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14/12/2019 09:17 EST

Devenir une «sugar baby» m'a permis de m'affirmer dans ma sexualité

«J’ai quand même eu des longues relations, mais quand tu es tout le temps avec la même personne, des fois, tu ne réalises pas à quel point c’est “spécial” que tu sois ouverte comme ça.»

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«Je me suis séparée récemment et je me suis dit : why not? Je ne suis pas très “one night” comme personne et donc, soit je me trouvais un “f*** friend” régulier, soit je faisais ça. J’avais plus de bénéfices avec ça. C’est le cheminement mental qui m’a menée là.»

L’idée de devenir une sugar baby trottait dans la tête d’Emma* depuis longtemps. En couple pendant un long moment, elle n’avait pas vraiment eu l’occasion de concrétiser la chose jusque-là.

Après avoir créé un profil sur le site SeekingArrangement - un site de rencontres axé sur les sugar babies/daddies/mommies -, la jeune femme commence à échanger avec certaines personnes. Elle reçoit beaucoup de messages, mais, intriguée, elle finit par donner rendez-vous à un couple dans la fin trentaine.

Lors de la première rencontre, elle se rend directement chez eux. Elle prend bien soin de laisser l’adresse à son amie, question de sécurité. Ils discutent pendant un petit moment, boivent du vin, puis elle décide de rester toute la soirée.

«Un/e sugar baby est une personne dans une relation qui reçoit un mentorat, un soutien financier, ainsi que des cadeaux ou d’autres avantages (ou ressources) pour être engagée dans une telle relation. La pratique elle-même est souvent appelée “Sugaring”, où le/la sugar baby est pris en charge par un sugar daddy ou une sugar momma accessoirement, le sugar daddy ou la sugar momma est typiquement plus âgé/e et plus riche que le sugar baby

Définition tirée du site SeekingArrangement

La soirée se déroule bien, ça clique entre le couple et Emma; il s’ensuit donc une série de rencontres assez régulières - qui se poursuivent toujours aujourd’hui - au cours desquelles Emma réalise de plus en plus son ouverture sexuelle. 

«J’ai quand même eu des longues relations et ils me disaient que j’étais ouverte par rapport à ma sexualité, mais quand tu es tout le temps avec la même personne, des fois, tu ne réalises pas à quel point c’est “spécial” que tu sois ouverte comme ça», relate-t-elle. 

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Pour la jeune femme fin vingtaine, c’est donc le fait que des gens de l’extérieur aient confirmé son ouverture qui lui a fait davantage réaliser ses «capacités sexuelles», ou l’«élasticité de ses limites». Emma assure que jusqu’à maintenant, le couple n’a rien fait pour les dépasser et qu’ils font preuve de respect envers elle. 

La relation avec ce couple confirme aussi la bisexualité d’Emma, qui plaît d’ailleurs bien aux deux partenaires. Ceux-ci ayant déjà eu des sugar babies qui n’étaient pas bisexuelles, ils apprécient pouvoir partager leurs moments d’intimité à trois. 

«Un bien pour un bien»

Pour Emma, le fait d’être une «sugar baby» ne lui donne pas l’impression de faire commerce de son corps. «Oui, j’ai une compensation, mais en même temps, je ne me sens pas tant comme si je “vendais mon corps”» dit-elle. «C’est tout le temps les mêmes personnes; c’est ce que j’aime aussi, le fait que ça ne change pas tout le temps. C’est juste un bien pour un bien.»

À chaque rencontre, le couple lui donne un paiement fixe en argent pour la soirée et elle reste chez eux plus ou moins longtemps, selon son envie ou sa disponibilité. Les deux partenaires lui servent du vin, lui payent parfois le souper; ils font ensuite l’amour à trois, parfois deux fois durant la soirée.   

Je ne m’attendais pas à être payée autant que ça.

Emma explique qu’au début, elle ne savait pas trop combien leur demander pour la soirée, étant donné que c’était sa première expérience. «Je ne m’attendais pas à être payée autant que ça», confie-t-elle. «En fait, j’étais super mal à l’aise de le demander et je ne savais pas trop comment ça fonctionnait. Moi, je n’étais pas leur première «sugar baby». Ils m’ont dit: “nous, d’habitude, c’est ce tarif-là.” J’étais comme: ok, c’est plus que ce que je pensais! Je me suis pas obstinée.»

Puisqu’elle travaille aussi de jour, Emma s’accorde toujours un petit moment à elle entre les deux, un «break mental», comme elle dit. S’il lui arrive parfois de rencontrer le couple pendant la semaine, elle préfère leur réserver ses vendredis ou samedis soirs, parce qu’elle a besoin de son 10 heures de sommeil, sinon elle n’est pas capable de fonctionner.

Toujours un tabou

Seulement deux amis d’Emma sont au courant de ses activités de sugar baby. À chaque fois qu’elle a des rendez-vous, elle leur dit; comme ça, si quelque chose venait à arriver, ils sauraient où elle était et avec qui. Elle se confie aussi à eux, en jase avec eux. «Au début, la réaction était spéciale, mais ensuite, j’en parlais tellement de manière positive que je pense que ça a effacé tout le jugement qu’ils pourraient avoir. Les deux ne me jugent plus du tout.»

Par contre, Emma avoue qu’elle n’en parlerait jamais à sa famille ou à d’autres personnes, parce qu’il existe encore beaucoup de préjugés et de jugements à l’égard des sugar babies. «Je ne le dirais pas à n’importe qui», explique-t-elle. Elle déplore le genre de réactions que ça peut susciter: «“C’est quoi?! Tu es une escorte? Tu as une bonne job, pourquoi tu fais ça?” Ils ne comprennent pas le motif en arrière», dit-elle. Elle affirme avoir essayé d’en parler autour d’elle sans nécessairement dire qu’elle en était une, mais les réactions étaient plutôt mauvaises. Emma demeure donc discrète sur ses occupations. 

Si la jeune femme fin vingtaine affirme être loin de vouloir une relation en ce moment, elle ne croit pas qu’elle continuerait ses activités de sugar si elle devenait en couple. «Le  modèle de couple que je veux - et c’est bien correct pour ceux qui ont des couples ouverts, je suis pour ça -, ce n’est pas vraiment ça. Ça arrêterait à ce moment-là, j’imagine.»

«Free for all»

Même si jusqu’à présent, son expérience est globalement positive, Emma appréhenderait le fait de devoir «repartir à zéro» avec de nouvelles personnes.

Il y a toujours un stress de rencontrer quelqu’un pour la première fois, parce qu’on ne sait jamais vraiment à qui l’on a affaire, dit-elle. «Les escortes ou les travailleuses du sexe en général, des fois, elles ont des pimps, mais elles ont aussi un genre de protection qui vient avec. Nous, on n’a pas ça. C’est le “free for all”», évoque-t-elle. «Il y a cette partie-là qui fait que ça ne me tente pas de changer vraiment souvent.» 

Selon la jeune femme, rencontrer des gens sur un site de sugar est plus «dangereux» que d’utiliser d’autres sites de rencontre plus traditionnels, car on tombe tout de suite dans la sphère privée. «Avec Tinder, ça se passe presque toujours dans des endroits publics», avance-t-elle. «Les demandes que j’ai eues sur le site, c’était quasiment tout le temps directement dans le privé, chez eux.» 

Tu as vraiment le contrôle. Tu peux arrêter, tu peux ne jamais y retourner... On se connaît un peu, mais on n’a pas tant d’infos sur nos vies respectives non plus, et c’est bien correct comme ça. Ça donne un certain détachement.

Jusqu’à présent, Emma a reçu beaucoup de messages plutôt gentils et flatteurs, mais pas tous. «C’est arrivé qu’il y avait un gars vraiment insistant et il a commencé à me “blaster” parce que je ne lui répondais pas. Mais j’étais au travail. Je lui ai dit: “Ça ne marchera pas. Je ne suis pas là pour répondre aux deux secondes à mes messages. Donc je pense que toi et moi, ça ne marchera pas.” Il m’a vraiment insultée», décrie-t-elle. «Je l’ai bloqué; on a quand même cette option-là.»

C’est justement cette impression d’avoir «le gros bout du bâton» qui fait que la jeune femme se sent malgré tout en confiance. «Tu as vraiment le contrôle», précise-t-elle. «Tu peux arrêter, tu peux ne jamais y retourner… On se connaît un peu, mais on n’a pas tant d’infos sur nos vies respectives non plus, et c’est bien correct comme ça. Ça donne un certain détachement. Ça fait que je me sens quand même en contrôle de la situation.»

*Prénom fictif (la personne concernée préfère conserver son anonymat)

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