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30/07/2020 15:58 EDT | Actualisé 30/07/2020 16:01 EDT

Je n'ai jamais voulu d'enfants. La COVID-19 m'a fait changer d'avis.

Je ne me souviens plus quel âge j'avais exactement quand j'ai décidé que je ne voulais pas d'enfants.

SeventyFour via Getty Images

Quand j’étais à l’université, lorsque je suis accidentellement tombée enceinte lors d’une nuit avec un ami, je me souviens d’avoir regardé mon ventre encore plat et avoir été émerveillée par cette étrange constatation que ce serait la seule fois dans ma vie où j’aurais le commencement de la vie dans mon ventre.

Alors, bien que je ne me souvienne pas de l’âge exact que j’avais quand j’ai décidé que je ne voulais pas d’enfants, je peux dire que ça fait un moment.

Il est difficile d’aborder le sujet de la parentalité dans le monde des rencontres entre trentenaires. Dans la vingtaine, peu de gens pensent à long terme comme ça, mais dans la trentaine, ça devient sérieux.

J’en ai parlé avec un homme lors de notre deuxième rendez-vous alors qu’on jouait aux quilles. «Belle réserve! En passant, je ne veux pas d’enfants.»

Quand j’ai rencontré Brian, j’ai décidé d’enchaîner la discussion sur une conversation déjà gênante. Nous sortions ensemble depuis environ deux mois lorsqu’il m’a dit qu’il n’était pas - techniquement - divorcé. Je lui ai dit que je ne voulais pas - techniquement - d’enfants. Une conversation. Deux pansements arrachés.

Brian n’a pas bronché devant cette révélation; il semblait l’avoir à peine assimilée. Mais je me suis vite rendu compte que c’était un enjeu pour lui. Peut-être que c’était dans la façon dont il a évité le sujet avec tant de minutie par la suite. Il avait été si ouvert et vulnérable avec moi sur d’autres sujets (sauf, vous vous en doutez, quant au fait qu’il est toujours marié) que je pouvais dire, à propos de ce seul sujet, qu’il se retenait.

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J’ai donc fait ce que tout le monde aurait fait: je n’en ai pas reparlé pendant des semaines. J’étais très enthousiaste face à Brian. Les choses allaient bien. Mais le fait de savoir qu’il était peut-être dérangé par ma révélation m’embêtait, et j’ai réalisé à contrecœur que si une épée de Damoclès était vouée à être suspendue au-dessus de notre relation, je ferais aussi bien d’en finir avec ce sujet.

Un soir, alors qu’il était chez moi, j’ai avalé une demi-bouteille de rosé d’un coup et je lui ai demandé s’il était vraiment, vraiment d’accord pour ne pas avoir d’enfants.

Il n’avait rien voulu dire parce qu’il était lui aussi très enthousiaste à propos de notre relation. Le fait de ne pas avoir d’enfants n’était pas un prétexte de rupture pour lui. Mais il était triste. Il était vraiment, vraiment triste. Depuis notre conversation, il faisait le deuil en privé d’un avenir qui impliquait d’être appelé papa.

Et nous étions là - deux personnes d’une trentaine d’années qui s’aimaient à ce moment-là - face à une réalité inconfortable. J’étais en colère parce que, bien que j’aie été franche avec lui, je me sentais toujours coupable. Il était contrarié de ne pas pouvoir se défaire de son désir d’avoir des enfants.

Ma thérapeute m’a assuré que les gens font tout le temps des sacrifices pour ceux qu’ils aiment. «Ça n’a jamais été mon rêve de suspendre ma pratique et de m’installer dans une petite ville de France», m’a-t-elle dit lors de notre appel vidéo. «Mais mon mari a obtenu ce travail, et nous voilà. Brian prend la décision de rester avec vous de son plein gré.»

Pendant un certain temps, ni Brian ni moi n’avons reparlé des enfants. Mais chaque fois que nous passions devant un couple avec une poussette, j’étais tendue. Brian regardait-il la jeune famille avec nostalgie? Était-il jaloux? En colère? Est-ce qu’il avait du ressentiment? Il semblait bien, mais l’était-il vraiment? Si l’enfant pleurait ou se plaignait, je lui disais un «merci» en silence.

J’y pensais tout le temps. J’y pensais tous les jours. J’avais l’impression de constamment marcher sur des oeufs.

Je suis retournée voir ma thérapeute avec un plan en tête. Je voulais revoir les raisons pour lesquelles je ne voulais pas d’enfants et m’assurer qu’elles avaient toujours un sens pour moi. J’avais pris cette décision au moins 15 ans plus tôt. À bien des égards, j’étais une personne complètement différente aujourd’hui de celle que j’étais à l’époque. Dans ce temps-là, je portais des minijupes en cuir et j’écoutais Nickelback, pour l’amour du Ciel!

Je lui énumérais mes réserves sans ordre particulier:

Et si l’enfant devenait un sociopathe?
Et si l’accouchement me blessait pour toujours?
Et si le fait d’avoir un enfant ruinait ma relation avec Brian?
Et si je ne pouvais plus pratiquer aucun des loisirs que j’aime ou voir mes amis?

J’avais commencé une thérapie dix ans plus tôt, lorsque j’ai fait une grosse dépression. J’ai passé des années à m’automutiler et j’ai eu des idées suicidaires par moments. Mon premier thérapeute m’a avoué des années plus tard que, lors de nos premières séances, il avait conclu que j’étais une «cause perdue».

Mais j’ai continué d’y aller semaine après semaine... après semaine... et j’ai compris mes problèmes. Nous avons analysé mon enfance, réévalué mes amitiés, et j’ai pu construire, couche après couche, une estime de soi. J’avais travaillé comme une folle pour m’en sortir avec succès.

J’ai donc pris très au sérieux toute perturbation dans ma nouvelle vie, saine et soigneusement élaborée. Et vous savez ce qu’est un bébé? Une énorme perturbation.

Si je regrettais un jour d’avoir accepté un nouveau travail, je pourrais en chercher un autre. Si je faisais de mauvais investissements, je pourrais déclarer faillite et reconstruire lentement mon crédit. Si Brian et moi nous marions et que c’est un désastre, nous pourrions nous séparer. Ce serait incroyablement difficile, mais c’était une option.

Mais une fois qu’un enfant est introduit dans votre monde, c’est fini. Ça implique une panoplie de choses imprévisibles, et c’est cette imprévisibilité qui m’a terrifiée.

«Sais-tu si tes parents sont vivants en ce moment même, à cette seconde précise?» Mon thérapeute m’a demandé ça un mardi matin.

«Non, je ne le sais pas, non», ai-je répondu, sans comprendre où il s’en allait.

«Vous faites face à l’incertitude chaque jour. Pour une raison quelconque, vous êtes plus sensible à certaines choses inconnues qu’à d’autres. Malgré tout, c’est une réalité dans tous les aspects de votre vie».

Nous avons raccroché et j’ai appelé mes parents.

Lors d’un voyage d’affaires à l’Halloween, une collègue indiscrète m’a demandé si je comptais avoir des enfants. Elle était dans la cinquantaine et avait des jumeaux de 10 ans. Si elle m’avait demandé ça un an plus tôt, j’aurais répondu par un «non» catégorique. Mais cette fois, j’ai répondu: «Je suis encore en réflexion».

«Vous devriez. C’est beaucoup de plaisir. Personne ne m’avait jamais dit à quel point j’aurais du plaisir.» Puis, elle s’est excusée pour aller faire un FaceTime avec ses enfants pour voir leurs costumes.

Alors que j’essayais prudemment de me voir avec l’identité d’une personne qui veut des enfants, j’ai commencé à envisager des avenirs possibles que je n’avais jamais considérés auparavant. Pendant que je campais avec des amis, une compétition de course à pied avait lieu entre élèves du secondaire de l’autre côté de la rivière, en face de nos tentes. Encourager mon enfant pendant qu’il court un 200 mètres ne me semblait pas être une si mauvaise façon de passer un samedi après-midi. J’apporterais des collations.

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Une autre fois, j’étais assise dans un café, en train de faire défiler mon fil d’actualité Facebook, quand est arrivé un couple avec un bambin posé sur la hanche de son papa. Le garçon était vêtu d’un une-pièce avec des oreilles d’ours et une petite queue. Je me suis imaginée en train de prendre un café avec un enfant autour de moi. Je ne pourrais probablement pas traîner au café aussi longtemps que présentement, mais ça ne semblait pas trop grave. Et ce bébé ours était plutôt mignon.

Il était vrai que je profitais actuellement de la vie que j’avais créée - de fréquents dîners avec des amis, du kayak plusieurs fois par semaine, des cours de yoga réguliers - mais est-ce que je profiterais encore de la même vie - exactement la même vie - dans 10, 20, 30 ans ? Le changement pourrait être une bonne chose. Brian en était la preuve.

Puis, la pandémie est arrivée. Avant la COVID-19, si vous m’aviez demandé comment j’allais gérer le fait d’être coincé dans mon appartement non pas pendant des jours ou des semaines, mais des mois, je n’aurais pas hésité: «Tu me trouveras au fond de mon placard, recroquevillée en position fœtale, en train de pleurer.»

Mais lorsque ça s’est produit et que mes loisirs et ma vie sociale se sont évaporés du jour au lendemain, ce n’est pas la catastrophe pour ma santé mentale que j’avais imaginée. Il est vrai que je n’avais pas perdu mon travail et Brian non plus. Nous restions en bonne santé, tout comme notre famille et nos amis. Pourtant, j’avais réussi à rester heureuse - voire optimiste - pendant une période stressante. «Hmm», me suis-je dit. «Surprenant.»

Pendant les premières semaines de confinement, je n’arrêtais pas de penser au film de 1998 «Sliding Doors» dans lequel la vie du personnage de Gwyneth Paltrow se déroule en deux versions: une dans laquelle elle prend le métro, et l’autre dans laquelle elle le rate. Alors que j’étais assise dans mon appartement à regarder passer mes plans, je n’arrêtais pas de me demander ce que je ferais à ce moment-là si la pandémie ne s’était pas produite.

Je dois vivre ma vie et croire que j'ai la force et la résilience nécessaires pour faire face à ce qui se présente à moi.

J’ai réalisé qu’il n’y a pas deux versions de ma vie - il n’y en a qu’une. J’avais supposé que mes plans se dérouleraient comme je l’avais envisagé, mais c’était justement ça... des suppositions. Un monde dans lequel Brian et moi nous enfuyons au sommet d’une montagne en Slovénie n’existait pas. Un monde où nous nous marions dans un cabinet d’avocats d’Arlington, en Virginie, en portant des masques, c’est ce qui allait arriver. Je ne le savais tout simplement pas.

La pandémie m’a fait comprendre ce que mon thérapeute avait essayé de me faire réaliser. Je ne pouvais pas me barricader dans le pire des scénarios. Je dois vivre ma vie et croire que j’ai la force et la résilience nécessaires pour faire face à ce qui se présente à moi.

Brian et moi essayons maintenant d’avoir un enfant. Je ne sais pas si nous réussirons. Si c’est le cas, je ne sais pas comment cet étranger va entrer dans notre vie, la remettre en question et la changer. Je ne sais rien. Je n’ai rien jamais su.

Ce texte, initialement publié sur le HuffPost États-Unis, a été traduit de l’anglais.