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Voici ce que pensent des itinérants du couvre-feu et de leur relation avec la police

«On a besoin de se sentir humains parce que souvent, on nous traite tellement mal qu’on n'en a pas l’impression».
Les gens font la file devant un hôtel pour sans-abri avant 20 h, le lundi 11 janvier 2021, à Montréal.
Les gens font la file devant un hôtel pour sans-abri avant 20 h, le lundi 11 janvier 2021, à Montréal.

Une véritable controverse s’est créée autour de la plus récente mesure de la Coalition avenir Québec (CAQ) pour contrer la transmission de la COVID-19: le couvre-feu. Celui-ci est entré en vigueur le samedi 9 janvier.

La critique principale, formulée par plusieurs, concerne les conséquences qu’il a sur les milliers de personnes en situation d’itinérance au Québec. Ces effets se font déjà sentir au sein de la population itinérante de Montréal, que je suis allé voir pour demander leurs opinions et expériences de la pandémie de COVID-19.

Joe Teixeira est sans-abri depuis 18 mois. Il a tout perdu à la suite d’un procès en cour civile, y compris toutes ses pièces d’identité. Il a dû recommencer à zéro, mais ne se laisse pas abattre. Avec l’aide de travailleurs sociaux, il a repris possession de ses pièces d’identité.

Il profite de sa motivation et de sa stabilité mentale pour se battre pour lui-même et pour les autres dans sa situation. Joe fait le tour du quartier pour aider ceux qui en auraient besoin avant de rentrer dans sa chambre à l’Hôtel Place Dupuis. Il aide à désamorcer des conflits entre sans-abris, les informe de nouveaux emplacements pour se nourrir ou se réfugier, le tout en documentant son expérience sur les réseaux sociaux.

Joe sent une certaine responsabilité d’aider les autres. «Je suis chanceux d’être encore là mentalement pour aider ceux qui ont une situation pire que la mienne. La rue, quand elle te prend ton mental, tu n’en ressors plus», explique-t-il. Joe dit qu’il ne peut pas se battre contre le système directement; sa manière de se battre est de garder le sourire et d’aimer son prochain. «Love is a higher law (l’amour est la loi suprême)», répète-t-il à plusieurs reprises.

Joe nous parle également des policiers du centre-ville qu’il qualifie de «baveux». Selon Joe, plusieurs agents provoquent des itinérants pour ensuite les arrêter, pour les libérer quelques heures plus tard. Il raconte également que des agents profitent de l’ignorance que certains itinérants ont par rapport à leurs droits, notamment pour fouiller leurs sacs. Joe n’a pas reçu d’amendes depuis l’entrée en vigueur du couvre-feu.

Joe réside présentement à l’Hôtel Place Dupuis, qui accueille depuis novembre environ 400 itinérants par nuit. Son histoire est très touchante. Je vous recommande vivement de le suivre sur les réseaux sociaux; son optimisme est admirable.

Les jeunes policiers «plus empathiques»

Kawich, lui, est sans-abri depuis 30 ans. Il n’aime pas les refuges et vit dans une tente, dans un camp du centre-ville. Il connaît une grande partie des sans-abris du centre-ville et est devenu un médiateur entre le SPVM et les itinérants de son quartier. Selon Kawich, les policiers plus anciens sont ceux qui viennent chercher des problèmes. «Les plus jeunes sont plus empathiques et ça se voit».

Kawich tient tout de même à dire que la majorité de ses expériences récentes avec le SPVM étaient positives. Les policiers viennent souvent s’assurer que les revendeurs de fentanyl ne dérangent pas les habitants du camp. En effet, les revendeurs viennent souvent harceler les sans-abris. Ils viennent les pousser à acheter de l’héroïne et parfois, ils volent le peu de possession qu’ils amassent.

«C’est comme si on n’était pas des humains.»

- Fred

On a suivi Kawich qui nous a présenté ses amis Fred et Christian. Selon eux, certains policiers harcèlent les itinérants «parce qu’ils ont eu une mauvaise journée». Fred me raconte ce qui s’est passé à un de ses camarades. Une de ses connaissances a tenté d’entrer dans un refuge avant le couvre-feu, mais il était intoxiqué et n’a pas été admis. Il était donc dehors sans attestation d’un refuge et a reçu une amende.

Christian déplore le malaise que les gens ont envers les sans-abris. «C’est rare qu’il y ait des jeunes comme vous qui viennent discuter avec nous. Ça fait vraiment du bien.» Il confirme que la déshumanisation peut être très nocive. «C’est comme si on n’était pas des humains», ajoute Fred. Le trio nous a fait savoir à quel point il apprécie un moment de discussion humaine.

Depuis le début de la pandémie, les gens les ignorent de plus en plus et donnent de moins en moins d’argent. Kawich explique que la rareté grandissante des dons augmente le stress que vivent les sans-abris et crée une compétition entre eux.

Humains avant tout

Les quatre itinérants avec lesquelles je me suis entretenu s’opposent au couvre-feu ou jugent qu’une exemption claire doit être faite pour les personnes sans domicile fixe. Ils ont également remarqué des abus de pouvoir de la part des forces de l’ordre.

Et malgré plusieurs témoignages d’itinérants et d’intervenants ainsi que la mort tragique de Raphael André, le premier ministre François Legault refuse toujours d’ajouter une exemption à son couvre-feu pour les itinérants. Une exemption qu’a réclamée Valérie Plante, mairesse de la Ville de Montréal qui accueille plus de la moitié des sans-abris du Québec.

Selon Kawich, la meilleure façon d’aider un itinérant est de partager un lunch et une conversation. «On a besoin de se sentir humain parce que souvent, on nous traite tellement mal qu’on n’en a pas l’impression», conclut Fred.

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