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12/08/2019 11:21 EDT

«Si je ne peux pas parler des femmes que j’ai aimées, alors on m’enterre déjà»

Pour Denise, 70 ans, une chose est certaine: les aînées lesbiennes sont encore socialement invisibles.

Courtoisie Fondation Emergence
Denise, 70 ans, lesbienne. 

En cette belle journée d’été, Denise Veilleux, 70 ans, est en train de bûcher du bois à son chalet dans les Laurentides. 

«Et oui! Je suis en forme!, assure la Québécoise en riant. J’ai une grande chance d’être en vie et de vieillir, mais ça se paye: on perd des gens que l’on aime. J’ai perdu des amis qui n’avaient pas 60 ans...»

Vieillir. Cette réalité obsède depuis longtemps celle qui a exercé les métiers de traductrice et de réviseure. Déjà, son mémoire à l’Université d’Ottawa en 1998 s’intitulait: «Vieillir en marge: les réseaux formels et informels des lesbiennes âgées».  

Car, oui, il faut bien dire une chose: vieillir en tant que lesbienne n’est pas la même chose que vieillir comme hétérosexuelle. Par exemple, le risque d’être isolé est bien plus important.

Dans sa thèse, Denise démontrait ainsi que les relations entre les lesbiennes et leur famille, même si au demeurant cordiales, étaient quand même «distantes» en raison de l’occultation de l’identité lesbienne. La crainte des sanctions les amenait en outre à ne pas socialiser avec leurs collègues de travail. En plus, à l’époque, le concept de «famille choisie» n’existait même pas.

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Lorsqu’en 2005, le mariage civil pour les personnes de même sexe est légalisé au Canada, Denise est âgée de 56 ans.

«Pourtant, en gérontologie, on sait que l’un des facteurs permettant de prédire le bon déroulement d’une vieillesse est la présence de réseaux informels: la famille, les amis, les connaissances, explique Denise. Et les lesbiennes aînées ont vécu dans le tabou, le rejet, les non-dits. Leur relation avec leur famille n’est donc pas toujours idéale.»

Rappelons que jusqu’en 1973, l’homosexualité était considérée comme une maladie mentale au Canada. 

Lorsqu’en 2005, le mariage civil pour les personnes de même sexe est légalisé au Canada, Denise est âgée de 56 ans. 

Les invisibles 

Toutefois, même si le contexte est un peu plus positif qu’il ne l’était dans les années 1970, l’invisibilité des lesbiennes aînées est toujours d’actualité, selon la militante de longue date. 

«On est là!» assure celle qui a fondé le premier festival de cinéma lesbien à Ottawa.

Ouvrez vos yeux, vos oreilles, soyez accueillants! Vieillir pour nous est aussi un projet de vie. Et nous voulons pouvoir le faire ouvertement, dignement, et fièrement.Denise Veilleux

Le 15 août prochain, dans le cadre du Festival Fierté Montréal, Denise participera à une conférence organisée par le Barreau de Montréal pour évoquer notamment les besoins juridiques des personnes LGBTQ2+. 

D’ailleurs, quand on voit ce qu’a donné un sondage de la fondation Émergence, qui voulait évaluer la présence des personnes LGBT au sein des résidences pour aînés, on comprend qu’un tabou social existe toujours. 

Parmi le très peu de réponses obtenues, la fondation avec laquelle Denise collabore et dont la mission est d’éduquer, d’informer et de sensibiliser la population aux réalités des personnes qui se reconnaissent dans la diversité sexuelle et la pluralité des identités et des expressions de genre, a également reçu un: «On n’a pas de ça icitte». 

«Quand tu as passé toute ta vie à te cacher pour te protéger pour ne pas perdre ton emploi ou tes enfants, et que tu as maintenant 70 ou 80 ans, pourquoi prendre le risque de le dire? De te retrouver seul à manger à table?» dit Denise. 

Mais moi, si je ne peux pas parler de mes souvenirs, des femmes que j’ai aimées, avec qui j’ai voyagé, acheté une maison, si je ne peux pas parler de ça alors on m’enterre déjà, on m’efface alors que je suis toujours là.Denise Veilleux

Pour elle, il est néanmoins essentiel que les lesbiennes âgées puissent librement parler de qui elles sont, échanger avec les autres, évoluer dans un milieu accueillant et positif. 

«Sinon la porte est ouverte pour de l’intimidation, de la souffrance... Déjà que la vieillesse ce n’est pas facile: physiquement c’est dur, puis il y a cette idée d’accepter la mort.»

Rebelles et exploratrices

Denise n’a commencé à assumer sa sexualité qu’autour de l’âge de 30 ans, tandis qu’elle évoluait au sein des mouvements féministes, trouvant les femmes «passionnantes» et «stimulantes». 

«À l’époque, il fallait aller à l’encontre de la religion, dit-elle. La plupart d’entre elles nous considèrent comme des parias, des mécréants. Alors j’avais réprimé, enseveli tout ça au plus profond de mon coeur, comme si ça ne pouvait pas exister. C’était tabou, gênant.» 

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Denise s’imagine bien bâtir une maison, avec d’autres aînées, et dans laquelle elle pourrait vivre librement. 

En plus de l’«invisibilité» et des «mots dégradants», les aînées lesbiennes ont grandi sans aucun modèle, sans aucune image ni exemple, poursuit-elle. 

Aujourd’hui, quelques-unes occupent l’espace public: Safia Nolin, Ariane Moffatt, Clémence Desrochers, Monique Giroux, Manon Massé. «Mais il y en a encore très peu. Et ça a été très tardif. Ça a pris le courage de milliers de personnes pour oser vivre publiquement leur sexualité et pour changer les choses. On a été des rebelles, des exploratrices, on a inventé une façon de vivre, d’être en relation les unes avec les autres à partir de rien.» 

Elle-même a vécu le cauchemar de la discrimination. 

«Le jour où mon propriétaire a appris que j’étais lesbienne, il m’a coupé le chauffage, l’électricité, il disait qu’il voulait reprendre le logement pour sa famille, mais je savais que ce n’était pas vrai et j’ai refusé de partir avant la fin de l’année de scolarité de ma fille.» 

Rester vigilante 

Cela dit, pour Denise, le fait que les lesbiennes aient maintenant des droits acquis, et que des personnes publiques vivent ouvertement leur sexualité, ne règle pas tout.   

Selon elle, beaucoup trop de jeunes lesbiennes pensent que c’est une phase, et, avant de s’assumer, elles se mettent en couple avec des garçons. Bon nombre d’entre elles affirment encore qu’elles préfèreraient être hétérosexuelles, dit-elle. 

Ce qui est tendance aujourd’hui c’est de dire qu’on est trans, ou queer. Mais on observe encore une difficulté à utiliser le terme lesbienne.Denise Veilleux

D’ailleurs, elle ne comprend toujours pas pourquoi le mot est si négativement connoté.

«Moi j’aime ça, ça remonte à Sappho, à l’Antiquité. Il y a un côté politique associé à ça. Mais au début des années 90, on faisait l’association entre les lesbiennes et les féministes, c’est peut-être pour ça. Pourtant, toutes les lesbiennes ne sont pas féministes, et toutes les féministes ne sont pas lesbiennes!»

Maintenant que c’est à son tour de «vieillir», Denise s’imagine bien bâtir une maison, avec d’autres aînées, et dans laquelle elle pourrait vivre librement, en toute sécurité. Ce type d’initiative est encore rare, mais on voit certaines réflexions émerger, comme en Australie, dit-elle. 

«Toute ma vie, je me suis battue pour exister, d’abord comme femme puis comme lesbienne. J’aimerais me reposer un peu», conclut-elle, à l’abri du soleil, dans son jardin.

À voir: cette étude démontre que les enfants issus de couples lesbiens sont aussi équilibrés que les autres