d’Entremont, qui démontre que la question de l’homosexualité dans le domaine du sport est encore taboue.

Le film suit trois sportifs qui ont eu beaucoup de mal à assumer leur homosexualité, et qui reviennent avec beaucoup d’émotions et de franchise sur cette époque difficile: la patineuse de vitesse Anastasia Bucsis, le hockeyeur Brock McGillis et le joueur de soccer David Testo.

«À tous les jours, on utilisait un langage homophobe, sexiste. On se traitait de ″tapette″. Cela m’apportait une vision négative de l’homosexualité. Et j’avais l’impression que je ne pouvais pas être qui j’étais.»

- Brock McGillis

Alors que la société en général semble avoir fait des pas de géants dans les dernières décennies sur ce sujet, au pays, le monde du sport semble y avoir échappé. La preuve? Les athlètes encore actifs qui s’affichent comme étant homosexuels peuvent se compter sur les doigts de la main. La patineuse Anastasia Bucsis était d’ailleurs la seule athlète nord-américaine ouvertement gaie lors des Jeux olympiques de Sotchi, en 2014. Mais... pourquoi? Le cinéaste, avec qui le HuffPost Québec s’est entretenu, a du mal à se l’expliquer.

Lui-même gai, Paul-Émile d’Entremont s’intéresse depuis longtemps à la question de l’homophobie. Il raconte qu’après avoir donné la parole aux demandeurs d’asile LGBTQ dans un documentaire qui abordait l’homophobie dans le monde, en 2012, il a voulu s’attaquer à ce qui se passait au Canada.

«Parce qu’il y a encore des sphères où, malheureusement, l’homophobie se porte très bien, ici, souligne le réalisateur. C’est ce qui m’a amené dans le monde des sports.»

«Malheureusement, le monde du sport est une sorte de vase clos», ajoute-t-il.

Le réalisateur Paul-Émile d'Entremont
Le réalisateur Paul-Émile d'Entremont

Celui qui est aussi réalisateur pour Radio-Canada à Vancouver raconte que pendant le tournage de cette fameuse scène ou Brock McGillis rencontre l’équipe des Seadogs de Saint-Jean, un joueur lui a confié qu’il n’avait jamais rencontré un gai de sa vie.

«Ça m’a vraiment frappé, se souvient Paul-Émile d’Entremont. Il m’a dit: ″je n’avais aucune idée de l’impact que les insultes homophobes pouvaient avoir… je vais arrêter de les utiliser.″ Et je me suis dit: ″wow, mission accomplie″.

Le noeud du problème

Car c’est là où le bât blesse: le langage, selon Brock McGillis, qui, après avoir joué dans la Ligue de hockey de l’Ontario et en Europe, est maintenant entraîneur, mentor et conférencier dans les écoles, au sein des entreprises et des équipes de hockey junior.

Brock McGillis a joué dans la Ligue de hockey de l'Ontario et en Europe (image tirée du documentaire «Franchir la ligne»).
Brock McGillis a joué dans la Ligue de hockey de l'Ontario et en Europe (image tirée du documentaire «Franchir la ligne»).

«À tous les jours (à l’époque où je jouais au hockey), on utilisait un langage homophobe, sexiste, raconte-t-il en entrevue avec le HuffPost Québec. On se traitait de ″tapette″ (fag, en anglais). Cela m’apportait une vision négative de l’homosexualité. Et j’avais l’impression que je ne pouvais pas être qui j’étais. Que cela ne serait pas bien. Alors je me haïssais.»

Pour cacher qui il était vraiment, Brock McGillis s’est lancé dans les extrêmes pendant son adolescence et sa vie de jeune adulte. Il cumulait les conquêtes féminines et buvait de façon abusive. Il a fait plusieurs tentatives de suicide. C’est finalement en 2016 qu’il est sorti publiquement du placard – après la fusillade d’Orlando, en Floride, qui a fait 49 victimes dans une boîte de nuit LGBTQ+.

«Ç‘a complètement changé ma vie, confie-t-il. La première journée où c’est sorti, j’ai reçu plus de 10 000 messages provenant du monde entier, de la part de gens qui avaient du mal à accepter qui ils étaient. Je n’étais pas préparé à ça, mais je suis devenu une ressource pour ces personnes-là! Et aujourd’hui, c’est mon emploi à temps plein... mais je n’aurais jamais pu prédire ça!»

Pas seulement dans la culture du hockey

Évidemment, on associe facilement la culture du hockey à la masculinité toxique. Mais les autres sports n’échappent pas au tabou de l’homosexualité, comme on peut le voir dans le documentaire.

La patineuse de vitesse Anastasia Bucsis (image tirée du documentaire «Franchir la ligne»)
La patineuse de vitesse Anastasia Bucsis (image tirée du documentaire «Franchir la ligne»)

Anastasia Bucsis avait carrément l’impression d’être une imposteure, pendant ses premiers Jeux olympiques, ceux de Vancouver, en 2010.

La patineuse de Calgary raconte dans Franchir la ligne qu’elle ne connaissait aucune autre fille lesbienne. «Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça?» se demandait-elle.

David Testo, cet américain d’origine qui a notamment joué pour l’Impact de Montréal, n’a plus jamais joué professionnellement au soccer après avoir fait publiquement son coming out.

David Testo, ancien joueur de l'Impact de Montréal (image tirée du documentaire «Franchir la ligne»)
David Testo, ancien joueur de l'Impact de Montréal (image tirée du documentaire «Franchir la ligne»)

«Est-ce que c’est à cause de son orientation sexuelle? se demande Paul-Émile d’Entremont. La question se pose. Il était pourtant au même niveau que les autres qui ont été retenus dans l’équipe. Il avait même proposé de jouer pour moins d’argent. Pour être un exemple, pour montrer qu’on peut être gai et jouer dans une équipe professionnelle. Mais à ce moment, l’Impact changeait de ligue et d’entraîneur... et il n’a pas été retenu. Ça lui a fait vraiment mal.»

Il y a de l’espoir

Pourtant, les choses évoluent tranquillement et il y a de l’espoir, tient à préciser le cinéaste (même si «on part de loin», avoue-t-il). C’est pour cela qu’il trouvait important de montrer dans son film ce que fait l’école secondaire L’Odyssée, à Moncton, au Nouveau-Brunswick, pour créer une atmosphère d’inclusion.

«Je trouvais ça important de montrer le côté positif... de montrer que ce n’est pas obligé d’être comme ça, qu’on peut changer les choses!»

- Paul-Émile d'Entremont

Dans l’équipe de football masculine de cette école, l’entraîneur-adjoint et un des joueurs sont ouvertement bisexuels (même s’ils ne sont pas fervents de cette étiquette). L’entraîneur, qui raconte d’ailleurs à ses joueurs que son frère, qui était gai, s’est suicidé quand il était jeune, ne tolère aucune insulte à caractère homophobe.

Le directeur, lui-même victime d’intimidation quand il était adolescent, a mis en place des mesures assez innovatrices pour contrer l’intimidation – par exemple, un sondage mené régulièrement, qui a fait presque disparaître l’intimidation des classes, selon lui.

«Je trouvais ça important de montrer le côté positif... de montrer que ce n’est pas obligé d’être comme ça, qu’on peut changer les choses!» souligne Paul-Émile d’Entremont.

Il espère d’ailleurs que son film pourra être montré à des jeunes, à l’école ou dans un contexte de sport, ou encore à des entraîneurs qui aimeraient aborder la question mais ne savent pas comment.

«Ça pourrait aider à amorcer la discussion», croit-il.

Le film Franchir la ligne sera projeté le samedi 30 novembre à 15 h, au cinéma Alexandre-de-Sève de l’Université Concordia, en présence du réalisateur Paul-Émile d’Entremont et de l’ancien joueur de hockey Brock McGillis, dans le cadre du festival LGBTQ+ montréalais Image+Nation, qui se tiendra du 21 novembre au 1 décembre 2019.

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